Helmuth Johann Ludwig, comte von Moltke, né à Gersdorf dans le grand-duché de Mecklembourg-Schwerin le 25 mai 1848 et mort à Berlin le 18 juin 1916, est un général prussien. Il a servi comme chef du Grand État-Major général de l'armée allemande de 1906 à 1914, assurant le commandement pendant les six premières semaines de la Première Guerre mondiale avant d'être remplacé.
Responsable de la planification en temps de paix (le plan Schlieffen-Moltke, plan utilisé pendant la Première Guerre mondiale) puis du déploiement des troupes allemandes lors de la mobilisation d'août 1914, il est souvent présenté comme un des responsables de la défaite allemande lors de la première bataille de la Marne en septembre 1914.
Helmuth Johannes Ludwig von Moltke est le fils d'Adolf von Moltke (de) (1804-1871), un fonctionnaire danois, représentant des duchés de Schleswig-Holstein à Copenhague (Schleswig-Holstein-Lauenburgische Kanzlei (de)), avant que ces duchés deviennent une province prussienne en 1867. Le frère d'Adolf est Helmuth Karl Bernhard von Moltke (dit « Moltke l'Aîné »), le général prussien puis maréchal et surtout ancien chef de l'État-Major général pendant les guerres de 1866 contre l'Autriche et de 1870-1871 contre la France. Helmuth Johannes Ludwig von Moltke étant le neveu du maréchal, sa carrière a bénéficié de ce nom prestigieux.
En 1878, Helmuth von Moltke se marie avec Eliza Hvitfeld (1859-1932) ; ils eurent deux filles et deux fils. Son frère, Friedrich von Moltke (1852-1927), fut ministre de l'Intérieur et ministre d'État de Prusse, tandis que son petit-fils, Helmuth James von Moltke (1907-1945), fut un des opposants au nazisme exécutés après le complot du 20 juillet 1944.
Il intègre l'armée en avril 1869, comme Portepee-Fähnrich au 86e régiment de fusiliers (de) à Flensbourg. Il est affecté le 23 avril 1870 au 7e régiment de grenadiers qui tient garnison à Liegnitz, avec lequel il participe à la guerre franco-prussienne de 1870 : cité pour bravoure, il est décoré de la croix de fer, puis passe au grade de Sekonde-Lieutenant le 23 septembre 1870.
Le 16 juillet 1872, Moltke le Jeune est transféré au 1er régiment à pied de la Garde, à Potsdam, puis intègre le 1er octobre 1875 la Kriegsakademie à Berlin. Promu au grade de Premier-Lieutenant le 15 septembre 1877, il rejoint son précédent régiment le 30 juin 1878, puis devient membre du Grand État-Major général à Berlin en 1880. Nommé Hauptmann le 18 avril 1882, puis Major le 15 octobre 1888, il exerce les fonctions d'adjudant auprès de son oncle en 1889. Le 28 avril 1891, alors qu'Alfred von Schlieffen devient le nouveau chef de l'État-Major, Moltke le Jeune est nommé aide de camp de l'empereur (Flügeladjutant) avec le commandement de la compagnie des gardes du château (Schloßgarde Kompanie).
La faveur impériale et son nom prestigieux lui offrent une carrière rapide : le 27 janvier 1893, il passe au grade d’Oberst-Lieutenant, puis le 18 août 1895 d’Oberst. Le 12 septembre 1896, il obtient le commandement du 1er régiment de grenadiers de la Garde, à Berlin, puis le 25 mars 1899 de la 1re brigade d'infanterie de la Garde à Potsdam avec le grade de Generalmajor. Le 27 janvier 1902, il obtient le commandement de la 1re division de la Garde, à Berlin, avec le grade de Generalleutnant. En 1902, il réintègre la Cour, au sein du cabinet militaire impérial, comme Generaladjutant.
Le 16 février 1904, l'empereur le place au sein du Grand État-Major général, avec la fonction de quartier-maître général (Generalquartiermeister) auprès de Schlieffen, avant de prendre le rôle de celui-ci comme chef de l'État-Major général (Generalstabschef) le 1er janvier 1906, devenant General der Infanterie le 16 octobre 1906, puis Generaloberst le 27 janvier 1914.
