Innocent III, Lotario dei conti di Segni, né le 23 novembre 1160 à Gavignano et mort le 16 juillet 1216 à Pérouse, membre de la famille des comtes de Segni, est le 176e pape de l'Église catholique, élu le 8 janvier 1198. Il est considéré dans la chrétienté latine comme l'un des papes ayant exercé une influence majeure au cours du Moyen Âge.
Préoccupé de remplir au mieux sa fonction de pape, Innocent III est un chef à la décision rapide et autoritaire. Il cherche à exalter la puissance du Saint-Siège de façon à renforcer son autorité suprême, gage selon lui de la cohésion de la chrétienté occidentale ; à cette fin, à partir de 1199, il développe la lutte contre les hérésies, notamment cathare, qu'il confie en 1213 à l'Inquisition, tribunal ecclésiastique d’exception. Une de ses œuvres majeures est de soutenir Dominique de Guzmán ainsi que François d'Assise et ses Frères mineurs et de valider leurs premières règles. Ce pape est également celui du plus important concile du Moyen Âge, le quatrième concile du Latran, qui statue entre autres sur les dogmes, les sacrements (dont le mariage), la réforme de l’Église, la conduite des prêtres et des fidèles, la croisade, le statut et la discrimination des Juifs et des Sarrasins.
C'est sous son pontificat qu'a lieu la quatrième croisade, qui échappe à son contrôle en s'achevant par le sac de Constantinople par les croisés, événement qui creuse le fossé entre orthodoxes et catholiques.
Avant l'élection au pontificat
Giovanni Lotario est issu par son père, Trasimond, de la puissante famille des comtes de Segni, descendants de la Gens Anicia et des comtes de Tusculum qui avaient donné de nombreux papes à l’Église, et par sa mère de la noblesse romaine. Il étudie la théologie d'abord à Rome puis à Paris, où il reçoit l'enseignement de Pierre de Corbeil en même temps qu'Étienne Langton et Robert de Courçon, que Lotario élèvera plus tard à la dignité de cardinal. Il effectue ensuite un bref passage par Bologne, où il est l'élève du canoniste Hugues de Pise, qui lui inspirera un programme politique, la théocratie pontificale. En 1186, il retourne à Rome, où Grégoire VIII l'ordonne sous-diacre. Il entame alors une carrière à la curie. Clément III, son oncle, le nomme en septembre 1190 cardinal-diacre à Saints-Serge-et-Bacchus, église diaconique de Rome.
Cet homme élégant, énergique et hiératique devient rapidement le cardinal le plus en vue et le plus brillant de la curie. Infatigable travailleur, sa santé fragile lui vaudra de contracter plusieurs graves maladies.
Entre 1190 et 1198, il rédige le traité De la misère de la condition humaine (De miseria condicionis humane), aussi appelé Le Mépris du monde (De contemptu mundi) ; un traité sur le mariage (De quadripartita specie nuptiarum, Les quatre sens du mariage), et un autre sur la messe, Les mystères des messes (De missarum mysteriis) . Ce dernier comporte un long chapitre sur les couleurs, repris par tous les liturgistes du XIIIe siècle et appliqué dans de nombreux diocèses.
Alors qu'il est le plus jeune des cardinaux (37 ans), il est élu pape à l'unanimité, en 1198, le jour même de la mort de Célestin III.
Du « vicaire de Pierre » au « vicaire du Christ »
Dès les premiers temps de son pontificat, Innocent III renforce considérablement le pouvoir du pape dans l'Église et met pleinement en application, à cet égard, le programme du Dictatus papæ de Grégoire VII. Pour cela, il impose l'idée que le pape n'est pas un évêque comme les autres, simplement investi d'une dignité et d'une fonction honorifique supérieures, mais un représentant du Christ lui-même, situé au-dessus de ces simples représentants des apôtres que sont les évêques.
Cette évolution est marquée notamment dans le changement de titulature : Innocent III ne se dit plus « vicaire de Pierre » comme ses prédécesseurs, mais « vicaire du Christ ». Il s'ensuit qu'Innocent III réserve au seul pape la « plénitude de puissance » (plenitudo potestatis), les évêques se voyant investis seulement d'une « part de sollicitude » (pars sollicitudinis).
Concrètement, le pape impose son autorité sur l'épiscopat, avec une fermeté inédite, de deux manières : en monopolisant le contrôle sur les élections, les dépositions, les transferts et les résignations épiscopales et utilisant la procédure inquisitoire, dont il met au point la forme définitive, pour mener des enquêtes judiciaires contre les prélats désobéissants, fautifs ou négligents, sur la seule base de la mauvaise « renommée » (fama) qui lui parvient à leur sujet.
