Grace Hartigan (née à Newark le 28 mars 1922 et morte le 15 novembre 2008 à Baltimore) est une artiste peintre américaine souvent décrite comme une expressionniste abstraite de seconde génération, sans pour autant que son œuvre rompe complètement avec la tradition figurative.
Membre de l'École de New York, amie de luminaires tels Jackson Pollock et Willem de Kooning, ses toiles aux couleurs vives illustrent parfois des objets du quotidien et des personnes de la culture populaire, ce qui fait dire à certains critiques que son œuvre préfigure le pop art.
Elle connaît tôt le succès dans l'expressionnisme abstrait, sans pour autant être à l'aise avec l'étiquette, puis devient célèbre comme pionnière du pop art, qu'elle hait, pour enfin voir sa notoriété diminuer, alors que l'expressionnisme abstrait laisse la place au pop art et au minimalisme. Elle passe les dernières décennies de sa vie à Baltimore où elle enseigne la peinture à l'École de peinture Hoffberger au Maryland Institute College of Art.
Née à Newark, dans le New Jersey, Grace Hartigan est l'aînée de quatre enfants d'ascendance irlandaise et anglaise. Son père est comptable, et sa mère, agente dans l'immobilier. Elle grandit à Bayonne, dans un milieu rural. À l'âge de 5 ou 6 ans, malade de la pneumonie, elle apprend par elle-même la lecture et les rudiments du dessin. La famille déménage à Milburn ensuite.
Sa tante et sa grand-mère encouragent sa créativité, lui chantent des chansons et lui racontent des histoires. Au highschool, elle veut devenir actrice. À dix-sept ans, trop pauvre pour étudier à l'université, elle se marie à Robert Jachens. Le couple prévoit d'abord de vivre comme des pionniers en Alaska, mais ne se rend pas plus loin que la Californie, car ils tombent à court d'argent et la jeune femme découvre qu'elle attend un enfant. Hartigan commence à peindre, encouragée par son mari. Ce dernier est conscrit en 1942.
Au milieu des années 1940, Hartigan retourne à Newark et confie la garde de son fils Jeffrey à ses beaux-parents. Elle travaille comme dessinatrice dans une usine d'avion pour subvenir à ses besoins et ceux de son fils. Elle étudie le dessin de construction mécanique au Newark College of Engineering. Durant cette période, elle étudie la peinture avec Isaac Lane Muse, avec qui elle se lie. Elle apprend à connaître l'œuvre d'Henri Matisse et se familiarise avec The Natural Way to Draw de Kimon Nicolaïdes, qui influencera sa peinture.
Succès à New York : 1945 à 1960
En 1945, Hartigan et Muse déménagent à New York. Elle commence à travailler comme éditrice pour une société qui fait de l'étude de marché. En 1947, elle divorce de Robert Jachens. En 1949, elle loue un studio sur Grand Street dans le Lower Manhattan. La même année, elle se remarie avec l'artiste Harry Jackson, mais le mariage est annulé après un an, en partie à cause de la tension causée par l'attention exceptionnelle que reçoit sa production artistique. Elle mène une vie d'excès dans la métropole américaine. Sans le sou après l'annulation de son mariage, elle fait du mannequinat pour Hans Hoffman.
Elle se joint rapidement à la communauté artistique du centre-ville, plus particulièrement au cercle des expressionnistes abstraits, qui se réunissent à la Cedar Tavern. Ses amis new-yorkais incluent Jackson Pollock, Larry Rivers, Helen Frankenthaler, Willem et Elaine de Kooning, Knox Martin ainsi que de nombreux autres luminaires des scènes artistique et littéraire. Elle entretient une amitié durable avec Frank O'Hara (ils se brouilleront, avant de se réconcilier finalement avant la mort de ce dernier en 1966). Elle a également des relations privilégiées avec le critique influent Clement Greenberg, dont l'aide est précieuse.
