L'expression « gueules cassées », inventée par le colonel Picot, désigne les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment au niveau du visage. Elle fait référence également à des hommes profondément marqués psychologiquement par le conflit, qui ne purent regagner complètement une vie civile ou qui durent, pour les cas les plus graves, être internés à vie.
Le colonel Picot, hospitalisé au Val-de-Grâce, se rend à la Sorbonne pour une cérémonie patriotique. Le garde républicain lui refuse l’entrée car le colonel n’a pas de convocation. Au même moment, un quidam montre une vague carte et murmure « Député », puis passe. L’officier, furieux, fait plusieurs fois le tour de la place et, après la relève du soldat, se présente à nouveau et exhibe une carte quelconque en grommelant « gueule cassée ». Le factionnaire le laisse passer.
À la fin de la Première Guerre mondiale, le nombre total de morts s’élevait à 9 millions dont plus de 2 millions d’Allemands, presque 1,4 million de Français, 1,8 million de Russes, 885 000 Britanniques et 650 000 Italiens. Proportionnellement à sa population, la France est le deuxième pays où les pertes ont été les plus importantes.
La France compte de 2,8 à plus de 3,5 millions de blessés, dont près de 500 000 sont des blessés au visage : plaies de la face, du nez, des yeux et des oreilles et surtout des fractures des maxillaires, en particulier du maxillaire inférieur, parmi eux 10 à 15 000 sont considérés comme de grands blessés de la face. Par rapport aux blessures de la tête, les blessures de la face sont d'un pronostic vital relativement bénin (faible létalité) mais avec un préjudice esthétique et des conséquences psycho-sociales énormes.
Selon Georges Duhamel, ce type de blessure touche « ces appareils délicats qui permettent à l'homme de manger, de respirer, de sentir des odeurs, de voir et d'entendre et qui permettent aussi de paraître au milieu de ses semblables, sans leur inspirer étonnement ou répulsion ». De tels blessés défigurés peuvent perdre leur identité, voire toute vie sociale (le visage est un « passeport social »).
Par rapport aux conflits précédents, l'importance accrue des blessures de la face tient à la guerre de tranchées de longue durée où la partie supérieure du corps, surtout la tête, est la plus exposée.
Le traitement initial (chirurgie de « l'Avant » ou du champ de bataille) consiste en premier lieu à sauver la vie du blessé en évitant les complications mortelles (asphyxie, hémorragie et infection), puis de sauver ou préserver le maximum de surface cutanée possible. Dans un second temps, beaucoup plus long, il s'agit de lutter contre les séquelles par un travail de réparation et de restauration esthétique pouvant durer plusieurs années.
Adaptations du service de santé des armées
Dès les premières semaines du conflit, la chirurgie maxillo-faciale apparaît comme une spécialité à part entière et en plein essor. Dès le 10 novembre 1914, une circulaire établit trois services dédiés : celui du Val-de-Grâce de Paris (le seul qui existait déjà) et deux autres créés à Lyon et à Bordeaux.
En 1918, la France compte 17 services spéciaux ou centres interrégionaux de chirurgie maxillo-faciale, répartis sur tout le territoire. À cela s'ajoutent des centres annexes : écoles dentaires, hôpitaux temporaires dans des bâtiments réquisitionnés (hôtels, collèges, lycées…).
Des équipes mobiles « maxillo-faciales d'armée » sont mises en place à proximité du front, d'abord à Amiens, Bar-le-Duc et Verdun puis dans tous les hôpitaux de l'Avant.
Procédés de réparation esthétique
Si le visage de l’individu nécessitait des soins, il était photographié de face et de profil puis un moule de son visage était effectué.
Les pertes de substances sont de deux ordres : les pertes tégumentaires (peau, phanères, chair et graisse) et les pertes osseuses et de cartilage. Elles sont réparées par greffes.
Il s'agit d'autoplasties ou autogreffes. Des lambeaux cutanés sont prélevés au niveau d'une partie du corps du patient (bras ou cuisse) pour être greffées sur la plaie à recouvrir.
Les lambeaux cutanés dits pédiculés (vascularisés) de proximité sont amenés progressivement au niveau de la plaie. La greffe indienne utilise des lambeaux à partir du front et la greffe italienne à partir d'un lambeau au niveau du bras et maintenu au contact de la face, celle-ci reprenant un procédé inventé au XVIe siècle par le médecin italien Gaspare Tagliacozzi.
À la fin de la guerre, Léon Dufourmentel prélève des greffons de cuir chevelu pour les amener sur les plaies des lèvres ou du menton. Ces lambeaux étaient bi-pédiculés, donc bien vascularisés et de plus grande vitalité. Le blessé pouvait laisser pousser les cheveux, ce qui masquait les cicatrices en remplaçant la barbe.
Des greffes osseuses sont pratiquées au niveau des maxillaires, mais avec un taux d'échec important. Elles sont bientôt remplacées par des greffes ostéopériostiques aux meilleurs résultats pour la réparation des pertes de substances osseuses plus ou moins étendues. Il ne s'agit pas d'une innovation thérapeutique mais de l'adaptation d'un procédé classique.