Jean C. Lallemand (né Jean Joseph Clovis Lallemand) est un industriel, philanthrope, esthète et mécène québécois, né à Montréal le 19 décembre 1898 et décédé dans la même ville le 17 novembre 1987. Officier de l'ordre du Canada, il est l'un des trois fondateurs de l'Orchestre symphonique de Montréal en 1934, avec Antonia Nantel et Henri Letondal. Il en devient le président de 1941 à 1945 et de 1957 à 1959, puis président honoraire à vie. De 1952 à 1960, il est président de l'Alliance française et vice-président de France-Amériques de Montréal.
Surnommé le dernier homme de la Renaissance par Yolande Grisé, « il partage avec les princes de la Renaissance trois privilèges exceptionnels : la richesse, l'amour de l'art et la générosité ».
Millionnaire à sa naissance, héritier d'une fortune colossale bâtie par son père, Jean C. Lallemand joue, à partir des années 1930 à Montréal, un rôle majeur dans la création et le soutien d'initiatives et d'institutions dans le monde des arts et des lettres ; il participe également à la mise sur pied de plusieurs œuvres caritatives et engage ses ressources personnelles et financières dans des associations de coopération culturelle notoires entre la France et le Québec.
Jean C. Lallemand est le plus jeune fils de Frédéric Alfred Surhuvier dit Lallemand (1859-1934) et d'Albertina Laurendeau (1861-1949), fille de Joseph-Olivier Laurendeau (1830-1897), médecin de St-Gabriel-de-Brandon et de Céline Casaubon Dostaler (1835-1923). Albertina est la nièce d'Omer Dostaler, député libéral de la circonscription provinciale de Berthier en 1890, la petite-fille de Pierre-Eustache Dostaler, député de la circonscription fédérale de Berthier de 1854 à 1858, puis de 1861 à 1863, et la tante d'André Laurendeau, qui deviendra rédacteur en chef du Devoir en 1957.
Frédéric Alfred Lallemand a 29 ans quand il épouse Albertina Laurendeau en 1888 et Il était probablement déjà riche et prospère, comme le laisse entendre son fils Jean C. Lallemand dans ses récits autobiographiques. Le couple a cinq enfants, tous des garçons. La mère de Jean C. Lallemand, une « excellente pianiste », est également la sœur d'Arthur Laurendeau.
Jean C. Lallemand fait son cours classique au Collège Sainte-Marie, où il obtient un Baccalauréat ès arts en 1919. « (…) À la fin des vacances, Fred Lallemand dit à son fils qu'il n'avait pas de travail pour lui à l'usine et lui conseilla de faire son droit à McGill. L'idée lui plut et il s'inscrivit aux cours sans avoir l'idée de ne jamais pratiquer, mais pour être au courant de ce que les lois permettent et ne permettent pas. Trois années de cours au coin des rues Université et Milton. Trois ans avec les professeurs Fabre-Surveyer, Aimé Geoffrion, Marler, Rinfret, des juristes français éminents. Trois ans d'études intéressantes, mais pas trop astreignantes, tout de même », écrit le biographe Bertrand Vac.
C'est en 1882 que Frédéric Alfred Lallemand entreprend, à Montréal, de faire le commerce et le traitement des graisses animales et végétales en vue de produire un substitut du beurre (margarine ou shortening), alors vendu sous l'appellation « Creamine » et principalement utilisé dans la boulangerie ; à cette activité première il ajoute, vers 1921, la fabrication et la vente de levures destinées à l'industrie alimentaire. En 1915, l'entreprise est incorporée sous la dénomination sociale de Fred Lallemand Refining Company of Canada Ltd..
Les États-Unis achetaient à cette époque des quantités industrielles de cette margarine, si bien que Frédéric Alfred Lallemand décide, vers 1907, de se rapprocher de ce marché très lucratif pour augmenter la rentabilité de son produit ; il construit donc une usine de traitement à New York, sur la 12e avenue, une exploitation qui génère des revenus de quelque 2 000 $US par jour, soit environ 500 000 $US de 2012... Mais les moyens de transport de ce temps ne permettant pas de faire facilement la navette entre Montréal et New York, Frédéric Alfred Lallemand transplante toute sa famille à New York, qui logera au Plaza Hotel, récemment construit (1907) en face de Central Park.
