Jürgen Habermas [ˈjʏɐ̯ɡn̩ ˈhaːbɐmaːs] (? Écouter [Fiche]), né le 18 juin 1929 à Düsseldorf et mort le 14 mars 2026 à Starnberg, est un philosophe, sociologue et théoricien allemand en sciences sociales, considéré comme l'un des philosophes les plus influents au monde.
Il est avec Axel Honneth l'un des représentants de la deuxième génération de l'École de Francfort, et développe une pensée qui combine le matérialisme historique de Marx avec le pragmatisme américain, la théorie du développement de Piaget et Kohlberg, et la psychanalyse de Freud. Il a pris part à de nombreux débats théoriques en Allemagne, et s'est prononcé sur divers événements sociopolitiques et historiques.
Habermas considère « la réconciliation de la modernité qui se divise d’elle-même » comme le motif de son œuvre. Pour ce faire, il poursuit la stratégie d’« attaquer le problème universaliste de la philosophie transcendantale en détranscendantalisant simultanément la façon de progresser et les objectifs de la preuve », et ainsi de renoncer en particulier aux justifications ultimes. C'est dans cette voie qu'il a influencé l’évolution de la philosophie morale et sociale, en développant une théorie de la discussion en morale et en droit.
Jürgen Habermas voit le jour à Düsseldorf puis grandit dans un milieu protestant fervent à Gummersbach, une petite ville située tout près, où son grand-père Friedrich Habermas a été directeur du séminaire local. Son père, Ernst Habermas (1891-1972), est secrétaire général du bureau urbain de la chambre de commerce et d’industrie de Cologne et sa mère Anna Amalie Margarete (Grete), née Köttgen (1894-1983), a déjà donné naissance un fils aîné, le futur juriste Hans-Joachim Habermas (1925-2019). Affligé à la naissance d'une fente labiale opérée à deux reprises, Jürgen Habermas en conserve un handicap d'élocution qui le conduit à être rejeté par ses camarades d'école ; se forgera ainsi le centre de toutes ses futures réflexions : l'intuition de la nature profondément sociale de la vie humaine et son intérêt pour la communication.
Il décrit le climat politique dans son milieu familial comme étant « caractérisé par une adaptation bourgeoise à un environnement politique auquel on ne s’identifie pas totalement, mais que l’on ne critique pas sérieusement non plus ».
Le père de Habermas est membre du parti national-socialiste (NSDAP) depuis 1933 et sera classé comme « sympathisant » après son retour de prison américaine de guerre. Lui-même, comme l'exige la loi allemande pour les enfants entre 10 et 14 ans et à l'instigation de son père, est membre du Deutsches Jungvolk (Jeunesse Allemande), une subdivision des Jeunesses hitlériennes (JH), à partir de 1943, où il exerce la fonction de secouriste et enseigne les premiers secours aux autres garçons. Son statut de « responsable du Jungvolk » permet à Habermas de rester au sein de ce mouvement au-delà de la limite d'âge et d'échapper à l'obligation de rejoindre les JH à l'âge de quatorze ans. À l’automne 1944, on l'envoie à la Ligne Siegfried comme auxiliaire de front, alors que depuis août, son détachement utilise des canons antiaériens contre l'avancée alliée. En février 1945, âgé de quinze ans, il doit être enrôlé dans la Wehrmacht, comme son frère aîné avant lui, tandis que son père se porte de nouveau volontaire. Cependant, Jürgen Habermas échappe à la police militaire jusqu'à l'occupation de la région par les Américains. Il est à l'époque marqué par l'effondrement du nazisme. Son appartenance aux Jeunesses hitlériennes constituera, en 2006, le point de départ d’une violente polémique : dans son autobiographie posthume, Joachim Fest qualifie Habermas de « dirigeant des JH lié au régime jusqu’à la moelle ». Cette diatribe, rendue publique par le magazine Cicero (en) et récusée par Habermas comme une « dénonciation », finit par apparaître inconsistante après un témoignage de Hans-Ulrich Wehler.
Il obtient son baccalauréat au lycée Moltkestraße de Gummersbach, à Pâques 1949. Entre 1949 et 1954, Habermas fait des études aux universités de Göttingen (1949-50), de Zürich (1950-51) et de Bonn (1951-54). Il s’intéresse à la philosophie, l’histoire, la psychologie, la littérature allemande et l’économie. Nicolai Hartmann ; Wilhelm Keller, Theodor Litt, Johannes Thyssen, Hermann Wein, Erich Rothacker et Oskar Becker comptent parmi ses professeurs.
