Jakob Böhme, ou Jacob Boehme, surnommé le Philosophus Teutonicus, né le 24 avril 1575 à Alt-Seidenberg (Görlitz) et mort le 17 novembre 1624 à Görlitz (couronne de Bohême), est un théosophe allemand de la Renaissance, cordonnier de son état.
Située aux confins de la métaphysique, de la mystique et de l'alchimie théorique, son œuvre présente une forme d'ésotérisme chrétien, et permettra à la théosophie du XVIIe siècle d'acquérir ses caractéristiques définitives.
Sa doctrine, le behménisme, constitua l'une des principales sources d’inspiration des adeptes de l'alimentation végétale (végétarisme).
Jakob Böhme est né le 8 mars 1575, dans le hameau du Alt-Seidenberg (Vieux Seidenbourg), à une lieue et demie de Görlitz, en Haute-Lusace, aujourd'hui Zgorzelec (Pologne). Ses parents appartiennent à la paysannerie mais jouissent grâce à la carrière du grand-père, Ambroise Böhme, d'une relative aisance et d'un certain niveau de culture. Aussi envoient-ils leur fils à l'école, où il apprend à lire, écrire et compter, ainsi que des rudiments de latin. Comme sa constitution fragile l'empêche de travailler la terre, ils le destinent à l'artisanat de la cordonnerie.
D'après son premier biographe, Abraham von Frankenberg, Böhme aurait vécu, dès l'enfance, des épisodes surnaturels, telle cette entrée dans une caverne creusée sous le mont Landeskrone où il aurait découvert, sans y toucher, un monceau d'argent. Quoi qu'il en soit de l'historicité de ce récit initiatique, il est bientôt relayé par un autre épisode étrange qui eut lieu durant l'apprentissage du jeune cordonnier : après avoir acheté des souliers, un étranger à la mine impressionnante lui prédit, en termes religieux, une destinée et une mission exceptionnelles.
Apprenti cordonnier durant trois ans, puis compagnon itinérant durant cinq ans, Böhme se révèle un jeune homme très pieux, assidu au culte protestant comme à la prière privée, au point de connaître, dès le temps de son compagnonnage, une expérience d'illumination et de ravissement.
Obéissant aux statuts de sa corporation, Böhme s'installe en 1599 à Görlitz et épouse la fille d'un boucher, Katharina Kuntzschmann, avant de louer une boutique hors des remparts de la cité, à quelques pas de la porte de Neisse.
Père de quatre garçons (le dernier naît en 1606), il se consacre à sa vie de famille et à sa réussite professionnelle, mais également à la défense des intérêts de sa corporation (jusqu'en 1612).
De l'extérieur, rien ne le différencie de ses voisins si ce n'est une haute moralité, qui fait l'admiration de tous. Cependant, en 1600, se produit une deuxième illumination qui l'a comblé de joie : à la suite de la vision intérieure d'un pot d'étain, Jakob découvre qu'il est désormais capable de pénétrer les secrets de la nature grâce aux « signatures » imprimées dans les choses ; plus précisément encore, il aurait alors vu et connu « l'être de tous les êtres, le fond et le sans-fond, également la naissance de la Sainte Trinité, l'origine et l'état originel de ce monde et de toutes les créatures par la Sagesse divine ».
Dix ans plus tard, toutefois, une troisième illumination, en dissipant définitivement ses doutes quant à l'ordre providentiel du monde, vient, en l'unissant au Divin, bouleverser sa paisible existence.
Cette troisième illumination, Jakob en rédige le compte rendu entre janvier et mai 1612 sous le titre de Morgenröte im Aufgang (L'Aurore naissante), et confie le manuscrit à un ami, Karl Ender von Sercha qui, enthousiaste, se met à le diffuser. En 1613, le texte tombe entre les mains du pastor primarius (pasteur en chef) de Görlitz, Gregor Richter, farouche gardien de l'orthodoxie luthérienne, qui a succédé à Martin Moller, dont les sympathies pour le rosicrucisme étaient connues de tous. Richter alerte les autorités de la ville, et celles-ci convoquent Boehme à l'Hôtel de ville, avant de le jeter en prison et de saisir son manuscrit : le mystique est libéré seulement sur la promesse de ne plus écrire une ligne, mais il s'entend rudement condamné en chaire, le dimanche suivant, et doit se soumettre à un interrogatoire inquisitorial au presbytère. Sept ans durant, Jakob tient son serment, et se contente de conversations confidentielles, tenues au gré de son nouveau commerce de fil, ce qui n'empêche pas le pasteur de mener une véritable campagne de diffamation à son encontre. À cette source de tristesse s'ajoute une véritable crise spirituelle, dans le terrible contexte de la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui voit s'affronter les puissances européennes sur tout le territoire du Saint-Empire romain germanique.
