Irène Némirovsky (en russe : Ирина Леонидовна Немировская, Irina Leonidovna Nemirovskaïa) est une romancière russe d'expression française, née à Kiev le 11 février 1903 (24 février dans le calendrier grégorien) et morte le 19 août 1942 à Auschwitz. Auteur à succès dans la France des années 1930 mais oubliée après la Seconde Guerre mondiale, elle est le seul écrivain à qui le prix Renaudot ait été décerné à titre posthume, en 2004, pour son roman inachevé Suite française.
Issue d'une famille juive fortunée mais désunie et malheureuse, Irène Némirovsky reçoit une éducation bourgeoise, imprégnée de culture française. Lorsque ses parents, fuyant la révolution russe, s'installent à Paris, elle y mène une vie mondaine et insouciante, avant d'épouser Michel Epstein, émigré russe juif avec lequel elle a deux filles, Denise et Élisabeth. Sa vocation s'affirme précocement. Après le succès de David Golder en 1929, elle ne cesse plus d'écrire, tant par passion que par nécessité financière. Elle qui n'a pas la nationalité française tarde à se rendre compte que son amour pour la France et sa place dans le paysage littéraire ne la préserveront pas des lois antijuives du régime de Vichy et de l'occupant allemand : arrêtée en juillet 1942, elle meurt du typhus après quelques semaines de détention à Auschwitz ; son mari y est déporté et assassiné en novembre de la même année.
Leurs filles survivent à la Shoah mais ne trouvent que bien plus tard le courage de faire revivre l'œuvre d'Irène Némirovsky. En 1995, elles confient toutes ses archives à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine. La transcription du manuscrit de Suite française par Denise Epstein entraîne la redécouverte du reste de son œuvre.
Les nouvelles et romans assez courts d'Irène Némirovsky relèvent d'un réalisme volontiers mordant et satirique. Usant du point de vue interne comme de l'ironie, elle fait de la compréhension du psychisme des êtres sa priorité, autour de trois thèmes récurrents : le conflit mère-fille, sa propre mère lui inspirant des figures maternelles détestables ; la peinture, selon une vision de droite, des corruptions de l'entre-deux-guerres ; l'affairisme auquel sont poussés, par ambition voire atavisme, des personnages juifs plus ou moins stéréotypés — représentation alors récupérée, à son corps défendant, par les antisémites.
La mémoire de la Shoah influence la relecture de son œuvre dans les années 2000. Partie des États-Unis, l'idée que ses récits trahiraient une forme de « haine de soi juive » crée une polémique qui occulte les autres aspects de son écriture. Cependant, les spécialistes d'Irène Némirovsky s'accordent sur le fait que ses rapports avec la communauté juive et le judaïsme étaient plus subtils que ce que peuvent laisser croire certains de ses textes.
« Pour comprendre Irène Némirovsky, il faut la saisir d'abord dans son rapport à ses origines » : ainsi débute l'essai que Jonathan Weiss consacre en 2005 à la romancière. Peu de traces subsistent de son enfance en Russie. La suite est mieux connue, notamment grâce au « Fonds Némirovsky » de l'Imec qui, grossi des archives d'Albin Michel, est géré par Olivier Philipponnat, coauteur d'une biographie de référence : photographies, papiers familiaux et administratifs ; éditions originales des œuvres, manuscrits annotés par l'auteur, journaux de travail où elle dialogue avec elle-même et note toutes ses pensées ; correspondance avec ses proches, ses relations, ses éditeurs.
Irène Irma Némirovsky (Irma pour la synagogue) est la fille unique, née un an après leur mariage, de Leonid Borissovitch Némirovsky (1868-1932), « petit Juif obscur » d'Elisavetgrad dans le gouvernement de Kherson, qui fera plus tard fortune comme homme d'affaires, et d'Anna Margoulis (1875-1972), issue d'une famille juive aisée, russophone et yiddishophone, d'Odessa. Ce couple mal assorti vit principalement à Kiev jusqu'à la révolution d'octobre 1917.
Les carnets du Vin de solitude, roman le plus autobiographique d'Irène Némirovsky, les détails disséminés dans ses œuvres, ses interviews et divers témoignages ont ainsi permis d'identifier en Russie des descendants de la famille d'Irène Némirovsky et d'entrevoir sa vie jusqu'à son départ de Russie : enfance protégée dans un milieu détaché du judaïsme mais cerné par l'antisémitisme, éducation française en vogue dans la bourgeoisie russe, solitude aussi — ce qui la plonge très tôt dans la littérature — entre un père peu présent et une mère qui ne l'aime pas, la laissant aux soins de sa gouvernante.
