Ce Jour-là

Henrik Wergeland

Écrivain dano-norvégien et éducateur populaire

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Henrik Wergeland, né le 17 juin 1808 à Kristiansand et mort le 12 juillet 1845 à Christiana, est un poète et écrivain norvégien.

Cette personnalité politique fougueuse, qui ne concevait que le poète ne puisse pas être engagé, est le premier écrivain dano-norvégien qui augure le réveil de la culture et de l'art de son peuple et prophétise sa richesse et sa diversité actuelles. L'œuvre dense au risque d'être impénétrable et touffue par ses formes variées et les combats apparemment perdus de ce géant des lettres annoncent autant le formidable réveil de la littérature norvégienne que la naissance d'un esprit national indépendant.

Ce jeune homme d'une force de conviction exceptionnelle, ardent défenseur des libertés comme d'une république paysanne et norvégienne, inventeur à vingt ans d'une cosmogonie spirite, écrivain prolifique tel un Victor Hugo ou engagé comme un Lamartine du Nord, ne doit d'avoir entrevu une possible réussite de ses actions qu'à un surprenant allié, le roi de Norvège Charles XIV Jean en personne. L'ancien étudiant de théologie, victime des querelles qu'il avait imprudemment suscitées et des haines tenaces nées de ses innombrables rivalités littéraires, a été tiré et de la misère et déchéance personnelles et d'un quasi-bannissement national par une pension inespérée de la maison royale, puis un poste d'archiviste royal à Kristiania. Il meurt précocement emporté par une tenace pneumonie muée en tuberculose, mais ses obsèques nationales revêtent déjà une dimension héroïque.

Un milieu d'éducation privilégié

Ses parents qui parviennent, passés la trentaine, à intégrer la haute bourgeoisie sont originaires de la Norvège occidentale. Ils résident d'abord dans la partie méridionale fortement danisée. Le père est après 1815 nommé pasteur à Eidsvoll, commune prestigieuse depuis la constitution d'Eidsvoll, promulguée le 10 avril 1814 dans une subite euphorie patriotique. En réalité, l'incertitude initiale pèse sur cet acte politique, due en particulier au conflit latent entre le royaume de Suède et de Danemark. Mais la constitution exposée par une délégation parlementaire qui comporte en son sein le propre père de Wergeland, pasteur improvisé en diplomate, est acceptée après mûres réflexions par le prince Bernadotte à la tête de l'armée d'invasion suédoise. Le chef d'armée ne veut perdre le bénéfice de l'hégémonie du royaume de Suède sur l'ensemble continental scandinave, acceptée par la diplomatie européenne, par un usage idiot de la violence.

Dans ce milieu cultivé, le jeune Henrik est très tôt imprégné de l'histoire du tout jeune royaume de Norvège. Eidsvoll est une localité sacrée, toute bruissante de l'histoire récente de la Constitution. Patriote enthousiaste, les questions d'indépendance et de souveraineté lui sont familières. L'utopie républicaine est un puissant moteur pour le faire entrer dans de larges polémiques politiques et littéraires. Il poursuit ses études secondaires à l'école de la cathédrale de Christiana. Jeune étudiant à Christiania, il suit les mêmes études que son père à la faculté de théologie. Il étudie aussi avec intérêt la botanique et l'histoire.

Une mythopoïèse chrétienne et spirite

En 1830, le jeune étudiant écrit d'un seul jet une épopée de l'humanité, à la fois vision personnelle du monde et bible des Républicains. L'ouvrage est aussitôt publié sous le titre Skabelsen, Mennesket og Messias, c'est-à-dire la Création, l'Homme et le Messie. Puisant à une longue et somptueuse verve, ce grand poème dramatique, épopée de deux mille vers, est truffé d'excroissances : monologues, dialogues, chœurs, images géniales et paysages harmonieux et inconnus, exclamations vigoureuses, emphases chaotiques, longueurs excessives, égarement du sens, brouillards... se succèdent. La Genèse chrétienne fait l'objet d'une reconstitution spirite. Des forces obscures, telluriques s'opposent à la filiation divine du véritable esprit céleste, dédoublé en force d'amour et de réflexion/doute. L'œuvre est aussi un évangile norvégien qui promet la venue messianique d'une société, d'une nation et d'une culture. Enfin, elle propose une marche vers une société idéale d'amour et de liberté qui en fait, selon son auteur, une "bible des Républicains".

