Jacques Rivière, né le 15 juillet 1886 à Bordeaux et mort le 14 février 1925 à Paris, est un homme de lettres français, directeur de La Nouvelle Revue française de 1919 jusqu'à sa mort, et ami d'Alain-Fournier, avec qui il échangea une abondante correspondance avant de devenir son beau-frère.
Jacques Rivière est le fils d'un grand médecin bordelais, professeur d'obstétrique à la Faculté de médecine de Bordeaux. Il écrit dans une lettre, à propos de son enfance bordelaise : « La maison où je suis né et où j'ai habité jusqu'à 15 ans est dans le vieux quartier de Bordeaux, étroit, humide, avec la proximité, qu'on sent, de la rivière et des quais. Cette maison était grande : elle datait du XVIIème siècle. » Jacques Rivière se lie d’amitié avec Henri Fournier (le futur Alain-Fournier, auteur du Grand Meaulnes ) sur les bancs du lycée Lakanal, à Sceaux, dans le département des Hauts-de-Seine, en région parisienne. Ils sont entrés tous les deux à Lakanal l'année de leurs dix-sept ans pour préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Étant donné leurs différences de caractère, ils ne se lient pas immédiatement, mais peu à peu leurs intelligences se rejoignent et ouvrent la voie à une longue et intense amitié. Beaucoup plus tard, Jacques Rivière écrira sur cette rencontre lycéenne, dans une préface à un texte de son ami écrivain : « Sous ses dehors indomptés, je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, devant la vie. » Ils échouent l'un comme l'autre au concours d'entrée à l'École normale supérieure.
Revenu à Bordeaux en 1905, Rivière continue d'entretenir avec son ami une correspondance quasi quotidienne où l’on voit se dessiner le goût particulier de chacun pour la littérature. À cette même époque, il fréquente le cercle de Gabriel Frizeau, lequel est collectionneur d'œuvres d'art et amateur de littérature. À son domicile de la rue Régis, à Bordeaux, outre Jacques Rivière, Frizeau reçoit des artistes et écrivains tels que Saint-John Perse, André Lhote, André Gide et Paul Claudel. La fréquentation d'André Lhote va s'avérer déterminante pour le jeune Rivière car elle va lui ouvrir des portes. Dans ce contexte prometteur, celui-ci peut vraiment satisfaire sa vive curiosité intellectuelle.
Jacques Rivière obtient sa licence ès lettres à Bordeaux, fait son service militaire, puis revient en 1907 à Paris préparer l’agrégation de philosophie et une thèse en Sorbonne sur La Théodicée de Fénelon, tout en gagnant modestement sa vie comme enseignant au lycée Stanislas. La musique de Claude Debussy le requiert. Il subit tour à tour les influences de Maurice Barrès, André Suarès et Paul Claudel, avec qui il entre en correspondance et qui cherche à le convertir au catholicisme. (Et Rivière se convertira de fait : à Noël 1913, dans la chapelle des Bénédictines de Paris, il communie. Témoin encore cette prière : « Vous m'avez précipité entre mes frères afin, peut-être, que dans mes efforts pour remonter vers Vous, je ne revienne pas seul, mais que je vous ramène tous ceux parmi lesquels j'étais pris. »)
Durant l'année 1907, Jacques Rivière collabore à L'Occident, revue littéraire et artistique. Son amitié demeure riche et ardente avec Henri Fournier, soutenue par une importante correspondance. Mais au début de l'année 1908 s'opère un tournant dans leur relation quand Rivière se fiance officiellement avec Isabelle Fournier, la sœur de Henri. En décembre de la même année, à Paris, dans l'appartement où réside André Lhote pour un court séjour, Jacques Rivière fait une rencontre déterminante pour sa carrière d'écrivain et d'intellectuel : il y fait la connaissance d'André Gide. Rivière et Gide ont dix-sept ans de différence, et Rivière fait encore très jeune avec ses allures d'adolescent mais, très vite, ces deux intelligences se comprennent et se fascinent mutuellement. C'est l'occasion pour Gide de lui annoncer qu'il envisage de fonder une revue qui s'appellerait La Nouvelle Revue Française. Dans les mois qui suivent, en 1909, définitivement conquis par Rivière, Gide invite celui-ci à s'associer au groupe naissant de La Nouvelle Revue Française (NRF). Y entrant rapidement, Jacques Rivière ne la quittera plus. Dans l'été 1909, en août, est célébré son mariage avec Isabelle (1889-1971), dont il aura deux enfants, Jacqueline (1911-1944), religieuse, et Alain (1920-2010), devenu moine Bénédictin à En-Calcat de 1937 à 1967.
