Jean Baechler, né le 28 mars 1937 à Thionville (Moselle) et mort le 13 août 2022 à Draveil, est un universitaire et sociologue français.
Professeur de sociologie historique à la Sorbonne, il est membre de l'Académie des sciences morales et politiques, élu le 6 décembre 1999 dans la section Morale et Sociologie au fauteuil laissé vacant par le transfert d'Alain Besançon.
Ses apports majeurs dans le champ de la connaissance historique concernent une refonte philosophique des sciences de l'Homme (ou anthropologie générale), une théorie générale du "pouvoir" et des régimes politiques, l’histoire de long terme du régime démocratique en lien avec différents types d’organisation sociale (bandes, tribus, cités, nations), une éthique de la vertu non relativiste ainsi qu’une explication sociologique des conditions d’émergence des grandes métaphysiques religieuses et séculières, en particulier autour de l’âge axial.
Agrégé d’histoire-géographie et docteur ès lettres, Jean Baechler a été professeur d’histoire-géographie au lycée Montesquieu du Mans (1962-1966) avant de rencontrer Raymond Aron et d’être chargé de cours de sociologie à la Sorbonne, de 1966 à 1969, puis chargé de conférences de sociologie (1968-1986) à l’École pratique des hautes études qui deviendra en 1975 l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). De 1975 à 2006, il est chargé de séminaire du DEA de sociologie de Paris IV, Paris V et Paris X. Il est également attaché de recherche au CNRS dès 1966, chargé de recherche en 1969, puis directeur de recherche au CNRS de 1977 à 1988 dans la section de sociologie. En 1988, il quitte le CNRS pour occuper la chaire de sociologie historique à la Sorbonne (Paris-IV). Il y enseigne jusqu’en 2006. Il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1999 et préside l'Académie et l'Institut de France pour l'année 2011.
Il a également été membre du Centre européen de sociologie historique dirigé par Raymond Aron (1969-1984) et a appartenu, à partir de 1984, au Groupe d’études des méthodes de l’analyse sociologique (GEMASS) fondé par Raymond Boudon. Il était président d'honneur de l'Association philotechnique.
Salué par la corporation des sociologues et bien au-delà, Jean Baechler est l’auteur d’une œuvre non seulement ample en volume (34 livres et 276 articles) mais dense en systématicité conceptuelle et historique. Elle combine une théorie générale de l’homme avec une sociologie historique comparative des sociétés humaines. Son ressort fondamental consiste à explorer comment, dans différentes sphères civilisationnelles, les potentialités humaines (virtuelles), envisagées comme universelles, ont réellement pris forme (actualisations) sous l’influence de divers facteurs historiques et sociologiques pouvant être expliqués.
Jean Baechler engage son travail par une exploration du trotskysme (Politique de Trotsky, 1968), à la demande de Jean Touchard, puis livre une comparaison typologique et historique des Phénomènes révolutionnaires (1970). Dans un article séminal de 1969 sur les "origines du système capitaliste", il développe ensuite une explication primairement "politique" du problème, et non économique comme Marx ni culturaliste comme Max Weber (réfutant Marx). Ce texte est repris et étendu à deux reprises par la suite : sous le titre Les origines du capitalisme dans un volume séparé (1971), puis dans une version totalement refondue et élargie, en deux gros tomes, sous le titre Le capitalisme (1995).
En 1975, sous la direction de Raymond Aron, J. Baechler présente sa thèse de doctorat intitulée Les suicides. Il y adopte une approche "stratégique" de l’action, qu’il maintiendra par la suite, et identifie douze significations caractéristiques du suicide. Il offre ainsi une perspective d’histoire universelle quant aux "problèmes" existentiels auxquels sont confrontées les personnes considérant le suicide comme une possible "solution". Son analyse examine de manière conjointe les conditions socio-historiques propices au suicide et les choix de sens opérés par les personnes suicidées. La diversité des situations est ramenée à onze types principaux: la fuite, le chantage, le deuil, le châtiment, la vengeance, le crime, l’appel, le sacrifice, la fusion, l’ordalie et le jeu. Cette analyse a parfois été interprétée à tort comme une remise en question radicale des thèses de Durkheim concernant les forces suicidogènes sans sujet.
