La guerre de Cent Heures est un conflit qui opposa le Salvador et le Honduras en juillet 1969. Elle est surnommée « guerre du football », même si le football n’a été que le catalyseur et non la cause profonde de cette guerre.
Causes et éléments déclencheurs du conflit
Inégale répartition des terres
Malgré leur proximité géographique, le Salvador et le Honduras, deux pays voisins d’Amérique centrale, connaissent des conditions démographiques très différentes :
le Salvador, au sud, a une faible superficie mais est surpeuplé (quatre millions d’habitants au moment de la guerre, pour 23 000 kilomètres carrés) ;
le Honduras, au nord, est plus grand, moins peuplé (trois millions d’habitants pour 120 000 kilomètres carrés) et donc beaucoup moins dense (sept fois moins) que son voisin.
Dans les deux pays, la répartition des terres est très inégale. En 1960, au Salvador, 0,1 % des propriétaires possèdent 16 % des surfaces, et 2 % de la population 60 % des terres, alors que la moitié des exploitations avait une surface inférieure à un hectare. Il existait donc au Salvador de nombreux paysans sans terre qui migraient en fonction des saisons. Cette inégalité dans la répartition des terres posait aussi des problèmes de choix économiques. Alors qu’une partie de la population avait des difficultés pour se nourrir, l’agriculture était tournée vers l’exportation ce qui favorisait les plus riches.
L’inégalité économique était accompagnée d’une mainmise du pouvoir politique par une oligarchie. Bien que l’idée des « quatorze familles » dirigeant le Salvador soit exagérée, la concussion entre élites économiques et politiques est claire pour l’ensemble des auteurs, surtout en l’absence d’une classe moyenne suffisamment forte pour faire contrepoids.
Le manque de terres et l’inégalité dans leur répartition poussaient les Salvadoriens à l’exode. Ils allaient peupler les villes (la capitale passa de 28 000 habitants en 1961 à 350 000 en 1969) ou émigraient au Honduras pour pouvoir travailler la terre. C’est ce que firent 300 000 d’entre eux. Cette émigration était encouragée par les grands propriétaires salvadoriens qui y voyaient un moyen d’éviter une réforme agraire, dont ils ne voulaient à aucun prix. Elle était aussi facilitée par la faiblesse de la surveillance à la frontière. De plus, il y avait au départ un besoin de main-d’œuvre au Honduras pour la culture de la banane, et une visée politique : le rêve d’unifier les populations d’Amérique centrale en les métissant. Mais les choses changèrent peu à peu.
Si la pression n’était pas aussi forte au Honduras, la situation commençait à devenir inquiétante. La croissance démographique était là aussi rapide, à laquelle s’ajoutait un solde migratoire positif. La répartition des terres commençait à devenir aussi inégale qu’au Salvador : 8,8 % des propriétaires possédaient 63,3 % de la surface totale exploitée. Des occupations illégales survenaient au sud du pays, parfois réalisées par des Salvadoriens. En 1952, 17 143 squatteurs occupaient 133 561 hectares. Les propriétaires terriens honduriens s’étaient regroupés et avaient créé la Fédération nationale des agriculteurs et des éleveurs du Honduras (Federación Nacional de Agricultores y Ganaderos de Honduras, FENAGH).
Il faut souligner le rôle important joué par la United Fruit Company, qui possédait une très grande influence. Les propriétaires terriens s’en prenaient violemment aux paysans salvadoriens, tant verbalement que physiquement. Les expulser permettrait là aussi d’économiser une réforme agraire. Pourtant l’augmentation des inégalités dans la répartition des terres venait surtout de l’expansion de l’agriculture commerciale des grands propriétaires terriens. Mais comme les revendications des paysans honduriens se faisaient insistantes, les élites préféraient orienter le ressentiment vers les Salvadoriens.
