Hector de Saint-Denys Garneau (Montréal, 13 juin 1912 - Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, 24 octobre 1943) est un poète, écrivain, épistolier et essayiste québécois précurseur de la renaissance littéraire au Québec. Il est principalement reconnu pour son travail littéraire – notamment, pour l’unique livre publié de son vivant, intitulé Regards et Jeux dans l'espace, paru en 1937 – mais il a aussi été peintre. La presque totalité de ses écrits sont publiés, sans coupure (soit environ 2600 pages), qu'entre 1971 et 2020.
Né à Montréal, de Saint-Denys Garneau est issu d'une famille aisée et d'une lignée d'intellectuels. Fils de Paul Garneau et d'Hermine Prévost, il est également l'arrière-petit-fils de l'historien François-Xavier Garneau, le petit-fils du poète Alfred Garneau, le neveu de l'historien Hector Garneau et le cousin de l'écrivaine Anne Hébert. Il passe une partie de sa vie à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, au manoir Juchereau-Duchesnay.
Durant toute son enfance, de Saint-Denys Garneau vit à Sainte-Catherine des jours parfaitement heureux, sans histoire. Il savoure l’extraordinaire liberté que permet la vie de campagne sans avoir à subir la moindre contrainte scolaire puisqu’il n’entrera à l’école qu’à l’âge de dix ans. Le manoir est son unique monde, son horizon, son pays. Il y apprend à vivre près de la nature et en dehors de toute société autre que la famille, à l’écart du village comme de la ville. Son imagination est libre de se projeter dans toutes les directions tant son existence y échappe aux servitudes et aux obligations de la vie quotidienne. Bien sûr, c’est le propre de l’enfance d’habiter le 'paradis des libertés'. Mais l’insularité du manoir est bien réelle : c’est un monde à part, où la cellule familiale s’épanouit à l’aise, en toute sécurité et, au milieu d’un décor idyllique.
Il y a dans ce manoir ancien un romantisme auquel le jeune de Saint-Denys sera particulièrement sensible. Comment ne pas trouver pittoresque et 'poétique' le moulin banal qui tombe en ruine ? Dès 1927, à l’âge de quinze ans, Garneau s’en inspirera pour créer deux tableaux à l’huile et, peu après, un poème, « la première pièce que j’ai écrite qui peut s’appeler poésie », confiera-t-il dans une lettre à Françoise Charest en 1928. Le poème sera publié dans La Revue scientifique et artistique (no 5 mai 1928) sous le titre « Le Coin du poète ». Inutilisé, le moulin ne fonctionne plus ; de même 'La chaufferie', située juste à côté n’est plus bonne à rien. Ces bâtiments « appartiennent à une ère révolue, celle d’une petite industrie artisanale contrôlée par le seigneur. » On produisait de la farine, on exploitait la forêt, on élevait quelques animaux... Garneau évoquera ce monde en train de finir dans un deuxième poème, inspiré de la mort du moulin : « Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve. » L’écrivain s’identifie d’avantage aux alentours : « C’est dans ce pays charmant, parmi ces paysages poétiques que s’est formée mon âme, c’est là qu’elle a conçu ses aspirations artistiques, qui dirigent ma volonté plus que toute autre chose. »
À aucun moment de Saint-Denys ne cherchera à savoir qui étaient ses ancêtres enterrés dans le minuscule cimetière du village et dont ils sont en quelque sorte les propriétaires éternels. L’appartenance à une lignée de seigneurs, comme le soulignera son frère Jean, dans ses mémoires inédits, n’a jamais beaucoup ému le fils aîné d’Hermine : « de Saint-Denys ne fait même pas mention du fait qu’il s’agissait du lot seigneurial ». L’histoire de sa famille n’intéressera guère cet écrivain. Face au cimetière, devant le 'beau Christ en bronze' qui tend ses bras vers le ciel, l’adolescent aura cette réflexion mature : « Oui, c’est bien là que l’on oublie tout ; et c’est là aussi que tout nous oublie... »
Le prénom même de ce fils aîné, « de Saint-Denys », vient pourtant de l’ancêtre Nicolas Juchereau, dont le patronyme « de Saint-Denys » est évoqué dès 1670 dans les Relations des Jésuites. Son fils Ignace (1658-1715) ajoutera à son nom celui de Duchesnay, et la lignée des Juchereau Duchesnay se répandra par la suite dans plusieurs régions du Québec.
