Ce Jour-là

Jean-Michel Frank

Décorateur français

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Jean-Michel Frank (28 février 1895 dans le 9e arrondissement de Paris - 8 mars 1941 à New York) est un des principaux décorateurs français de la période Art déco.

Dernier fils de Léon Frank (1853-1915), banquier juif établi à Paris, né à Landau (Allemagne), et de Nanette Loewi (1861-1929), ses deux frères meurent tous deux sur le front en 1915 lors de la Première Guerre mondiale.

Il est le cousin d'Anne Frank (1929-1945) ; le père de cette dernière, Otto Frank (1889-1980), est son cousin germain, tous deux étant les petits-fils de Zacharias Frank (1811-1884). En 1932, la famille Frank, devant faire face au risque de faillite de leur banque et étant à cours d'argent, le sollicite pour obtenir son aide financière.

Personnalité taciturne et fugueuse, Jean-Michel Frank grandit dans la bourgeoisie de l'avenue Kléber durant les derniers soubresauts de l'affaire Dreyfus. L'adolescent construit peu à peu ses repères dans l'amitié avec le futur poète surréaliste René Crevel et avec Léon Pierre-Quint, futur éditeur et premier biographe de Proust. Jacques Porel, son condisciple au lycée Janson-de-Sailly écrira dans Fils de Réjane, souvenirs : « Jean-Michel était très mal vu de tous ses camarades. On le trouvait ridicule, absurde. Tous ces éphèbes boutonneux, aux voix déjà graves, ivres de brutalité, jugeaient inadmissibles son aspect de poupée orientale et sa voix de fausset. Les professeurs eux-mêmes étaient gênés par sa petite présence. »

Jacques de Lacretelle s’inspirera en 1922 de ses traits physiques et psychologiques pour camper le héros d’un de ses plus fameux romans, Silbermann.

L'auteur évoquera « Sa voix était basse et entrecoupée ; elle semblait monter des régions secrètes et douloureuses ; j'entrevis chez cet être si différent des autres une détresse intime, persistante, inguérissable, analogue à celle d'un orphelin ou d'un infirme ».

Délaissant une vie facile et dilettante d'héritier, le jeune homme décide en 1921 de réaliser ses premiers aménagements, ceux d'amis : l’appartement de Pierre Drieu la Rochelle, qu’il avait rencontré par l’intermédiaire de René Crevel et celui du typographe Charles Peignot. Frank devient très vite un décorateur de l’intelligentsia parisienne, d’artistes évoluant autour du surréalisme.

En 1924, le décorateur emménage au 7, rue de Verneuil dans un hôtel particulier du XVIIIe siècle. À l'étage noble, il fait décaper les lambris d'origine pour les laisser bruts, tout en réduisant le mobilier au strict minimum. La salle de bains surprend par un coffrage intégral constitué de grandes plaques de marbre blanc zébré de longues veines anthracite, offrant au regard un écheveau de lignes diagonales qui crée un effet cinétique saisissant. L'étonnant fumoir laisse une impression plus apaisante avec son plafond et ses murs entièrement marquetés de brins de paille blonde qui renvoient une lumière ondoyante et soyeuse. Frank choisit ici de reprendre à une échelle démesurée une technique précieuse employée au XVIIIe siècle pour l'habillage de petits objets de dames.

Dès ses premières réalisations, le jeune héritier affirme une volonté de dépouiller les meubles, de détourner les usages, de purger les espaces existants de leur trop-plein décoratif et de laisser respirer les lieux où deux tonalités dominent : le blanc et le beige, mats dans tous les cas. Le mot de Jean Cocteau quittant l'appartement dénudé de la rue de Verneuil restera célèbre : « Charmant jeune homme ; dommage que les voleurs lui aient tout pris ».

En juin 1926, le jeune créateur établit sa réputation, grâce à l'aménagement d'un grand fumoir, d'une antichambre et d'un boudoir au 1er étage de l'hôtel particulier de Charles Vicomte de Noailles et de Marie-Laure de Noailles, situé au 11, place des États-Unis à Paris. Dans ce palais de style Louis XIV pastiche fin de siècle construit par l'architecte Ernest Sanson, le décorateur va casser les conventions de la demeure aristocratique, décanter l'endroit de sa pesanteur historiciste en appliquant son répertoire minimaliste. Il définit le cadre d'un lieu où sont rassemblées des œuvres importantes d'art moderne en les accordant à des murs recouverts de carreaux de parchemin, des monumentales portes en plaques de bronze, du mica feuilleté sur la cheminée, des tables basses en forme de U inversé, des marqueteries de paille blonde pour les consoles et paravents, du cuir maroquin ivoire pour les fauteuils, de la peluche blanche pour les bergères.

