Jacques Villon, pseudonyme de Gaston Émile Duchamp, né le 31 juillet 1875 à Damville (Eure) et mort le 9 juin 1963 à Puteaux (Hauts-de-Seine), est un peintre, dessinateur et graveur français.
Gaston Émile Duchamp est le deuxième fils d’Eugène et de Lucie Duchamp, membres d'une famille aisée au tempérament artistique. Quatre de leurs six enfants vont devenir des artistes accomplis. Jean-Paul Crespelle raconte qu'« à l'âge de douze ans, Gaston (futur Jacques Villon) pille la batterie de cuisine maternelle pour graver ses premières eaux-fortes sur les fonds de casseroles. Sa mère finit par lui offrir les plaques de cuivre nécessaires ». Alors qu'à partir de 1891 le garçon effectue au lycée Corneille de Rouen des études secondaires qui le mèneront au baccalauréat, son grand-père maternel, Émile Frédéric Nicolle, homme d’affaires arrivé et artiste, enseigne l’art à ses petits-enfants. Regarder travailler son grand-père, dit encore Jean-Pierre Crespelle à propos de Jacques Villon, « enracina en lui ce goût qui allait faire de lui, avec André Dunoyer de Segonzac, le maître de la gravure contemporaine ».
Le futur Jacques Villon est le frère aîné du sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918), du peintre, sculpteur et auteur Marcel Duchamp (1887-1968) et de l'artiste-peintre Suzanne Duchamp (1889-1963).
En 1894, Gaston Duchamp part s’installer avec son frère Raymond à Paris, successivement dans la rue des Écoles puis au 71 rue Caulaincourt (à partir de 1897) dans le quartier parisien de Montmartre et il fait son droit à l’université de Paris. Son père l'autorisant à étudier l’art à condition de poursuivre le droit, il est élève de Philippe Zacharie à l'École des beaux-arts de Rouen en même temps qu'il est, fort brièvement de par son choix de vocation artistique, clerc de notaire. Pour se distinguer de ses frères, Gaston Duchamp adopte en 1895 le pseudonyme de Jack Villon par lequel, en référence au poète du Moyen Âge et au roman Jack d'Alphonse Daudet, il signe ses premiers dessins humoristiques pour la presse rouennaise avant de modifier rapidement son prénom en Jacques.
L’essor de la communauté artistique de Montmartre où s'installe alors Jacques Villon achève de lui ôter tout intérêt pour la poursuite d’une carrière juridique. Il fréquente en 1895 l'atelier de Fernand Cormon à l'École nationale supérieure des beaux-arts, rencontre alors Henri de Toulouse-Lautrec et, pendant les dix années suivantes, il travaille dans les arts graphiques, fournissant, outre six affiches pour le tout jeune cinéma qu'il signe Montcorbier en 1899, des dessins et des illustrations aux journaux parisiens comme d'abord Le Rire qui, le 24 avril 1897, « publie sur une pleine page son premier dessin, une scène de café intitulée Souvent femme varie - honneur insigne : il voisine sur la première page avec Henri de Toulouse-Lautrec sur la couverture ; Lautrec au recto, lui au verso ». Suivent ses dessins pour Le Courrier français, La Libre Parole illustrée, la Collection des cent (série no 3, Trèfle rose, carte no 23), Cocorico, L'Assiette au beurre (intégralité du no 46 du 15 février 1902 intitulé La Vie facile), Gil Blas – collaboration journalistique à laquelle il met fin en 1910, soit peu après le décès de Jules Roques, directeur du Courrier français – ou dessinant des affiches en chromolithographiées — cette autre activité qu'il poursuit dans les années 1920 (L'Oréal, teinture inoffensive pour cheveux). Bernard Dorival observe que ces différents travaux, que Jacques Villon considéraient lui-même comme secondaires, affirmèrent en lui « une rare virtuosité dans le maniement de ses instruments, un goût du dessin qui le rapprocha de tous les cubistes et un sens de la figure humaine qui fondent son indépendance ».
En 1903, il aide à organiser la section dessin du premier Salon d'automne à Paris. En 1904 et 1905, il étudie l’art à l’Académie Julian. Sa carrière de dessinateur de presse marquera les débuts de son jeune frère, Marcel, qui profitera de ses contacts dans le milieu des caricaturistes.
