Jacques Pierre Vaché, né à Lorient le 7 septembre 1895 et mort à Nantes le 6 janvier 1919, est un écrivain et un dessinateur français. À l'origine du « groupe des Sârs » de Nantes, avec notamment Jean Sarment, il n'a laissé pour toute œuvre qu'une série de lettres, quelques textes et quelques dessins. Le ton de son œuvre est volontairement provocateur, pacifiste voire antimilitariste.
Appelé au front lors de la Première Guerre mondiale, il en revient blessé et profondément marqué. Sa personnalité a exercé une profonde influence sur les surréalistes et, tout particulièrement, sur André Breton qu'il rencontre pendant sa convalescence. Peu de temps après le conflit, Jacques Vaché meurt par overdose d'opium dans un hôtel nantais à l'âge de 23 ans.
Par la suite, Breton mythifiera Vaché et le considèrera comme le précurseur du mouvement dans son Manifeste du surréalisme. C'est à partir des années 2000 que Jacques Vaché est redécouvert et analysé par plusieurs historiens et biographes.
Origines et fondation du « groupe des Sârs »
Jacques Vaché est issu d'une famille originaire d'Aytré par son père dont la mère est anglaise, et de Noizay par sa mère. Son père, James Samuel Vaché, est capitaine d'artillerie. Né à Lorient, Jacques Vaché vit un moment en Indochine où est affecté son père. La famille s'installe ensuite à Nantes. Scolarisé au Grand Lycée de Nantes (aujourd'hui lycée Clemenceau), Jacques Vaché fait preuve dès 1913 de talents littéraires. Avec ses camarades Eugène Hublet, Pierre Bissérié et Jean Bellemère (alias Jean Sarment), il fonde le « groupe des Sârs » aussi connu comme le « groupe de Nantes ». Les quatre jeunes hommes font paraître une revue ayant pour titre En route mauvaise troupe, en hommage à Paul Verlaine qui ne connaît qu'un unique numéro tiré à vingt-cinq exemplaires. Le ton du contenu, qualifié de « subversif et pacifiste » — indépendance d'esprit, liberté de critique et haine des bourgeois, des conventions et de l'armée —, déclenche des heurts au sein du lycée. La polémique enfle dans les journaux locaux, et est même relatée dans quelques quotidiens parisiens conservateurs tel l'Écho de Paris. Cet incident lui vaut d'être exclu de l'établissement. Les quatre camarades continuent malgré tout leurs actions littéraires, et paraissent dans le même esprit quatre numéros du Canard sauvage.
Mobilisation et Première Guerre mondiale
Mobilisé en août 1914, Vaché est envoyé au front incorporé au 19e RI en juin 1915 puis au 64e RI. Il est blessé aux jambes le 25 septembre 1915 à Tahure, à la suite de l'explosion d'un sac de grenades pendant la bataille de Champagne (1915). Il est rapatrié à Nantes pour y être soigné. À l'hôpital militaire de la rue Marie-Anne-du-Boccage (futur lycée Guist’hau), pour passer le temps, il peint des cartes postales représentant des figures de mode accompagnées de légendes bizarres.
Pacifiste et anarchiste, il est dégoûté par la guerre. Il évoque dans ses écrits « le règne [absolu] de la boue », « la tranchée des cadavres », pareille à une « mer d’excréments » où « le soir se traînent de grands crépuscules rouges désolants ». « Je sortirai de la guerre doucement gâteux », admet-il.
En janvier 1916, il fait la connaissance d'André Breton et de Théodore Fraenkel, affectés comme internes en médecine à l'hôpital militaire. André Breton est aussitôt séduit par l'attitude de ce « jeune homme très élégant, aux cheveux roux », qui lui fait connaître Alfred Jarry, oppose à tous la « désertion à l'intérieur de soi-même » et n'obéit qu'à une loi, « l'umour (sans h) ». Malgré sa tentative de faire expliciter le concept de l'umour par Vaché, Breton passera une partie de sa vie à en chercher une définition. Il s'agit probablement d'une sorte d'humour noir. De ses recherches, Breton tirera son Anthologie de l'humour noir. Quant à Fraenkel, Vaché le surnomme dans ses lettres « le peuple polonais » et le prend pour modèle pour sa nouvelle « Le Sanglant symbole » (personnage de Théodore Letzinski).