Ainsi la réforme agraire réalisée au Honduras en 1968 ne se fit pas contre les grands propriétaires terriens, mais contre les immigrés salvadoriens. La FENAGH exerça également une pression importante contre l’INA, institut chargé de répartir les terres distribuées par les lois agraires. Cela déclencha à la fois une vive émotion au Salvador et l’opposition des immigrés, qui considéraient avoir le droit de conserver la terre qu’ils avaient contribué à mettre en valeur. Les travailleurs émigrés salvadoriens devenaient alors un enjeu pour les élites des deux pays.
Instrumentalisation du nationalisme
En plus du problème des émigrés et son utilisation par les propriétaires terriens honduriens, d’autres facteurs ont généré des tensions entre les deux pays. Il y a ainsi eu une manipulation de la réalité par les élites politiques, économiques, médiatiques et militaires que ce soit dans les questions de commerce international ou de traitement des réfugiés.
Tout d’abord les Honduriens avaient l’impression d’être colonisés économiquement par les Salvadoriens. Une partie de la presse et de la classe politique propageaient un fort ressentiment contre le Marché commun centraméricain (MCCA) inauguré en 1962. Si en 1962 c’est le Honduras qui avait un solde positif, dès 1965 les choses s’étaient inversées. En effet, le commerce du Honduras vers le Salvador stagnait, alors que dans le sens contraire les exportations avaient quadruplé en six ans. De plus le Salvador était plus industrialisé et c’est lui qui exportait le plus de produits manufacturés : 70 % de ces produits au Honduras provenaient du Salvador. Les Salvadoriens menaçaient également les Honduriens sur le marché de l’emploi urbain, car ils possédaient généralement de meilleures qualifications. L’image du Salvador conquérant face à un Honduras moribond nourrissait le ressentiment. D’autant plus que cette « colonisation » économique s’ajoutait à l’immigration des Salvadoriens du Sud. Pourtant même avec ces déséquilibres, il est faux d’affirmer que le marché commun ait nui à l’économie hondurienne. Tout d’abord on estime à 1,3 point de croissance du PIB annuel hondurien l’apport induit par le marché commun (même si cet apport est de 1,8 pour le Salvador). De plus, le MCCA a permis aux deux pays d’être plus indépendants vis-à-vis des États-Unis.
Cette importance croissante du rôle des Salvadoriens dans l’économie hondurienne, que ce soit sur le marché des biens comme sur le marché de l’emploi, a été surexploitée par la presse et le gouvernement honduriens. L’image exagérée d’une « cinquième colonne » a été utilisée à leur encontre.
Dès 1959, le gouvernement utilisa le thème des Salvadoriens envahisseurs pour se rendre populaire en leur interdisant l’achat des terres à quarante kilomètres des côtes et des frontières. La même année, trois cents familles salvadoriennes fuyaient le Honduras. Les Salvadoriens furent aussi exclus de la loi agraire de 1961. La déclaration de Marcala de 1965 sur l’immigration, émise par les deux pays, sera sans conséquence. Entre 1963 et 1967, plusieurs centaines de Salvadoriens sont maltraités. Ces mouvements xénophobes étaient encouragés par le représentant politique Modesto Rodas Alvarado (es) et par une partie de la presse.
De plus, des actes politiques viennent attiser ces tensions. Les forces salvadoriennes arrêtent le 25 mai 1967 Antonio Martibez Argueta, ami du président hondurien, qu’elles considèrent comme criminel et cela en violant le territoire hondurien. Cette décision prise au plus haut niveau aurait été une mesure de rétorsion contre les atteintes aux droits des Salvadoriens vivant au Honduras. Moins d’un mois plus tard, le 5 juin 1967, quatre camions transportant des militaires salvadoriens et des armes entrent en territoire hondurien. Ils sont arrêtés par les Honduriens, ce qui déclenche une crise entre les deux pays, crise qui ne sera résolue que par la médiation des États-Unis. Les soldats sont libérés mi-1968, mais l’affaire des Sleeping Beauties (« Belles au bois dormant », surnom donné par la presse aux gardes-frontières pour n'avoir opposé aucune résistance à leur capture) laisse des traces.