Hugo Pratt, nom de plume d'Ugo Eugenio Prat, né à Rimini en Italie le 15 juin 1927 et mort à Pully en Suisse le 20 août 1995, est un auteur de bande dessinée italien. Son œuvre la plus connue est Corto Maltese (1967-1991), qui a largement dépassé le champ de la bande dessinée. À propos de l'œuvre de Pratt on peut retenir quelques mots-clés, indissociables de sa vie : voyages, aventure, érudition, ésotérisme, mystère, poésie, mélancolie. Le terme « dessin intelligent » est souvent employé pour décrire l’ensemble de son œuvre. Son sens des contrastes entre le noir et le blanc et ses talents de conteur ont fait de lui un des plus grands maîtres du « neuvième art ».
Dans ce que raconte Pratt de sa propre existence, on ne sait pas vraiment quelle est la part d'exagération ou d'affabulation qu'il a introduite.
« J’ai treize façons de raconter ma vie et je ne sais pas s'il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre. »
— Le Désir d’être inutile, éditions Robert Laffont, 1991.
Si Hugo Pratt est parfois présenté comme un aventurier c’est qu’il a voyagé beaucoup et qu’il est réputé avoir traversé le siècle passé en dilettante, tantôt touriste et parfois impliqué mais sans doute jamais vraiment engagé. A certains égards sa vie a ressemblé à celle de Corto Maltese, le personnage le plus connu de son œuvre, car il lui a imaginé une vie presque aussi mouvementée et cosmopolite que la sienne.
Hugo Pratt est né à Rimini en Romagne de Rolando Prat et Evelina Genero. Mais son enfance est vénitienne puisqu’il grandit sur l’île du Lido, à Malamocco, dans un environnement très cosmopolite. Son grand-père paternel Joseph est d'origine anglaise. Dans une interview publiée dans le magazine L'Événement du jeudi le 10 juillet 1986, Hugo Pratt indique ses origines : « Prenons mon arbre généalogique. D'un côté, je suis issu de Juifs séfardo-marranes de Tolède convertis au catholicisme, exilés et établis du temps de la papauté en Avignon, comme banquiers de l'Église. La branche paternelle est encore plus complexe avec son mélange de Byzantins, de Turcs, de Vénitiens souffleurs de verre à Murano, mais aussi des jacobites anglais partisans des Stuart qui ont fui en Méditerranée. Et tous ces gens, un jour, se sont retrouvés à Venise. » À l'âge de six ans, une insolation lui provoque une amnésie pendant six mois. À dix ans, Hugo Pratt part avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière en Abyssinie (actuelle Éthiopie), envahie par l'Italie depuis 1935 par Benito Mussolini. Quatre ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale s’étend sur tous les continents et les océans. Le père s’engage avec son fils de treize ans dans la police coloniale afin de réprimer les indépendantistes. Il dira avoir été « le plus jeune soldat de Mussolini ». Après l’offensive britannique de 1941, il assiste au retour de l’empereur Hailé Sélassié dans Addis-Abeba libérée. En 1941, son père, militaire professionnel italien, est capturé par les troupes britanniques. Il tombe malade et meurt en captivité fin 1942. La même année, Hugo Pratt et sa mère sont internés dans un camp de prisonniers à Dire Dawa où il se met à acheter des comics aux gardes. La mère et le fils sont rapatriés par la Croix-Rouge en 1943[réf. souhaitée].
En 1944, dans une Italie divisée par la guerre, Venise est sous le contrôle des Allemands. Il est arrêté par les SS qui le prennent pour un espion sud-africain. Il est enrôlé dans la police maritime du Reich, s'échappe au bout de dix-huit jours et se met au service des Alliés, comme interprète et organisateur de spectacles jusqu’en 1946[réf. souhaitée].
En 1946, Hugo Pratt est un des membres du dénommé Gruppo di Venezia (Groupe de Venise) qui comprenait également les meilleurs artistes et les écrivains comiques Fernando Carcupino, Dino Battaglia et Damiano Damiani.
Très tôt, le jeune Hugo aime dessiner et lire des romans d’action et d’aventure ou des bandes dessinées américaines. Le style de Milton Caniff l’inspire plus particulièrement. Sa mémoire, nourrie d’espaces africains et des péripéties de la guerre, fait naître en lui le désir de devenir dessinateur. Il débute dans le métier en 1945, quand il rencontre Mario Faustinelli et Alberto Ongaro qui viennent de créer la société d’édition Uragano Comics. Ils proposent à Pratt de participer au dessin de L'As de pique (L’Asso di Picche), une série d'aventures inspirée des héros masqués américains. Pendant quatre années, plusieurs histoires sont publiées dans différentes revues sur des scénarios de Mario Faustinelli. Parfois, il s’impose aussi comme auteur des textes et dessins. Ses débuts sont souvent entrecoupés de nombreux voyages en Amérique du Sud et en Europe.