Une terrasse donnant sur le jardin est également aménagée avec un pavement de granit gris foncé et meublée d'une table en fer forgé recouverte d’un plateau d’ardoise entourée de sièges garnis de cuir naturel. Sur les côtés, deux paravents en feuilles de terre cuite rose et bleu ardoise dissimulent les dix-huit phares d’automobile nécessaires à l’éclairage du lieu.

La nudité radicale du lieu provoque un véritable choc esthétique, colporté par une critique élogieuse. D'autres observateurs sont plus rétifs à cet ascétisme : l’abbé Mugnier, confesseur des duchesses et des poètes repentis, dîne chez les Noailles et note dans son Journal : « Ils inaugurent l’hôtel nouvellement arrangé… Un fumoir aux murs tendus de parchemin. Tout cela est très blanc, nu, étrange, fait pour d’autres habits que ma soutane. » .Yves Saint Laurent évoquant l'endroit au début des années 1970, parlera du grand fumoir Noailles comme de la « huitième merveille du monde ».

Si l'œuvre de Frank « contient des éléments intransmissibles et incommunicables » pour reprendre les termes de Waldemar-George, elle est néanmoins reconnaissable à sa simplicité cistercienne et à l'élégance de ses proportions, à son rejet du détail superflu et à sa puissance d'évocation. Elle se caractérise par le savant mélange d'une légèreté onirique et d'une rigueur presque sèche qui pourrait relever d’une écriture archaïque, antérieure à la civilisation. Ainsi, les serrures, les charnières et les montages se doivent d'être invisibles dans ces volumes nets aux formes éradiquées. Le fauteuil Confortable, monolithe cubique en cuir épais s'offre comme une masse hiératique qui impressionne par le sentiment de vide et d'isolement qui s'en dégage. Autant siège majestueux qu'objet sculptural tendant à l'abstraction, ce fauteuil deviendra le paradigme de l'esthétique de ce précurseur de l'art minimal.

Cette sobriété claustrale est toujours tempérée par une grande délicatesse où les formes, les usages et les matériaux sont détournés. Le décorateur aime mélanger les matériaux riches (bois rares, mica, galuchat, cuirs, gypse, quartz, ivoire…) à ceux plus inattendus (parchemin, paille, plâtre, graphite, toile à sac, moleskine, chêne naturel, sablé, bois cérusé, travaillé à la gouge, à l’herminette, rotin, osier tressé, fer battu…).

À la fin des années 1920, le décorateur s'associe à l'ébéniste Adolphe Chanaux, ayant travaillé avec André Groult, et dont les ateliers sont situés 7, rue de Montauban à côté de La Ruche. Entre le mélancolique esthète issu des cercles les plus lancés et le solide père de famille au fait des matériaux,des techniques et des savoir-faire, on aurait pu facilement percevoir un abîme de différences inconciliables. C'est pourtant de cette association qu'allait naître l'essentiel de ces meubles constituant une œuvre certes qualifiée d'évocatoire, d'impénétrable, d'évanescente, mais paradoxalement aussi, une œuvre nette et décidée, immédiatement reconnaissable.

Au même moment, une collaboration se met aussi en place avec les jeunes sculpteurs suisses Alberto Giacometti et Diego Giacometti et voit la création d’une cinquantaine de modèles, luminaires, objets, vases, chenets aux formes extrêmement primaires, simplissimes, aux courbes parfaites. Des Collaborations ponctuelles sur des projets précis ont lieu également avec des peintres : dans ses trompe-l’œil muraux, Christian Bérard réintroduit la couleur dans l'univers de Frank en ajoutant des contrastes vifs et inattendus, tel un jaune cadmium venant se heurter à un violet de cobalt, par exemple . En outre, le fameux canapé Boca de Salvador Dalí est ironiquement intégré par le styliste dans l'aménagement de la salle de bal du baron Roland de l'Espée.

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