« Mes quatre frères allèrent au collège des jésuites à quelques pas de l'hôtel sur la 57e rue entre les sixième et septième avenues », raconte Jean Lallemand. « Quant à moi, qui n'avait fait qu'un an au Jardin de l'Enfance des Sœurs de la Providence, un instituteur venait tous les jours me donner des leçons à l'hôtel ».
L'usine ferme deux années plus tard par suite de l'adoption par le Congrès américain en 1906 de la loi Pure Food and Drug Act, réglementant entre autres la margarine, et la famille Lallemand revient à Montréal et s'installe dans ce qu'on appelait à l'époque le Golden Square Mile, un quadrilatère formé par les rues Guy, Université, le boulevard de Maisonneuve et le flanc du Mont-Royal. La résidence familiale se trouvait au 1637, rue Sherbrooke ouest. « Les trois quarts des richesses de tout le pays appartenaient à des gens qui habitaient cette enclave ».
À son retour de New York, Frédéric Alfred Lallemand « s'était demandé de quel côté tourner ses activités. Il voulait rester dans l'alimentation. Après réflexions et consultations, il en avait conclu que les levures seraient son champ d'action. Tout le monde mange du pain, beaucoup aiment les gâteaux; la bière se vend toujours ; la levure est une nécessité quotidienne et de tous les temps. » (…) Il est toutefois « resté fidèle au lucratif traitement des graisses qui l'avait amené à New York. », écrit Bertrand Vac.
Les levures et les deux usines Lallemand
En 1915, Frédéric Alfred Lallemand construit deux usines de traitement des graisses, l'une située aux 1620-1650, rue Préfontaine, dans l'est de Montréal, et l'autre dans la ville de La Prairie. En 1921, il importe des levures pour répondre à la demande de son marché, puis, en 1923, il décide de fabriquer lui-même des levures fraîches.
Au tournant du XXe siècle, les affaires de Frédéric Alfred Lallemand sont extrêmement prospères et lui permettent, à lui et sa famille, de jouir d'une fortune colossale.
Sans cette richesse, Jean C. Lallemand ne serait pas devenu ce mécène et philanthrope, survivant d'un mode de vie à jamais révolu. Il aura ainsi connu « une longue vie de riche célibataire écoulée dans une très grande liberté de moyens et d'esprit, ce qui fut du plus heureux effet », souligne Yolande Grisé.
En 1929 survient le krach boursier de Wall Street. Pendant que les fortunes croulaient tout autour, celle de la famille Lallemand est indemne. « Les gens mangeront toujours du pain, n'est-ce pas ? », avait dit Frédéric Alfred Lallemand. (…) « Alors les affaires continuaient à peu près comme avant. (…) Non! nous n'avons vraiment pas souffert de la crise. Nous l'avons traversée en spectateurs. », écrit Jean Lallemand.
Une fois ses études de droit terminées, Jean Lallemand fait son entrée dans l'entreprise familiale où il assume la gestion du personnel des usines de la rue Préfontaine et de Laprairie, « une centaine d'employés à peu près, à chaque endroit. Sa première responsabilité. Elle était importante car le commerce rapportait beaucoup », écrit Bertrand Vac. « Aussi, dès le départ, son salaire — cent fois celui d'un contrôleur de tramway — lui permettait de vivre d'une façon princière, poursuit Vac, d'autant plus qu'il habitait chez ses parents et qu'il pouvait y recevoir sans avoir à régler l'addition, les domestiques de la maison étant aussi bien les siens que ceux de ses parents. (...) Le père menait cette affaire avec une ponctualité de chef d'entreprise consciencieux. Ses photos nous rappellent Clemenceau. Belle chevelure blanche, moustache abondante, regard de meneur — un bel homme. Il y a deux travers qu'il aurait difficilement tolérés chez ses fils, l'alcool et le jeu. Bien sûr, il acceptait qu'on bût du vin à table, mais c'est l'excès qu'il rejetait. Heureusement, aucun de ses fils n'était porté vers la bouteille ou les cartes ».
Durant l'hiver de 1934 cependant, Frédéric Alfred, le patriarche de la famille, meurt d'une pneumonie. Il a 76 ans. Le monument funéraire érigé à la mémoire de Fred Lallemand au cimetière Notre-Dame-des-Neiges est un ouvrage du renommé sculpteur québécois Émile Brunet. L'ainé, Frédéric, devient alors président et Jean, vice-président et directeur général de l'entreprise.