Hugo Stinnes, né le 12 février 1870 à Mülheim an der Ruhr et mort le 10 avril 1924 à Berlin, est un industriel et un homme politique allemand.
Le groupe industriel, minier et manufacturier, qu'il mit sur pied à partir de 1893 et qui connut une pleine croissance pendant la Première Guerre mondiale, fut l'un des plus importants d'Allemagne. Au début de la république de Weimar, Stinnes comptait au nombre des personnalités les plus influentes du pays. Représentant des patrons allemands, il s'impliqua après la guerre dans une série de négociations avec les syndicats ouvriers (Accords Stinnes-Legien). Les énormes profits qu'il réalisa en empruntant systématiquement au cours de la période d'hyperinflation (1920-1923) des sommes colossales en reichsmarks, et en remboursant ces emprunts avec cette monnaie qui perdait en quelques semaines la quasi-totalité de sa valeur, l'ont fait passer à la postérité comme le « roi de l'inflation » (Inflationskönig).
Grâce à sa stratégie d'intégration verticale, il était parvenu, au faîte de son expansion, à rassembler 4 500 entreprises et 3 000 usines. Son empire industriel cependant s'effondra au cours de l'année qui suivit son décès. Les seules sociétés qui existent encore de nos jours sont Stinnes AG (rebaptisé DB Mobility Logistics (de)) et RWE, l'un des plus gros fournisseurs d'énergie allemands ainsi que l'armateur Hugo Stinnes Schiffahrt.
Il fut, au départ, le principal bailleur de fonds d'Abel Gance pour son vaste projet intitulé Napoléon.
Stinnes était le fils cadet de Hermann Hugo Stinnes (de) (1842–1887) et d’Adeline Stinnes (1844–1925), née Coupienne. C'était une famille aisée d'entrepreneurs de Mülheim, qui avait fait sa prospérité dès le début du XIXe siècle dans le commerce et l'exploitation minière. Cette prospérité remontait au grand-père de Hugo Stinnes, Mathias Stinnes, qui s'était lancé en 1808 dans le transport fluvial de charbon et d'autres matières premières par le Rhin entre Cologne et Amsterdam. Dès 1839, la famille avait commencé à racheter des mines. Les activités commerciales de sa famille étaient regroupées au sein de la Sté Mathias Stinnes KG, et elle détenait la majorité des actions dans les mines Victoria Mathias, comte de Beust, Friedrich Ernestine, Carolus Magnus et Mathias Stinnes.
En 1895, Hugo Stinnes épousa Cläre Wagenknecht, qui devait lui donner sept enfants : Edmund (de) (1896-1980), Hugo-Hermann (de) (1897-1982), Clärenore (1901-1990), Othon (de) (1903-1983), Hilde (1904-1975), Ernst (1911-1986) et Else (1913-1997).
Après un apprentissage au comptoir de commerce de Carl Spaeter (de) à Coblence et un stage dans la mine Zeche Wiesche de Mülheim, Stinnes étudia le génie minier et la chimie à l’École Royale des Mines de Berlin et prit en 1890 le poste de secrétaire délégué dans l’entreprise familiale Mathias Stinnes KG.
Fondation de Hugo Stinnes GmbH
Par suite de sa mésentente avec le gérant de la Mathias Stinnes KG, son cousin Gerhard Küchen, à qui il reprochait son dilettantisme et son goût prononcé pour l'alcool, à 23 ans Stinnes se mit à son compte avec l'appui financier de sa mère, qui vendit pour cela ses parts dans la compagnie Mathias Stinnes KG, et d'autres parents, pour créer une entreprise (rebaptisée en 1903 Hugo Stinnes GmbH) et, indépendamment des autres activités de sa famille, créa un groupe industriel international, qui dépassa bientôt par sa taille les autres affaires de la famille Stinnes. Il racheta d'abord à sa famille la mine Mathias Stinnes et les charbonnages Straßburger Kohlen-Aufbereitungsanstalt GmbH ; il conclut des marchés d'approvisionnement avec des clients de Souabe et de Suisse. Il élargit d'abord sa clientèle aux armateurs, mais bientôt Hugo Stinnes GmbH (de) ouvrit des filiales à travers toute l'Europe et Outre-Mer. Le commerce de la houille l'amena rapidement à diversifier l’import-export du fer et de l'acier, et élargit sa gamme aux sous-produits de l’industrie lourde. Il s'imposa ainsi comme un des premiers importateurs du bois de Russie et des Pays baltes, dont les mines allemandes avaient grand besoin, et du minerai de fer suédois.