En tant que chef du Grand État-Major général, Moltke a la responsabilité en temps de paix des nominations aux grades et fonctions de tous les officiers allemands, ainsi que les choix d'équipement : c'est sous son autorité que sont lancés les programmes d'obusiers de 105 et de 420 mm, ainsi que le développement de l'aéronautique militaire. Il dirige aussi la mise à jour annuelle du plan de déploiement de l'armée allemande ; les plans pour les années 1912, 1913 et 1914 sont préparés en collaboration avec ses subordonnés les lieutenants-colonels Erich Ludendorff, Hermann von Kuhl et Gerhard Tappen. Ce plan, surnommé le plan Schlieffen, prévoit de masser la majeure partie de l'armée allemande à l'ouest, notamment face à la Belgique et aux Pays-Bas : la traversée de ces pays permettant de contourner par le nord les fortifications de l'Est français. Cette idée de base datant de 1905, Moltke l'a modifié jusqu'en 1914 pour l'adapter au contexte (d'où l'autre nom de « plan Schlieffen-Moltke »), avec essentiellement l'interdiction de passer par les Pays-Bas, le besoin de prendre Liège en tentant un coup de main, le renforcement de l'aile gauche (en Alsace-Lorraine) jugée trop faible et le choix de ce plan comme seul applicable (aucun autre plan n'est prévu à partir de 1913).
À partir de 1910, Moltke est malade (du gros intestin et du foie) ; malgré les cures thermales annuelles, son état de santé se dégrade en 1913, le diminuant physiquement et intellectuellement. Le 25 juillet 1914, il quitte sa cure à Karlsbad pour rejoindre son poste à Berlin.
Inquiet pour le devenir de l’hégémonie allemande sur le continent européen, il est partisan d'une guerre préventive contre l'Empire russe qui représente un péril grandissant, tant en raison de son énorme potentiel démographique et industriel que de l’accroissement sensible de son budget militaire, destiné notamment à renforcer sa marine de guerre. La crise entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie, qui suit l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, lui en offre l'occasion : il intervient auprès de Guillaume II pour cautionner l'ultimatum autrichien à la Serbie contre l'avis du chancelier Bethmann-Hollweg et pour refuser la réponse serbe, malgré la mise en garde de l'ambassadeur d'Allemagne à Londres, le prince Lichnowsky. En aidant l'Autriche contre la Serbie, l’Allemagne va favoriser l'escalade diplomatique avec la Russie (qui protège la Serbie) puis la France (qui est l'alliée de la Russie), processus qui aboutira à la Première Guerre mondiale. Moltke est ainsi considéré par les historiens Craig, Fischer et Mombauer comme un des responsables du déclenchement de la guerre.
Le 27 juillet 1914, la section III.b du Grand État-Major général chargé de l'espionnage informe Moltke que l'armée russe a pris depuis le 25 des mesures de précaution prévues en « période de préparation à la guerre » : en conséquence le 28 juillet, le chancelier ordonne d'appliquer des mesures de sécurité concernant les frontières. Le 30 juillet 1914, l'Empire russe et l'empire d'Autriche-Hongrie ordonnent leur mobilisation, ce qui ne peut pas avoir d'autre conséquence que l'inévitable mobilisation allemande. Le 31 juillet à 12 h, est décrété l'« état de danger de guerre » (Kriegsgefahrzustand), permettant de commencer une partie des réquisitions, la fermeture des frontières, la surveillance des voies de communication et le rappel de certains réservistes. Toujours le 31, l'Allemagne adresse deux ultimatums à la rédaction desquels Moltke aurait participé, d'une part à la Russie pour exiger sa démobilisation immédiate, d'autre part à la France pour exiger qu'elle reste neutre.
Le 1er août 1914, un malentendu fait croire au gouvernement allemand que le Royaume-Uni garantit la neutralité française si l'Allemagne renonce à tout acte d'hostilité envers la France : l'empereur ordonne donc à 17 h au général Moltke de suspendre le déploiement de l'armée allemande à l'ouest et d'en masser la majorité face à la Russie (« Marchons carrément avec toute l'armée vers l'Est »). Si Moltke répond que c'est impossible (« Si Votre Majesté persiste à conduire à l'Est toutes les forces allemandes, nous ne disposerons plus que de bandes désordonnées d'hommes armés sans ravitaillement, au lieu de troupes prêtes à combattre. »), Guillaume maintient son ordre après lui avoir dit que « votre oncle m'aurait fait une autre réponse ! », avec rappel immédiat des unités de couverture : Moltke sort effondré de cette réunion. Mais le malentendu est levé en soirée par un télégramme de George V ; à 23 h, l'empereur convoque de nouveau Moltke et lui déclare : « Maintenant, vous pouvez faire ce que vous voulez ». La mobilisation commence donc le lendemain matin avec application du plan de déploiement comme prévu : la 16e division est de toute façon déjà entrée au Luxembourg (en application du plan pour couvrir le déploiement). Moltke écrira plus tard : « Il est impossible de décrire l'humeur dans laquelle je suis rentré à la maison, j'étais comme brisé, et versais des larmes de désespoir [...] C'était ma première expérience sérieuse dans cette guerre. Je n'ai pas pu dépasser les impressions de cette expérience. Elle brisa quelque chose en moi qui n'était plus reconstructible. Ma confiance et mon assurance en furent ébranlées ».