L'étudiant en théologie est un formidable propagandiste de ses croyances. Il a la force de conviction d'un écrivain fort, à l'exemple d'un Victor Hugo. Mu par son exposition cosmogonique et convaincu par la puissance de création qu'il dévoile, il s'engage aux côtés des modestes paysans contre la caste bureaucratique et l'absolutisme suédois qui peine à s'installer, contre la domination littéraire danoise, pour le patriotisme et l'intérêt républicain des humbles.

"Ce poème expose mon âme dans sa totalité et la tâche de mes jours est d'en être un commentaire aussi fidèle et prosaïque que possible".

Les premiers lecteurs crient au chef-d'œuvre sublime s'ils sont envoûtés par la force et la splendeur des images et émus par l'imagination ailée de ce visionnaire extatique faisant apparaître force anges et esprits. S'ils restent de marbre devant les vigoureux transports mythopoétiques, ils dénoncent l'indigeste ouvrage qui mêle théologie, mystique et littérature. S'ils comprennent enfin le message d'éveil à la conscience de l'assemblée des hommes de Norvège au-delà du fatras poétique, ils hurlent soit leur ardent désir à partager cette foi littéraire patriotique soit au massacre de la bonne littérature danoise par un illuminé, véritable paysan barbare ou romantique étranger à toute civilisation instaurant harmonie et beauté.

La publication de l'opus qui puise, avoue son auteur, au fond de son âme et annonce le programme de sa vie entière, donne naissance à de profondes querelles sur la conception de la littérature dano-norvégienne. Henrik Wergeland perd son crédit auprès du monde universitaire ainsi qu'un grand nombre de ses anciens amis condisciples à l'université de théologie. Johan Sebastian Welhaven, ami de la famille Wergeland, devient d'ailleurs le plus brillant contradicteur de l'écrivain.

Le refus affiché de l'héritage culturel danois, c'est-à-dire du dano-norvégien tel qu'il est parlé par les élites, la réaffirmation d'un génie propre norvégien et d'une vigoureuse identité apportée par la tradition et la longue histoire paysanne, sources inépuisables de richesses culturelles autant par les hommes modestes que par leurs savoirs, plaisent aux jeunes partisans de Wergeland qui se dénomment les "patriotes". Les jeunes opposants sont les "civilisés" qui protègent le dano-norvégien de se dégrader en une langue barbare et affirment que l'art, la science, la littérature ne peuvent être portées que par une élite d'hommes soignée, cultivée et patiemment instruite et formée et nullement par de misérables culs-terreux paysans hâblant en de multiples dialectes corrompus. Ils sont affublés du sobriquet de "danomanes" criant au complot littéraire et esthétique. Comme la querelle tourne à l'insulte et au pugilat de rue après quelques chopines de bière, les deux camps recherchent des champions.

Wergeland prend sa défense. Son ancien camarade d'études, Welhaven, s'impose à l'autre camp. Observateur méticuleux des premières confrontations, il élève le débat à la mythologie classique et au versant réfléchi de l'écriture. Puriste et conservateur prudent, il défend l'éthique du maître classique qui doit disposer pour son art de matériaux fiables et ouverts, d'histoire revue, de traditions analysées. Dans la lignée d'un enfant des Lumières, un progrès de l'homme est possible par la pédagogie. Comment Wergeland peut-il devenir tout seul l'éducateur d'un peuple grossier et fruste ? L'adoration de la nature par Wergeland, auteur imprégné d'idées romantiques ne doit point se transformer en magma infâme soumis à des forces spirites antagonistes, entre lumière chaleureuse et ombre du doute.

Welhaven fait ainsi en 1832 ses débuts d'écrivain critique en écrivant son essai réputé sur l'auteur engoncé dans le maelström polémique : Poésie et polémique de Henrik Wergeland, 1832. Wergeland est présenté en apôtre de la sauvagerie et ses partisans décrits en hordes sauvages, détruisant jusqu'au germe chrétien la civilisation.

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