Jean-Michel Charlier, né le 30 octobre 1924 à Liège et mort le 10 juillet 1989 à Saint-Cloud (France), est un scénariste de bande dessinée, également scénariste et réalisateur de télévision belge. Son talent de narrateur, sa capacité à construire des intrigues d'une grande complexité, s'étalant sur plusieurs albums tout en maintenant un rythme soutenu, son savoir-faire à fonder ses synopsis sur une documentation fouillée font de lui l'un des plus grands et des plus prolifiques (avec près de 400 histoires publiées) scénaristes de bande dessinée de l'école franco-belge.
Il a créé de nombreuses séries d'aventure, notamment Blueberry (avec le dessinateur Jean Giraud), Tanguy et Laverdure (avec le dessinateur Albert Uderzo), Buck Danny et Barbe-Rouge (toutes deux avec le dessinateur Victor Hubinon). Il est également l'un des cofondateurs et, de 1963 à 1972, co-rédacteur en chef du périodique de bande dessinée Pilote. À la fin des années 1960, parallèlement à ses activités dans la bande dessinée, il commence une carrière à la télévision en adaptant Tanguy et Laverdure en feuilleton télévisé, sous le titre les Chevaliers du ciel. À partir des années 1970, il travaille avec succès pour les chaînes françaises de télévision FR3 et TF1 où il réalise des documentaires d'investigation basés sur des témoignages et des documents-chocs.
Jean-Michel Charlier naît le 30 octobre 1924 à Liège, d'un père banquier qui par son travail a grimpé les échelons pour terminer au grade de fondé de pouvoir et d'une mère femme au foyer. À l'âge de cinq ans, il découvre la bande dessinée en lisant Zig et Puce par Alain Saint-Ogan dans le journal Le Dimanche illustré, Tintin par Hergé dans Le Petit Vingtième et surtout une série lituanienne intitulée Pitche, réalisée par Aleksas Stonkus qu'il lit dans le quotidien La Libre Belgique. Côté littérature, il est passionné par l'œuvre de Georges Simenon, ainsi que par Les Pardaillan de Michel Zévaco.
Très tôt, il dessine des bandes dessinées dans ses cahiers et se raconte dans sa tête des histoires d'aventures qui regorgent de rebondissements. Il fait ses études chez les jésuites et fréquente les scouts. À l'âge de seize ans, il écoute les émissions de Ray Ventura et son orchestre à la radio. La camaraderie qui règne dans le film Tourbillon de Paris, où Ray Ventura interprète son propre rôle, le fascine au point d'aller le voir plusieurs fois de suite jusqu'à épuisement de ses économies. Il rêve désormais d'intégrer la bande de Ray Ventura et fait même une fugue pour le rencontrer à Paris, mais sans le sou il ne peut aller bien loin. La musique va devenir l'une de ses passions jusqu'à fonder durant la guerre son propre groupe vocal avec des copains qu'ils baptisent Le Foss' Nott' Club. Ils chantent dans les soirées dansantes clandestines et fêtes du patronage.
Lorsque les Allemands envahissent la Belgique en mai 1940, il travaille comme ambulancier dans l'ancien hôpital militaire de Liège. Il envisage d'être officier de marine, mais la guerre l'en empêche. Il intègre l'université (dont l'administration est contrôlée par l'occupant allemand). Lors de la mise en place du travail obligatoire en Allemagne, il refuse de se faire recenser mais est pris dans une rafle. Les Allemands le condamnent à un an de travail obligatoire en Allemagne. Il est sauvé par un médecin allemand qui profite de sa maigreur pour le faire passer pour tuberculeux. À la place, il est consigné pendant un an dans une usine belge fabriquant des altimètres. Il est recruté par une cellule trotskiste au sein de l'usine mais, au bout de quelques mois, est expulsé car il n'arrête pas de faire des commentaires critiques sur la révolution russe. Vers la fin de la guerre, il rejoint brièvement un mouvement de résistance très mal organisé où il manque de peu à plusieurs reprises d'être démasqué par les Allemands.