Durant cette sombre époque, Böhme se lie avec quelques érudits de l'occultisme comme Tobias Kober (hu), Balthasar Walther (en) ou Christian Bernhard, lesquels se montrent à ce point intéressés par sa pensée qu'ils se déclarent prêts à le soutenir publiquement si besoin est. De plus, il s'immerge dans la lecture des grands auteurs de l'ésotérisme à la Renaissance : Paracelse, Caspar Schwenckfeld, Sébastien Franck et Valentin Weigel. Après avoir frôlé la mort à deux reprises, ces ouvrages lui permettent de développer et structurer ses propres intuitions. De plus en plus convaincu qu'il est porteur d'une mission de vérité, particulièrement face aux ecclésiastiques, il a l'audace de reprendre la plume en 1619 pour composer un De Tribus Principiis, ou Beschreibung der drei Prinzipien Göttlichen Wesens (Description des trois principes de l'essence divine). Entre la fin de 1619 et le début de 1620, il rédige De Triplici Vita Hominis, ou Von Dreifachen Leben des Menschen (Fondements supérieurs et inférieurs de la triple vie de l'homme), et, au printemps 1620, Psychologia Vera ou Vierzig Fragen von der Seelen. Pour faire bonne mesure, au cours de la même année, il rédige également De incarnatione Verbi, ou Von der Menschwerdung Jesu Christi (De l'incarnation du Verbe), Sex puncta mystica (Les six points mystiques), Mysterium pansophicum (Le mystère pansophique) et Informatorum novissimorum (De tout nouveaux informateurs).
Entouré d'un cénacle d'amis et d'admirateurs de plus en plus nombreux qui lisent, discutent et diffusent ses ouvrages, Jakob parcourt désormais la Silésie, ainsi qu'il l'explique dans les Theosophische Sendbriefe (Épîtres théosophiques), mû par un idéal missionnaire : la « régénération ».
Depuis longtemps, en effet, l'idée s'est imposée à lui que les croyants ne peuvent se contenter d'une conception abstraite du salut et de la justification : celles-ci doivent prendre la forme concrète d'une régénération, définie comme un processus aisément traduisible dans les termes de l'alchimie, et qui concernerait non seulement l'âme humaine, mais aussi l'univers entier.
Cet idéal de conversion, relayée par une vie d'abandon à Dieu à travers la pratique de la pénitence, des sacrements et de la contemplation, se retrouve au centre du premier livre dont Böhme accepte l'impression, en 1623, à l'invitation de Joachim Siegismund von Schweinichen : Der Weg zu Christo (Le Chemin pour aller au Christ). À la lecture de l'ouvrage, le pasteur Richter s'enflamme à nouveau et traite l'auteur d'hérétique sous prétexte que celui-ci a introduit le concept de Sophia au cœur de la Trinité. Aussi Jakob est-il convoqué, en mars 1624, par le conseil de ville de Görlitz. Entre les membres dudit conseil, les avis sont toutefois partagés et, tandis que le pasteur publie des pamphlets où Böhme est traîné dans la boue, il semble que l'on s'oriente vers une sommation d'exil. En butte à la réprobation de la populace, Böhme ne s'avoue pourtant pas vaincu et rédige même une Apologie contre Gregor Richter dans laquelle il répond aux calomnies de l'ecclésiastique, non sans souligner la publicité que lui a fournie involontairement ce dernier.
Jakob ne s'en tient pas là : désireux de laver son honneur et de faire reconnaître son orthodoxie, il prend le chemin de Dresde, en mai 1624. Là, il est hébergé par un médecin de la cour et savant alchimiste, Benedikt Hinckelman (de), lequel lui fait part du retentissement que connaissent ses œuvres dans la capitale de l'Allemagne orientale. Il reçoit d'ailleurs la visite de personnages importants, ce qui lui laisse espérer une entrevue avec le prince Électeur. Loin du provincialisme étriqué de Görlitz, il découvre avec émerveillement une haute société passionnée d'alchimie, impressionnée par son étrange destin, et plutôt favorable à ses conceptions religieuses. Tout cela ne semble cependant pas suffire à être admis en présence du chef de l'État, de sorte qu'après une conversation informelle avec le surintendant Aegidius Strauch à la fin juin, Böhme se voit contraint de rentrer chez lui, bredouille.