Après l’achèvement de son doctorat, Jean Baechler oriente son travail vers l’analyse des fondements essentiels de l’idéologie avec Qu’est-ce que l’idéologie ? (1976), et explore les principaux attributs du pouvoir politique présidant à l’actualisation historique de ses mécanismes (Le pouvoir pur, 1978). En définissant les trois modes du pouvoir comme la "puissance", l’"autorité" et la "direction", il pose les bases d’une théorie générale rigoureuse des "régimes politiques", des "relations de pouvoir" et des logiques dissemblables du consentement politique. Cette analytique du pouvoir est une percée conceptuelle et ouvre la voie à l’analyse sociologique comparée des actualisations historiques du phénomène.
Jean Baechler engage alors une vaste enquête de sociologie historique sur la "démocratie" et innove à double titre. D’une part, il inscrit la logique démocratique dans une histoire humaine très longue, depuis le Paléolithique supérieur, et rompt par là-même avec la généalogie commune à partir des cités grecques de l’âge classique. D’autre part, il complexifie l’analyse des relations de pouvoir et des modes du consentement politique en tenant compte du type d’organisation sociale sous-jacent à chaque variante historique du régime démocratique. Dans le sillage de l’anthropologie sociale américaine, le concept de "morphologie sociale" est alors avancé, ainsi qu’une typologie stricte des bandes, des tribus, des cités, des chefferies, des principautés, des royaumes, des empires et des nations (cf. Démocraties en 1985, Précis de la Démocratie en 1994, et Précis de philosophie politique en 2014). Son Esquisse d’une histoire universelle (2002) et Les morphologies sociales (2005) résument les thèses historiques fondamentales de sa sociologie générale. Quant à la question de la guerre et celle des relations internationales, elles sont indissociables de cette théorie et sociologie générales du politique. Présentes dans tous ses travaux, elles sont systématiquement exposées dans l’ouvrage de synthèse intitulé Guerre, Histoire et Société (2019).
Dans l’anthropologie et la sociologie historique de Jean Baechler, l’"ordre politique" des activités humaines revêt toujours une valence et sensibilité causales prépondérantes. C’est l’ordre politique, en effet, qui influe le plus sur tous les autres ordres d’activité (économique, démographique, technique, éthique, etc.). Le fait tient à la nature même du pouvoir (Le pouvoir pur, 1978) puisque son mode "puissance" (versus "autorité" et "direction") est toujours potentiellement en capacité, par ses expressions coercitives internes (autocratie) et belliqueuses externes, d’exprimer les dysfonctionnements sociétaux et d’impacter radicalement tous les autres ordres de l’humain. Les paroles radicales et la violence ouverte en sont les marques.
Mais si le "politique" est causalement premier, il demeure, pour Jean Baechler, anthropologiquement second au titre des fins dernières : il constitue un ordre "de service", ancillaire, et n’est pas le type d’activité où se joue pour l’homme la question du sens de son existence. C’est la raison pour laquelle la philosophie politique de Baechler et sa sociologie historique ne sont pas au centre de sa réflexion anthropologique, mais requièrent d’être appréhendées comme les moments subordonnés d’une enquête plus générale.
Dans les années 2000, Jean Baechler systématise sa réflexion non essentialiste sur la "nature humaine" et ses manifestations concrètes au sein de treize "ordres" d’activité spécifiques. Chacun de ces ordres correspond à la résolution d’un "problème" inévitable de "survie" ou de "destination" existentielle, pour les individus comme pour les groupes humains. Parmi ces ordres, Baechler dénombre le démographique, l’hygiénique, l’économique, le technique, le politique, le pédagogique, le ludique, le morphologique, le sodalique, l’agorique, le normatif, l’eschatique et le staséologique. L’ouvrage Nature et histoire (2000) explicite la chose et constitue par là même une percée pour les sciences humaines et sociales depuis toujours en quête des structures génératives fondamentales de l’historique. Certains aspects de ce premier massif anthropologique sont ensuite repris, explicités et complétés dans les trois livres connexes que forment Agir, faire, connaître (2008), La nature humaine (2009) et Les matrices culturelles (2009).