Ce Jour-là

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet

Couple de cinéastes français

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Jean-Marie Straub, né le 8 janvier 1933 à Metz (Moselle) et mort le 20 novembre 2022 à Rolle (Suisse) et Danièle Huillet, née le 1er mai 1936 à Paris et morte le 9 octobre 2006 à Cholet (Maine-et-Loire), sont un couple de réalisateurs français.

Jeune homme, Jean-Marie Straub anime des ciné-clubs à Metz. Il fait une hypokhâgne au lycée Fustel-de-Coulanges de Strasbourg puis obtient une licence à l'université de Nancy. En 1954, il retrouve à Paris plusieurs futurs auteurs de la Nouvelle Vague, comme Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, François Truffaut et Claude Chabrol.

Il rencontre Danièle Huillet au lycée Voltaire, dans la classe préparatoire à l'Institut des hautes études cinématographiques. Jean-Marie Straub est renvoyé de cette classe préparatoire après trois semaines. De son côté, révoltée par la médiocrité du film qu'on lui demande d'analyser, Danièle Huillet refuse d'aller jusqu'au bout du concours d'entrée.

Ensemble, ils préparent plusieurs projets. En 1954, ils proposent le scénario de Chronique d'Anna Magdalena Bach à Robert Bresson, qui leur répond : « Mes amis, c'est votre sujet, c'est vous qui devez faire le film. » En 1956, Straub travaille comme assistant de Jacques Rivette sur le court métrage Le Coup du berger.

Appelé à se battre pendant la guerre d'Algérie, Jean-Marie Straub déserte en 1958 par solidarité avec les indépendantistes algériens et quitte la France. Danièle Huillet le rejoint bientôt en Allemagne de l'Ouest pour préparer Chronique d'Anna Magdalena Bach, qu'ils tournent en 1967. En attendant, ils réalisent Machorka-Muff et Non réconciliés, deux films d'après Heinrich Böll qui les rattachent malgré eux au nouveau cinéma allemand.

Après avoir vu Machorka-Muff, le compositeur Karlheinz Stockhausen écrit à Jean-Marie Straub en mai 1963 la lettre suivante :Vous savez bien vous-même que vous avez pris le chemin difficile. C’est pourquoi je vous écris, afin que vous sachiez que vous accompli un bon travail. Dans le domaine de l’esprit ne compte pas l’abondance, mais la vérité et l’efficacité créatrice.

Le sujet est emprunté à notre présent. Il est vrai, précis, valable universellement. Celui qui blâme la sur-acuité ne sait rien de la nécessité artistique d’aiguiser une idée à l’extrême, afin qu’elle touche vraiment. Donnez à de tels ronchonneurs des drames grecs ou Shakespeare à lire.

Ce qui dans votre film m’a intéressé par-dessus tout, c’est la composition du temps propre au film — comme à la musique. Vous avez réalisé de bonnes proportions de durées entre les scènes où les événements sont presque sans mouvement — combien étonnant, dans un tel film resserré sur une durée relativement courte, le courage des pauses, des tempi lents ! — et celles où ils sont extrêmement rapides — étincelant, de choisir justement pour cela les extraits de journaux dans toutes les positions angulaires sur la verticalité de l’écran. De plus la relative densité des changements dans les tempi variés est bonne… Laisser venir chaque élément à son moment irremplaçable, qu’il serait impensable d’ôter ; aucun ornement. « Tout est l’essentiel » disait Webern dans ce pareils cas (seulement chaque chose en son temps, devrait-on ajouter). Bons aussi la franchise, la réflexion qui continue dans la tête du spectateur, le renoncement à tout acte d’ouverture et acte final. Je pourrais encore alléguer beaucoup : pas du tout « enseignant », améliorant-le-monde, illusionnant, symbolisant, faussement Comme-Si : vous n’en avez pas eu besoin et à leur place avez choisi des faits ; non pas ceux d’un plat reportage, mais justement par cet aiguisement, cette conduite étrangement fulgurante de la caméra dans les rues, l’hôtel (très bon, les murs demeurant longuement vides de la chambre d’hôtel, de la nudité desquels on ne peut se détacher), à la fenêtre… Et encore la condensation « irréelle » du temps, sans qu’on soit pressé. Sur cette tranchante arête entre la vérité, la concentration et l’aiguisement (qui pénètre en brûlant dans la perception du réel), le progrès sera possible. Nulle part ailleurs. Nous le savons bien aujourd’hui, que même l’illusion déchiquetée est une illusion. Vous ne voulez pas « changer » le monde, mais graver en lui la trace de votre présence et par-là dire que vous avez vu, que vous avez ouvert une partie de ce monde, telle qu’elle se donne à vous. Cela m’a plu.