En Argentine, le travail de Pratt et de Faustinelli attire l’attention de l’éditeur Cesare Civita qui fait paraître L'As de pique dans son périodique, Salgari. Il invite Pratt à venir travailler à Buenos Aires. Celui-ci accepte et s'y installe en 1949. Deux ans plus tard, Pratt rencontre Héctor Oesterheld qui lui propose de dessiner, pour la revue Cinemisterio, les enquêtes du détective Ray Kitt. En 1952, dans la revue Misterix, Hugo Pratt dessine Sargento Kirk (Sergent Kirk), sur un scénario d’Oesterheld, puis reprend une série écrite par Ongaro : Junglemen. En 1957 Hugo fait équipe avec Oesterheld. Dans le premier numéro du magazine Frontera, créé par ce dernier, ils font paraître Ticonderoga et dans le no 1 de Hora Cero, Ernie Pike.
En 1959, Hugo se remet à l’écriture et prend comme modèle une voisine de quinze ans, pour donner un visage à l'héroïne de l'histoire, Ann y Dan (Ann de la jungle) ; cette voisine nommée Anne Frognier deviendra sa seconde épouse en 1963. Il part ensuite à Londres, travailler pour l'agence Fleetway Publications, pour laquelle il dessine douze histoires de guerre pour les magazines Picture Library. Il s'installe ensuite pendant un an à São Paulo, au Brésil, où il donne des cours de dessin à l'Escuela Panamericana de Arte. En 1962, il retourne à Buenos Aires, où il écrit et dessine Wheeling et Capitan Cormorant. Quelques mois après, l'Argentine connaît une crise économique difficile et il se voit contraint de repartir pour l'Italie.
De retour à Venise, le directeur d'une revue pour adolescents lui demande de dessiner dans le Corriere dei Piccoli. Billy James, écrit par Milo Milani, paraît en 1962. Simbad il marinaio (Simbad le marin), l’année suivante. L'Ombra, un autre justicier masqué qui lui rappelle l'Asso di Picche, fait son apparition en 1964, sur des textes d'Alberto Ongaro. Adaptées par Milo Milani, il dessine deux œuvres de Robert Louis Stevenson : L’Isola del tesoro (Treasure Island) et Il Ragazzo rapito (Kidnapped!), en 1965. Encore avec Milani, Le Avventure di Fanfulla, puis en 1969 Sandokan le tigre de Malaisie. Parallèlement, Hugo fait toujours de nombreux voyages, notamment au Brésil, en Éthiopie et en Laponie.
En juin 1967, Pratt entre en contact avec Florenzo Ivaldi qui est sur le point de faire paraître une nouvelle revue : Sgt. Kirk. Le premier numéro est publié en huit cents exemplaires en juillet. À l'intérieur se trouvent les premières pages d'une aventure écrite et dessinée par Hugo Pratt : Una ballata del mare salato (La Ballade de la mer salée), où un personnage secondaire, nommé Corto Maltese, fait ses débuts. On y verra aussi Luck Star O'Hara et seulement le début de Gli scorpioni del deserto (Les Scorpions du désert), car faute de bons chiffres de vente, la diffusion de la revue est arrêtée fin 1969. Dans sa maison de Malamocco, près du Lido de Venise, Pratt se retrouve alors sans projet. Il part de nouveau en Éthiopie pour rechercher la tombe de son père et la trouve près de Harar. Il visite aussi le Kenya et la Tanzanie.
Lors du 5e Festival de bande dessinée de Lucques, en novembre 1969, il rencontre à nouveau Claude Moliterni — un journaliste à qui, au festival précédent, il avait accordé sa première interview destinée au public français, pour la revue Phénix (no 11). Celui-ci le présente à Georges Rieu, rédacteur en chef de Pif Gadget — hebdomadaire de sensibilité communiste. Ce dernier lui propose de publier son travail en France. Pratt accepte l'offre et vient s’installer à Paris. Riche d'une vie aventureuse faite de voyages et de rencontres qui lui ont laissé une empreinte indélébile, Hugo Pratt a choisi d'exploiter l'un des protagonistes de La Ballade de la mer salée. Il voit en Corto le symbole de sa propre existence, de son regard sur la vie et les êtres. Ce sera un tournant décisif dans sa carrière. Au mois d'avril 1970, dans Pif no 58, il y a un gadget qui s'impose : un poisson d'avril. Il y a surtout le marin maltais qui vit ses propres aventures dans un premier épisode : Le Secret de Tristan Bantam. Vingt et un autres se succéderont jusqu'en 1973. C’est le point de départ de la carrière française de Pratt. Cependant les jeunes lecteurs ne sont pas tous enthousiastes. Quant à la direction, elle juge les idées du personnage trop libertaires à son goût. Pratt quitte Pif et part une nouvelle fois en Éthiopie.