En parallèle de ses études de droit, il est embauché à la World Press comme dessinateur et « donneur d'idées ». Cette jeune entreprise de presse fournit du contenu publiable aux éditions Dupuis dont les publications reparaissent à partir du 5 octobre 1944. Il connaît le responsable et créateur de la société Georges Troisfontaines par l'intermédiaire de sa sœur et du fait qu'il l'a croisé à La Gazette de Liège où il avait tenté de se faire recruter. Troisfontaines pense déceler en Charlier un grand dessinateur en devenir capable notamment de remplacer Al Peclers. Jean-Michel Charlier commence ainsi par illustrer les pages de Georges Troisfontaines (qui utilise le pseudonyme de Georges Cel) sur l'aviation et le modélisme dans l'hebdomadaire Spirou. Après avoir décroché son doctorat en droit, il intègre comme stagiaire un cabinet d'avocat, principalement pour faire plaisir à son père. Après quelques semaines, il réalise qu'il préfère ses activités à la World Press, d'autant plus qu'il commence à placer ses propres bandes dessinées dans Spirou. Sous le pseudonyme de Flettner, il illustre des cours d'aviation intitulés La Page illustrée du C.S.A. (Club Spirou aviation) et la rubrique Spirou sport.
À la World Press, il se lie d'amitié avec un jeune dessinateur du nom de Victor Hubinon. Ensemble, ils produisent une première histoire, L'Agonie du Bismarck. Dans ce récit de guerre, publié en 1946 du no 439 au no 454 du journal Spirou, Jean-Michel Charlier s'occupe du scénario et du dessin des engins mécaniques comme les avions ou les bateaux en s'inspirant du travail du peintre (de la marine) Léon Haffner.
En 1947, le pilote de l'armée américaine Buck Danny fait son apparition dans Spirou. Les versions de cette création divergent. Selon Charlier, il a l'idée de Buck Danny en lisant un reportage sur les Tigres volants, mais après une brouille avec Georges Troisfontaines, ce dernier récupère l'idée pour écrire les premières pages de la première histoire de la série. Puis, ne parvenant pas à suivre le rythme de parution, il confie l'écriture de la suite à Charlier. Selon Victor Hubinon, c'est lui-même qui aurait écrit le scénario des onze premières planches avant d'être très mal corrigé par Georges Troisfontaines qui aurait condensé trop d'action dans une seule planche. Hubinon demande alors à Charlier de reprendre le scénario. Troisfontaines affirme toujours être le créateur du personnage au point de se faire reconnaître légalement comme co-créateur par une décision de justice en 1997. Tous s'accordent pour dire que Troisfontaines a écrit les premières pages de Buck Danny, le passage de témoin avec Jean-Michel Charlier se situant entre la onzième et la seizième planche (c'est à ce moment que la narration passe de la première à la troisième personne du singulier, plus classique).
Charlier et Hubinon se rendent compte qu'il est difficile de raconter une histoire d'aviation sans savoir piloter, et ils passent leur brevet de pilote au cours de l'été 1947. En parallèle de son travail pour Spirou, Charlier collabore avec le journal Bimbo entre 1947 et 1948 sous le pseudonyme de Charvick. Il illustre une rubrique didactique sur la marine et l'aviation intitulée Le Cours du chef-pilote et crée avec Hubinon la série Joë la Tornade qui raconte les aventures d'un enquêteur français dans les îles du Pacifique. Les éditions Dupuis, mécontentes de voir des auteurs « maison » écrire ou dessiner pour d'autres publications, signent un contrat d'exclusivité avec la World Press. En contrepartie, Dupuis s'engage à sortir rapidement les albums de Buck Danny. La seconde moitié de l'histoire de Joë la Tornade est donc réalisée par Albert Weinberg.
L'ambition de Georges Troisfontaines augmente avec le temps. Il a désormais pour idée de créer un véritable studio à l'américaine où plusieurs dessinateurs et scénaristes participeraient à des superproductions de la bande dessinée. Dans cette optique, l'histoire Tarawa, atoll sanglant est réalisée en 1948 pour le journal Le Moustique. Elle est l'adaptation d'un récit de guerre d'un correspondant américain et Charlier se documente considérablement pour rendre cette histoire la plus crédible possible. Si le scénario est écrit par Charlier, des réunions sont organisées chaque semaine pour que les collaborateurs de la World Press apportent des idées nouvelles et des rebondissements à l'intrigue.