Irène adulte s'interroge sur ce qui a pu rapprocher ses parents : Leonid devait être séduit par la personnalité d'Anna, qui de son côté attendait de lui la réalisation de ses ambitions sociales et matérielles.
Leonid Némirovsky a perdu son propre père alors qu'il avait à peu près dix ans et a dû entretenir sa famille, très pauvre. Coursier, commis, gérant d'entrepôt, fabricant et négociant en produits divers, puis financier, il voyage de Moscou à Lodz ou Vladivostok. Il ne parle que russe et yiddish, et ses manières détonnent dans les milieux embourgeoisés que fréquente sa femme. C'est l'archétype du self-made-man plus ou moins caricaturé dans l'œuvre de sa fille : David Golder (héros éponyme du roman), Alfred Kampf (Le Bal), Boris Karol (Le Vin de solitude), Dario Asfar (Le Maître des âmes). Très attachée à son père, qui le lui rend bien mais s'absente souvent longtemps, Irène tient de lui un teint très mat et une grande bouche qu'elle n'aime pas. Il lui transmet sa gaieté, son orgueil, sa ténacité, et sa conviction que tout dans la vie est rapport de force : il incarne à ses yeux une hardiesse d'entreprendre caractéristique du « génie juif ».
Anna Margoulis, aussi autoritaire et vaniteuse que raffinée, passe pour être une belle femme : « bien faite, un port de reine », malgré une petite taille dont hérite sa fille, en plus d'un « regard las ». Les parents de sa mère, Rosa Chtchedrovitch dite Bella (1854-1932), douce et pieuse, étaient marchands de blé à Ekaterinoslav. Son père, Jonas Margoulis (1847-1931), est né dans une famille enrichie depuis plusieurs générations. Irène évoque un bel homme de grande culture : diplômé d'une prestigieuse école de commerce, féru de littérature et de musique, il parle couramment français et adore la Côte d'Azur. Plus encore que sa sœur Victoria née dix-huit ans après elle, Anna a reçu l'éducation bourgeoise parfaite : école supérieure de jeunes filles, cours de français, leçons de piano. Mais elle inspirera à sa fille maints portraits de parvenue égoïste et hautaine : Gloria Golder, Rosine Kampf, Bella Karol, Gladys Eysenach (Jézabel).
Anna tient à épouser, sans amour et malgré les siens, ce Leonid sorti du shtetl et dont les activités ont déjà ruiné la santé. Dans un pays qui s'ouvre au libéralisme économique, il a un don pour investir et spéculer. En dépit d'affaires parfois embrouillées, il est devenu, à la veille de la guerre, non seulement très riche mais encore Président de la Banque de commerce de Voronej, administrateur de la Banque de l'Union de Moscou, et de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg — ce qui le rapproche des milieux gouvernementaux. En outre, alors que les Juifs sont exclus des plus grandes villes de la Zone de résidence, il a accédé à la « première guilde » des commerçants et financiers juifs autorisés à habiter Kiev et non ses faubourgs. Anna voit dans son obsession « d'élever un rempart d'or entre lui-même et son enfance » une garantie contre le spectre du ghetto.
Anna nourrit une hantise profonde et irrationnelle des shtetlech de l'Empire, où sévit une misère que ravivent périodiquement épidémies, crises et pogroms.
Irène Némirovsky peint le Podol — cœur historique de Kiev devenu le quartier juif pauvre — sous des couleurs effroyables : ruelles nauséabondes où grouillent des enfants dépenaillés, boutiques sordides, artisans miteux accrochés au yiddish et à la religion. C'est la vision qu'en ont sa mère et d'autres Juifs russifiés : un monde de parias dont il faut se couper. Mais les pogroms, qui ravagent en priorité les ghettos, atteignent parfois les quartiers chics. Ainsi le 18 octobre 1905, alors que le régime affaibli par des mois de troubles cherche des dérivatifs au mécontentement populaire, des rues entières sont dévastées et des centaines de Juifs tués à Kiev et à Odessa. Certains ont trouvé de l'aide : Macha, la cuisinière des Némirovsky, passe une croix orthodoxe au cou de la petite fille et la cache derrière un lit en priant pour son salut.