Lotario pourrait avoir choisi son nom de pape en référence à son prédécesseur Innocent II (1130-1143), qui avait imposé à l'empereur de reconnaître la supériorité du Sacerdoce sur l'Empire en se prêtant, en 1131 à Liège, à un rituel (décrit dans la Fausse Donation de Constantin) au cours duquel le titulaire de l'Empire, à pied, promenait par la bride un cheval blanc sur lequel le pape était monté.
C'est Innocent III qui impose le monopole de la papauté sur le titre de « vicaire du Christ (en) », jusque-là partagé par les évêques (le titre de « vicaire de Pierre » étant alors abandonné). À travers ses lettres, ses sermons et ses bulles, se développe une doctrine théocratique cohérente de la plenitudo potestatis (« plénitude de puissance ») qui confère au pape une puissance illimitée ; le programme de la Réforme grégorienne est porté à son aboutissement. Innocent III soutient ainsi l'idée que le pape détient seul l'entière souveraineté (l'auctoritas des Romains). Les princes possèdent la potestas, c'est-à-dire la puissance politique, qui leur est donnée directement par Dieu. Ils accomplissent comme ils l'entendent leur office dans leur domaine. Il en découle que les souverains ne peuvent se soustraire à l'autorité, pontificale pas plus que les Églises nationales. « Nous avons été institués princes sur la Terre (...) avec le pouvoir de renverser, de détruire, de dissiper, d'édifier et de planter ». Il déclare au patriarche de Constantinople que l'univers entier a été confié à saint Pierre et à ses successeurs[réf. nécessaire].
Cependant, sa doctrine est plus souple que celle du dictatus papæ énoncés au temps de Grégoire VII (1073-1085) : bien qu'il soutienne la supériorité du pouvoir spirituel, Innocent III limite l'intervention du pape dans le domaine temporel à trois cas : un grave péché des princes, la défense des biens ecclésiastiques et la nécessité de trancher dans un domaine où nulle juridiction n'est compétente. Ainsi, il se comporte comme l'arbitre incontesté de l'Occident chrétien et porte à son zénith la théocratie pontificale.
Le Pape veut en outre réaliser sur Terre la Cité céleste, placée sous son autorité. Il s'agit d'augustinisme politique, en référence à saint Augustin ; mais là où Augustin décrivait un idéal eschatologique, Innocent III prétend le réaliser sous son pontificat. Pour ce dernier, l'Église doit promouvoir la Cité céleste sur Terre et ainsi faire régner la paix et l'ordre.
Dans sa lettre Etsi non displiceat de 1205, Innocent III condamne quelques activités des juifs et exhorte le roi de France Philippe II Auguste à mettre fin à ces abus dans son domaine (en latin : abusiones huiusmodi de regno Francorum studeas abolire) et à « persécuter les loups qui ont adopté l'air de brebis, afin de démontrer la ferveur avec laquelle Sa Majesté (regia celsitudo) professe la foi chrétienne ».
Le quatrième concile du Latran en 1215 va plus loin en instaurant une ségrégation forcée dans les royaumes de la chrétienté, obligeant les sarrasins et particulièrement les juifs à porter une marque distinctive (signum) sur leurs vêtements, qui sera la rouelle dont le port sera largement imposé encore bien après Innocent III. Il limite également les relations sociales et professionnelles entre juifs et chrétiens, pour éviter les « mélanges » et préserver la « pureté » des chrétiens et travaille sans relâche à leur conversion au christianisme. Comme le mentionne l'historien John Tolan : « Pour de nombreuses raisons, le pontificat du pape Innocent III est considéré comme le précédent essentiel de la confrontation médiévale des papes et des juifs. [Il] représente à la fois un durcissement de la politique de l'Église envers les juifs et une exacerbation de la rhétorique anti-juive ». Il avait toutefois tenté d'assurer leur protection en publiant la constitution Licet Perfidia Judaeorum (1199) par laquelle il interdisait la spoliation des juifs, ainsi que la profanation de leurs cimetières, sous peine d'excommunication. Le port de la rouelle par les juifs ayant mis leur vie en danger durant de longs siècles, il est pour autant souvent désigné comme un « Pape antijuif pour les plus modérés » ou « le père de l'antisémitisme » pour les autres.