C’est durant le semestre de l’hiver 1950-51 que Habermas rencontre pour la première fois Karl-Otto Apel, dont la « pensée engagée » et l’intérêt pour le pragmatisme américain seront d’une importance majeure dans son cheminement philosophique. À ce sujet, à l'automne 2004, Habermas déclare dans le Washington Post : « Toute la rationalité de l'espace public, je la dois aux recherches séminales de John Dewey qui a pensé un espace de l'action et de la transaction, faisant de la participation non plus une affirmation de l'individualité mais une justification de l'individu compris dans un principe d'échanges permanents au sein d'une collectivité sans cesse en train de questionner l'ordre de ses raisons. »[réf. nécessaire]
En 1953, Habermas accomplit son premier coup d’éclat en rédigeant, dans le Journal universel de Francfort, une critique de l’Introduction à la métaphysique de Heidegger (1889-1976), parue la même année. Heidegger y soulignait la « vérité et la grandeur profonde » du mouvement allemand national-socialiste. Dans son article, Habermas condamne vigoureusement cette révélation, voyant là une « réhabilitation » du national-socialisme. « Puisque ces phrases sont publiées sans commentaire en 1953 », on peut supposer « qu'elles reflétent la position actuelle de Heidegger sans modification ». Bien des années plus tard, Habermas prolongera cette critique des rapports entre Heidegger et le nazisme dans la préface au livre de Victor Farias du même nom. Selon lui : « À partir de 1929 […] débute [chez Heidegger] une transformation de la théorie en idéologie. C’est à cette époque, en effet, que s’insinuent, au cœur même de la philosophie, des thèmes liés à un diagnostic confus sur l’époque, de style néoconservateur. » Cette « transformation » provient, dit-il, de « déficits internes que l’on peut remarquer d’une manière immanente dans Être et Temps », ce qui le conduit à conclure que « Heidegger ne pouvait pas s’opposer au fascisme ».
En 1954, Habermas soutient sa thèse de doctorat L’Absolu et l’Histoire : de l’écartèlement dans la pensée de Schelling, auprès d’Erich Rothacker et Oskar Becker, tous deux d'anciens nazis composant son jury de thèse. Habermas qualifie plus tard l'approche de sa thèse de « heideggérienne » et note qu'elle l'a conduit à l'œuvre du jeune Karl Marx par l'intermédiaire de Karl Löwith.
Après l’obtention du doctorat, il collabore comme journaliste indépendant au Frankfurter Allgemeine Zeitung, au Merkur, aux Cahiers de Francfort (Neue Gesellschaft / Frankfurter Hefte) ainsi qu’au Handelsblatt de Düsseldorf - il avait précédemment écrit des articles pour des journaux et des magazines pendant ses études. En 1955, il épouse Ute Wesselhoeft, avec qui il aura trois enfants.
Habermas et l'école de Francfort (1956-1966)
En 1956, une bourse amène Habermas à l’Institut de Recherche sociale de Francfort-sur-le-Main. Durant sa période d’assistanat en philosophie et sociologie auprès de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno, Habermas se familiarise avec les écrits de ses deux directeurs et des autres représentants de la théorie critique d’avant-guerre. Il rencontre en 1956 Herbert Marcuse, qui aura sur lui une influence déterminante. Sur ses conseils, il se détache du marxisme traditionnel et s'intéresse à Sigmund Freud et au jeune Marx des années 1840.
Ce faisant, il rompt progressivement avec l'Institut de Recherche sociale. Ses prises de positions en faveur de la démocratie directe (Radikaldemocratie) et du mouvement antinucléaire sont vivement critiquées par Horkheimer. Ce dernier tente d'empêcher la publication de Student und Politik. L'ouvrage « Eine soziologische Untersuchung zum politischen Bewusstsein Frankfurter Studenten » , écrit par Habermas avec Ludwig von Friedeburg et trois autres personnes (au motif qu'il « encouragerait » les communistes est-allemands et « ferait le jeu des potentiels fascistes en Allemagne »), provoque le limogeage d'Habermas par Adorno en 1958, ainsi que des exigences inacceptables quant à la révision de sa thèse. Conjugué à sa propre conviction que l'École de Francfort est paralysée par le scepticisme politique et le mépris de la culture moderne, ce conflit théorique conduit Habermas à quitter Francfort et à passer sa thèse d'habilitation en science politique à Marbourg. Grâce à une bourse de recherche de la DFG, il rédige l’Espace public en 1961 sous la direction du marxiste Wolfgang Abendroth. Publiée en 1962, cette thèse est devenue un classique de la recherche en science sociale. Parallèlement, Habermas est nommé professeur à l'université de Heidelberg sur les recommandations de H-G Gadamer. Dans ce nouveau cadre universitaire, il découvre la philosophie pragmatique américaine de John Dewey, George Herbert Mead, Charles Sanders Peirce.