Très influencé par Edgar Degas et Toulouse-Lautrec à ses débuts - ses dessins sont « pleins de verve, dans un style proche de celui de Toulouse-Lautrec, mais où l'on distingue déjà un souci de simplification des lignes » analyse Jean-Paul Crespelle - Villon adhère en 1907 au Groupe des XXX installé à Rouen puis participe plus tard aux mouvements fauviste et cubiste.
En 1906, Montmartre étant devenue une communauté très active, il déménage pour le quartier plus tranquille de la rue Lemaître Puteaux, où il consacre la majeure partie de son temps à travailler à la pointe sèche, la gravure en creux (intaglio), une technique qui crée des lignes foncées et veloutées qui ressortent en contraste avec la blancheur du papier. On recense 175 gravures - silhouettes de petites femmes et personnages typés de la faune montmartroise - éditées par Edmond Sagot, frère de Clovis Sagot, marchand de Pablo Picasso et des Fauves, entre 1899 et 1910.
Son isolement de la bourdonnante communauté artistique de Montmartre, ainsi que sa nature modeste, ont fait que sa production est restée obscure pendant un certain nombre d'années.
À partir de 1911, il organise chez lui, avec ses frères Raymond et Marcel, un groupe de discussion qui se rencontre régulièrement avec des artistes comme Francis Picabia, Robert Delaunay, Fernand Léger, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Juan Gris, Roger de La Fresnaye, François Kupka, des poètes comme Guillaume Apollinaire ou Paul Fort et d’autres auxquels on donnera bientôt le nom de groupe de Puteaux. Jacques Villon a joué un rôle majeur dans l’exposition du groupe sous le nom qu'il a choisi lui-même de « Section d'or », inspiré par sa lecture du Trattato della pittura de Léonard de Vinci dans la traduction de Joséphin Péladan, et découlant donc du nombre d'or des mathématiques classiques. Plus largement encore, Jacques-Sylvain Klein restitue que ce terme de « Section d'or » se veut être également une référence à De divina proportione, ouvrage du moine Luca Pacioli qui, publié à Venise en 1509 avec des illustrations de Léonard de Vinci. « fait découler l'harmonie de toute œuvre d'art plastique du respect des grandeurs mathématiques », ce que Guillaume Apollinaire reprend sous l'appellation de L'ancienne Mesure de Beauté dans la Manifeste de cette première exposition qui regroupe plus de 200 œuvres par 31 artistes, à la galerie la Boétie à Paris en octobre 1912. Jacques Villon lui-même y présente la Jeune femme, aujourd'hui dans la collection Arensberg du Philadelphia Museum of Art.
Le cubisme et la notion de mouvement
« Ce qui m'a séduit dans le cubisme, dira Jacques Villon, c'est la recherche de la création, la discipline qui conduit au tableau volontaire, ordonnancé, où il n'y a plus place pour la hasard ». De fait, explique Jean-Paul Crespelle, le groupe de la Section d'or « était attiré par le cubisme de Georges Braque et de Pablo Picasso, mais ses membres en contestaient toutefois le côté trop statique. Ils voulaient, en partant du cubisme, arriver à traduire plastiquement le mouvement car ils pensaient que, plus que le sujet, c'est le rythme, la décomposition de la surface en plans colorés qui donnent la vie, comme au cinéma la répétition des images ». Ainsi, « véritable chef-d'œuvre de cette période cruciale de 1912-1913, les Soldats en marche de Jacques Villon (toile conservée au Musée national d'art moderne de Paris) actent sa volonté d'aller même au-delà du cubisme ». Pour ce faire, argumentent Jacques-Sylvain Klein et Philippe Piguet, « Villon s'appuie sur des traités scientifiques et des précis d'optique, notamment les travaux chronophotographiques d'Étienne-Jules Marey et d'Eadweard Muybridge sur la synthèse du mouvement. Il se passionne pour l'étude de la structure de la matière, la théorie de la relativité et le mouvement brownien. Comme jadis les impressionnistes par rapport à la théorie de Michel-Eugène Chevreul, le Normand qu'il est ne peut rester insensible aux progrès de la science de son temps ».