J’attends avec impatience votre travail à venir.Après Le Fiancé, la Comédienne et le Maquereau en 1968, film d'« adieux » à l'Allemagne, ils partent en Italie – où ils s'installent définitivement – pour réaliser Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ou Peut-être qu'un jour Rome se permettra de choisir à son tour, d'après la pièce Othon de Pierre Corneille, qui leur vaut l'hostilité d'une partie de la critique française, perplexe face aux anachronismes assumés du film (qui montre des personnages en costumes d'époque dans un décor contemporain) ainsi qu'à la diversité des accents qui rend parfois ardue la compréhension du texte.

Par la suite, assistés de collaborateurs fidèles comme Louis Hochet au son ou Renato Berta et William Lubtchansky à l'image, ils auto-produisent et réalisent des films très divers, de durée variable, en couleurs ou en noir et blanc, en Italie, en Allemagne et en France, et jusqu'en Égypte (Trop tôt, trop tard), ainsi que des ciné-tracts.

En septembre 2006, le jury de la 63e Mostra de Venise, où ils présentent Ces rencontres avec eux (Quei loro incontri), leur décerne un prix spécial pour l’ensemble de leur œuvre, saluant son « innovation dans le langage cinématographique ».

Après la mort de Danièle Huillet en octobre 2006 à l'âge de 70 ans, Jean-Marie Straub a continué à réaliser de nombreux films, assisté entre autres par le réalisateur Christophe Clavert et les producteurs Barbara Ulrich et Arnaud Dommerc. Il meurt en novembre 2022, à l'âge de 89 ans. Le couple est inhumé au sein de la 15e division du cimetière parisien de Saint-Ouen, dans la Seine-Saint-Denis.

Les films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet sont majoritairement des « adaptations » de textes littéraires ou d’œuvres musicales. Les deux cinéastes se qualifient d'« artisans » du cinéma, par opposition et/ou résistance à l’industrie cinématographique, récusant régulièrement le qualificatif de « minoritaire » souvent employé pour évoquer leur cinéma, ils ont au contraire toujours insisté sur le fait qu'ils n'étaient « pas des oiseaux rares ». Ils ont tôt reconnu leur dette envers Bertolt Brecht dont ils ont adapté plusieurs œuvres (Leçons d'histoire, Introduction à la « Musique d'accompagnement pour une scène de film » d'Arnold Schoenberg, Antigone, Corneille-Brecht) et à qui ils doivent le second titre de Non réconciliés : « Seule la violence aide où la violence règne. »

Straub et Huillet n'utilisent que le son direct des prises. Ils opposent à ce qu'ils appellent le « gaspillage » dans le cinéma dominant, un cinéma de la modestie mais du luxe où l'on prendrait le temps de regarder et d'écouter, en particulier la nature, qu'ils ont filmée avec de plus en plus d'insistance. La plupart de leurs acteurs sont des non-professionnels.

Les éditions Montparnasse ont débuté en octobre 2007 l'édition de leur œuvre complète en DVD.

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet

1962 : Machorka-Muff, d’après Hauptstädtisches Journal de Heinrich Böll, 35 mm, noir & blanc, 18 min

1965 : Non réconciliés ou Seule la violence aide, où la violence règne (Nicht versöhnt oder Es hilft nur Gewalt wo Gewalt herrscht), d’après Les Deux Sacrements (Billard um halb zehn) de Heinrich Böll (1959), 35 mm, noir & blanc, 55 min

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