Au mois de mars, Jacques Vaché est affecté au service auxiliaire pour cause de myopie. Au mois de mai 1916, il intègre le 81e régiment d’infanterie. Plus tard, parce qu'il parle couramment l'anglais, il est renvoyé au front comme interprète auprès des troupes britanniques. Le contact avec André Breton reprend au mois d'octobre avec une première lettre : « Je promène de ruines en villages mon monocle de cristal et une théorie de peintures inquiétantes -, j'ai successivement été un littérateur couronné, un dessinateur pornographique connu et un peintre cubiste scandaleux. » Le 27 octobre 1916, son ancien camarade du groupe de Nantes, Eugène Hublet, est tué sur le front de Somme.
Le 24 juin 1917, au cours d'une permission, il assiste à la première de la pièce de Guillaume Apollinaire « Les Mamelles de Tirésias », sous-titrée drame surréaliste. Le spectacle tourne au fiasco. Déguisé en officier anglais, revolver au poing, il somme de faire cesser la représentation, qu'il trouvait trop artistique à son goût, sous menace d'user de son arme contre le public. Breton parvient à le calmer. Néanmoins, dans sa biographie sur Breton, Mark Polizzotti doute de la véracité de ce fait. Il remarque que sur une vingtaine de comptes rendus de ce spectacle, aucun ne mentionne la « spectaculaire » réaction de Vaché. Seul Louis Aragon a « témoigné » de cet incident bien qu'il ne fût pas présent.
Le 18 août 1917 il écrit à André Breton : « L'art est une sottise - Presque rien n'est une sottise - l'art doit être une chose drôle et un peu assommante - c'est tout […] D'ailleurs - l'Art n'existe pas, sans doute - Il est donc inutile d'en chanter - pourtant : on fait de l'art - parce que c'est comme cela et non autrement - Well - que voulez-vous y faire ? ». Dans sa dernière lettre du 19 décembre 1918 à Breton, il écrit : « Je m'en rapporte à vous pour préparer les voies de ce Dieu décevant, ricaneur un peu, et terrible en tout cas. Comme ce sera drôle, voyez-vous, ce vrai ESPRIT NOUVEAU se déchaîne. ». Jacques Vaché enverra dix lettres à André Breton, quatre à Théodore Fraenkel et une à Louis Aragon.
L'homosexualité de Jacques Vaché ne fait pas de doute. Elle est bien attestée dans les biographies et la correspondance de l'auteur et, d'André Gide à Jean Cocteau, elle fut l'objet de commentaires, parfois ironiques, et ce d'autant plus qu'André Breton passait pour être très homophobe
Le 6 janvier 1919, Jacques Vaché et un ami, Paul Bonnet, sont retrouvés morts dans une chambre de l'hôtel de France, place Graslin à Nantes. Le lendemain, le journal Le Télégramme des provinces de l'Ouest relate les événements. Il annonce la découverte des corps dénudés des deux jeunes hommes, gisant sur un lit dans une chambre de l'hôtel. Ils auraient succombé à l'absorption d'une trop forte dose d'opium. Un troisième homme, un soldat américain du nom d'A. K. Woynow, avait tenté de trouver du secours mais il était déjà trop tard. Les deux victimes sont présentées comme de « jeunes écervelés » sans expérience de la drogue en même temps que comme « de braves soldats qui avaient fait leur devoir devant l'ennemi et avaient été blessés ». Pour préserver l'honneur des familles, il n'est fait mention que des prénoms et de l'initiale de leur nom. Un autre journal nantais, Le Populaire, précise dans son édition du 9 janvier que l'opium avait été fourni par Vaché, et cite le témoignage de son père, qui dit avoir « vu un pot en faïence recouvert et ficelé » qu'il a pris pour un pot de confiture.
Ce que les journaux ne racontent pas, c'est la présence dans la chambre de deux autres personnes : André Caron, membre du groupe de Nantes, et un dénommé Maillocheau, qui s'étaient retrouvés le 5 au soir pour fêter leur prochaine démobilisation. Une fois dans la chambre d'hôtel, Vaché sortit un pot de faïence qui contenait de l'opium dont ils confectionnèrent des boulettes qu'ils avalèrent. Maillocheau, que la drogue n'intéressait pas, s'en alla. Plus tard, Caron, rendu malade, rentra chez lui. À l'aube du 6, Vaché et Paul Bonnet se déshabillèrent, plièrent soigneusement leurs vêtements, s'installèrent sur le lit et reprirent quelques boulettes d'opium. Woynow, qui avait également repris un peu d'opium, s'endormit sur le divan. Quand il se réveilla, le soir, il trouva ses deux camarades toujours allongés et immobiles, respirant à peine. Il courut chercher le médecin de l'hôtel.