Jacques Rivière devient secrétaire de rédaction de La Nouvelle Revue Française (NRF) en 1911. Reconnaissant, il sait ce qu'il doit à André Gide et à Jacques Copeau pour cette nomination, ce qui l'amènera à déclarer : « J'ai trouvé en Gide et en Copeau un dévouement délicieux, sur lequel jamais je n'aurais osé compter avant de les connaître... Je n'oublierai jamais ce que Copeau a fait pour moi.» Deux mois après sa nomination au poste de secrétaire paraît aux éditions de la NRF une somme de ses critiques littéraires sous le titre Études, où Rivière révèle un excellent sens de la psychologie. C'est son premier livre publié. Le jeune auteur pressent que sa "carrière" est enfin lancée. Beaucoup mieux que son beau-frère Henri (Alain-Fournier) qui finira par s'éloigner du cercle de la NRF, Jacques Rivière s'y impose désormais comme un intellectuel de grand talent qui fait l'unanimité autour de lui. À partir du 11 décembre 1911, il seconde Jacques Copeau à la direction de la revue, jusqu'à l'entrée en guerre en 1914.
Les années de captivité (1914-1917)
Il est mobilisé en 1914 au 220e régiment d'infanterie et fait prisonnier de guerre le 24 août, dès les premières échauffourées. Il est incarcéré au camp de Königsbrück, en Saxe. Durant cette captivité en terre ennemie - qui va durer trois années -, Jacques Rivière va traverser une longue crise existentielle et se laisser pénétrer d'une vive ardeur spirituelle, autant de sentiments qu'il consigne au fil des pages dans quatorze carnets, de 1914 à 1917. Dès le début de ces confessions transparaît le poids de la "faute" et du remords. Rivière considère qu'il ne s'est pas suffisamment battu le 24 août, juste avant de se constituer prisonnier avec sa compagnie. Ce sentiment de culpabilité va longtemps ronger sa conscience. Il écrit dans ses Carnets, en date du 22 janvier 1915 : « Je ne peux m'empêcher de remâcher ma faute. Je me perds dans l'examen de chaque détail, de chaque minute de cette misérable journée. » Il a une admiration sans bornes pour ceux qui se battent encore sur le front et a honte de sa condition.
Pendant sa captivité, il entretient une correspondance régulière avec sa femme Isabelle et avec ses amis. Très souvent, il évoque sous sa plume ses chers "bien aimés" qui lui donnent la force de continuer à vivre (à savoir : sa femme, sa fille Jacqueline, ses amis Jacques Copeau et Gaston Gallimard, mais également Yvonne, la femme de ce dernier, dont il est encore amoureux). Pour mieux se rapprocher de Dieu, il en appelle à la patience et à l'humilité au cœur de son "humiliation" de prisonnier. Parfois, il supplie Dieu de le délivrer de sa misère. Il vit sa captivité tantôt avec philosophie tantôt comme une épreuve redoutable où il se sent impuissant face au destin. D'autre part, il est rongé par un chagrin immense face à la disparition de son beau-frère Henri (Alain-Fournier a été porté "disparu" sur le front au Bois de Saint Remy le 22 septembre) et, dès la fin de l'année 1914, Rivière n'a plus l'espoir que son ami de jeunesse soit retrouvé vivant. Il écrit dans ses Carnets en décembre : « Je sens avec une intensité épouvantable l'horreur de la mort d'Henri. » Il écrit le mois suivant : «Je pense à lui tout le temps, d'une façon sourde, continue, perpétuelle, comme un malade à son mal. »
En juillet 1915, Jacques Rivière s'est porté volontaire pour être transféré au camp de Hülseberg, dans le Hanovre, situé seulement à 125 kilomètres de la frontière hollandaise - ce qui pourrait favoriser son désir d'évasion (qui lui est de plus en plus cher). Deux semaines après son arrivée dans ce nouveau camp, il organise effectivement son évasion en compagnie d'un autre détenu. Mais trois jours plus tard, dans une petite ville, les deux jeunes hommes sont repérés, arrêtés et reconduits sans ménagement à leur camp où ils sont condamnés à l'isolement dans une cellule pendant vingt-huit jours. Libéré de cette éprouvante détention, il est reconduit au camp de Königsbrück dans les premiers jours de septembre. Dépité par son évasion avortée, il ressasse ses erreurs et ses faiblesses, et en appelle constamment à Dieu pour l'aider à surmonter ses épreuves et, plus encore, à retourner au front : «Je veux, je veux d'abord et sans condition, y retourner. » Dans le camp, il poursuit son rôle d'interprète (il parle couramment l'allemand), entretient des échanges et des débats avec d'autres prisonniers intellectuels, lit, écrit et commence peu à peu à oser envisager, une fois libéré, un avenir prometteur comme écrivain et critique littéraire. Il se sait très intelligent et tente maintes fois de lutter contre cet "orgueil", «cet immense orgueil que je sens au fond de moi ». De ce fait, il jouit au camp d'une réputation respectueuse.