Intégration verticale de l'industrie lourde
Stinnes s'avéra un excellent stratège de l'Intégration verticale, que ce soit dans le commerce ou l'industrie lourde, et c'est ainsi qu'il devint un des premiers créateurs d'entreprise de Rhénanie et de la Ruhr, où il créa des usines plus grandes et plus efficaces grâce aux économies d'échelle réalisées. Au contraire des trusts d'inspiration anglo-saxonne (comme la Standard Oil Company), Stinnes recherchait d'emblée des synergies par concentration verticale des chaînes de production. Il s'associait souvent à August Thyssen et pour couvrir les énormes emprunts dont son groupe en pleine croissance était friand, il entretenait d'étroites relations avec plusieurs banquiers comme Waldemar Mueller (de) (Dresdner Bank), Carl Klönne (de) (Schaaffhausen et Deutsche Bank) et Bernhard Dernburg (Darmstädter Bank).
Hormis la compagnie Hugo Stinnes GmbH, ses principaux succès en tant qu'entrepreneur furent la création et la croissance de la Compagnie d'Électricité de Rhénanie-Westphalie (RWE), de la Compagnie des Mines de Mülheim (MBV) ainsi que l'essor des Forges et Mines Germano-luxembourgeoises (en abrégé DL, pour Deutsch-Luxemburg). Il était aussi l'un des principaux dirigeants de la Sté Minière Sarre-Moselle et de l'armateur HAPAG.
C'est surtout dans le secteur de l'énergie et des transports que Stinnes se montra un ennemi acharné des sociétés parapubliques : selon lui, des compagnies privées assurent une tarification plus efficace, permettent un service plus soutenu et sont finalement propices à l’intérêt national. Par là il fut le principal promoteur de l’électrification des régions ouest de l'Allemagne, des transports en commun dans l'ouest et le Sud, de la concentration de l'industrie lourde d'Europe, des débouchés internationaux pour le charbon allemand et des applications industrielles du gaz naturel en tant que source d'énergie.
Après la création du Cartel des Charbonnages de Rhénanie-Westphalie, en 1893, Stinnes prit conscience de la chance inouïe qui s'offrait à lui de développer par intégration verticale la production avec son propre canal, puisque le cartel pouvait maintenir prix et quotas de production artificiellement hauts : non seulement il allait pouvoir procéder au regroupement d’usines, à la modernisation et au développement du marché des produits dérivés, mais aussi profiter de la synergie de tous ses actifs. C'est ainsi qu'il se mit, pour la première fois, à recourir systématiquement à l'emprunt pour acheter de nouvelles concessions minières et les moderniser. En 1895, avec un emprunt auprès du Crédit d'Essen (Essener Credit-Anstalt), il racheta les mines Graf Beust et Carolus Magnus. Après s'être associé avec August Thyssen et le banquier Leo Hanau (de) de la Rheinische Bank, il racheta en 1897 la mine Wiesche. À la fin de l'année 1898, les trois associés avaient racheté toutes les petites exploitations de houille, vieillotes et peu rentables, autour de Mülheim-an-der-Ruhr, dont la Wiesche, pour en faire le groupe minier MBV (Mülheimer Bergwerk Verein), l'un des plus importants du pays. Stinnes en sera le président à vie.
Les Centrales électriques de Rhénanie-Westphalie (RWE)
La compagnie des Centrales électriques de Rhénanie-Westphalie, créée en 1898, avait construit sa première centrale thermique sur les terrains de la mine Victoria Mathias. Stinnes était déjà membre du conseil de surveillance de la compagnie. En 1902, au cours de la première crise de l'énergie, Stinnes, associé à August Thyssen et à un consortium de banques regroupant la Deutsche Bank, la Dresdner Bank et le Comptoir d'Escompte, devint majoritaire au sein de la RWE, et de 1903 à sa mort, il fut désormais le président du conseil de surveillance. À l'instigation de Stinnes et sous la direction de son homme de confiance, Bernhard Goldenberg (de), RWE entama une expansion agressive par la signature de contrats d’exclusivité pour la fourniture d'électricité avec les communes et les arrondissements de Rhénanie et de Westphalie, ainsi que par le rachat de sociétés de transports en commun et de compagnies ferroviaires régionales, comme Süddeutsche Eisenbahn-Gesellschaft AG (SEG), d’autoroutes et de routes secondaires en Franconie, en Bavière et dans le Wurtemberg. Cette concentration accéléra l'électrification de l’Allemagne. Afin de financer plus facilement la croissance et d'obtenir plus aisément les concessions et autorisations, RWE se mua provisoirement en société d'économie mixte, où les pouvoirs publics étaient représentés. Mais le monopole de Stinnes et de sa compagnie sur la fourniture d'électricité déchaînait de plus en plus les critiques, et c'est ainsi que ses concurrents, associés à plusieurs collectivités, répondirent par la création de Vereinigte Elektrizitätswerke Westfalen (VEW).