L’un des petits-fils de Nicolas Juchereau de Saint-Denys, Antoine Juchereau Duchesnay (1704-1772), fils d’Ignace, hérite en 1715 de la seigneurie de Fossambault, qui ira ensuite à son petit-fils Michel-Louis Juchereau Duchesnay (1785-1838), gendre de Charles de Salaberry et héros comme lui de la célèbre bataille de 1813 à Châteauguay. Michel est décrit comme appartenant à l’une des plus riches familles de l’aristocratie seigneuriale de la région de Québec. C’est lui qui développe la seigneurie de Fossambault, notamment grâce à l’arrivée d’immigrants, principalement des fermiers venus d’Irlande avant la grande famine du milieu du xixe siècle. Le nombre d’immigrés irlandais est si élevé que le village prendra en 1821 le nom de « mission Saint-Patrice » (St. Patrick’s Settlement) avant d’être rebaptisé Sainte-Catherine-de-Fossambault en 1824, du nom de la seigneurie. Ce n’est pas un hasard si la croix de la famille Juchereau Duchesnay domine tout le cimetière de Sainte-Catherine: le 20 avril 1833, Michel-Louis a cédé à la fabrique le lopin de terre qui sert de cimetière catholique.
Antoine Duchesnay, personnage public qui compte parmi l’élite politique canadienne du xixe siècle — et dont le portrait orne un mur de la salle à manger du manoir —, sera élu député de Portneuf sous l’Union en 1848 jusqu’à la dissolution de la Chambre en 1851. Il est appelé au Sénat fédéral en 1867 comme membre du Parti conservateur, jusqu’à sa démission en 1871. À sa mort il est propriétaire notamment de la seigneurie de Fossambault. Son corps est inhumé sous le banc seigneurial dans l’église de Sainte-Catherine-de-Fossambault. Toute trace de ce qu’on nommait bâtardise sera alors effacée et les enfants du sénateur n’auront pas à payer le prix de leur "naissance illégitime".
Aux yeux du biographe Michel Biron il ne saurait y avoir de doute sur le prénom qu’il convient de donner à Garneau : ce ne peut être que « de Saint-Denys » et non pas « Saint-Denys » ni « "Hector" de Saint-Denys ». Le prénom Hector, attribué sur l’acte de baptême en l’honneur d’Hector Prévost, l’oncle d’Hermine, n’est jamais utilisé.
Plus qu’une coquetterie, le prénom « de Saint-Denys » révèle le statut particulier de l’écrivain au sein de sa famille : s’il le rattache aux autres de Saint-Denys de la lignée Juchereau Duchesnay, il le sépare de ses deux frères aux prénoms ordinaires, Paul et Jean. Surtout ce prénom le distingue bien malgré lui des garçons de sa génération, voire du reste de la société canadienne-française de l’époque. Son prénom prêtait parfois à rire, comme en témoignent les voisins Beaumont, qui surnommeront de façon moqueuse le poète « Sans-Génie-Garneau ». Autre indice du fardeau d’un tel prénom : en dehors de la famille immédiate et des ami(e)s de Garneau, on ne saura jamais — et encore aujourd'hui — comment l’épeler : tantôt avec un trait d’union, tantôt sans, tantôt avec un « de », tantôt sans, tantôt avec un y, tantôt avec un i.
« Hector de Saint-Denys Garneau, ou plutôt presque toujours de Saint-Denys Garneau, ainsi se présente-t-il lui-même. Pour sa famille, pour ses amis, pour ses confrères de collège [...] il était et est toujours : de Saint-Denys Garneau. De Saint-Denys Garneau signe toutes ses œuvres publiés de St-Denys (De St-Denys) ou encore de Saint-Denys Garneau. [...] L'habitude de le nommer "Saint-Denys" Garneau (une erreur posthume) est conséquence de la signature que porte Regards et Jeux dans l'espace, [...] or Garneau n'avait pas apposée celle-ci : c'est le frère Luc Lacroix qui s'en était autorisé [...] »
Au demeurant le récit généalogique est à peu près absent des différentes versions de l’autobiographie que Garneau entreprendra de faire au début de son Journal en 1927, puis en 1929. On n’y trouve qu’une brève référence au passé familial : « J’avais trois ans et ma sœur quatre lorsque nous allâmes vivre à la campagne, au vieux manoir de Fossambault, qui avait été bâti par le seigneur Juchereau Duchesnay, grand-père de maman, de l’une des plus anciennes familles canadiennes-françaises. » Pour le reste, tous ses mémoires décrivent le manoir et ses alentours, la rivière, les montagnes, le chemin du village, telle habitation, tel paysan. .