Hartigan se fait connaître comme membre du mouvement artistique École de New York (New York School), qui regroupe des peintres et d'autres artistes qui percent à New York entre 1940 et 1960. Le mouvement se réclame descendant du surréalisme et de l'avant-garde. La peintre connaît le succès rapidement. Sa toile Persian Jacket, peinte au début des années 1950, est achetée par le prestigieux musée d'art moderne de New York. Elle expose ses toiles dans les grandes galeries, incluant les galeries Kootz et Tibor de Nagy. Son style très remarqué emploie des couleurs très vives et une composition puissante, énergique et dense. Elle est respectée au sein du mouvement, en partie à cause de sa participation déterminée.
Elle est souvent considérée comme s'inscrivant dans « un expressionnisme abstrait de seconde génération », fortement influencée par ses collègues de l'époque (expressionnistes de première génération), même si l'étiquette la met mal à l'aise. Elle comprend bien le mouvement, mais n'en saisit pas les motivations internes. Le courant artistique est, de plus, dominé par les hommes. Elle signe « George Hartigan » jusqu'en 1953, pensant ainsi être prise davantage au sérieux.
Grand Street Brides (1954) : Hartigan se détourne de l'abstraction pure
Même si elle commence sa carrière en créant des œuvres appartenant davantage à l'abstraction pure, Hartigan commence à incorporer des éléments plus reconnaissables comme des fruits ou des vêtements, dès 1952. Elle estime que ces éléments picturaux sont essentiels pour créer l'émotion. Elle dit de ce changement « Je devais vraiment inclure quelque chose de la vie autour de moi, même si ce n'était que des fragments, des petits instants remémorés, des dérobades, des reflets d'un coin, un morceau de fruit, un vendeur qui passe, quelque chose. ».
En 1952, Grace Hartigan avait déjà commencé la peinture figurative à partir des tableaux de maîtres anciens. Clement Greenberg, un influent critique d'art à New York, soutient avec enthousiasme l'expressionnisme abstrait de Hartigan, mais condamne sa peinture figurative. Cette discorde entraîne sa rupture d'avec Greenberg, qui n'écrira plus jamais sur elle. La peinture inspirée des maîtres anciens fait s'épanouir le talent de Hartigan pour la représentation de l'espace, de la lumière, des formes et de la structure. Quelques exemples de ces peintures incluent River Bathers (1953), Knight, Death, and Devil (1952), et The Tribute Money (1952) inspirées respectivement par Matisse, Dürer et Rubens.
Inspirée par les vitrines des nombreuses boutiques de robes de mariée qui ont pignon sur Grand Street, là où se trouve son atelier, Hartigan commence à peindre des groupes de mannequins vêtus de robes de mariée. Grand Street Brides (1954, au Whitney Museum of American Art), basé sur La Famille de Charles IV de Goya, est le résultat de ce labeur, et attire rapidement l'attention des critiques et des collectionneurs. La peinture, créée pour représenter « une étrange rivalité entre espoir et laideur » contribue à confirmer la réputation de l'artiste. Dans la toile de Goya, les femmes aristocrates sont dépeintes comme des objets à vendre, et la toile de Hartigan fait écho à ce mercantilisme, en montrant les femmes qui se marient comme des commodités. Certains critiques estiment que Grand Street Brides délimite une passerelle artistique entre expressionnisme abstrait, néo-dada et le pop art.
Plus tard, Hartigan (qui a déjà divorcé deux fois) dira « Le thème du mariage est pour moi un concept dénué de sens […] cela semble tellement grotesque de se soumettre à toute cette agitation ». Elle déclare également : « Je peins les choses contre lesquelles je m'oppose pour essayer de les rendre merveilleuses ».
Ses œuvres sont exposées à travers le monde. En 1955 et 1956, une partie de la collection permanente du « MoMA » est exposée en Europe, et inclut ses peintures. En 1958 et 1959, l'importante exposition itinérante The New American Painting inclut ses créations (elle est la seule femme représentée) et contribue à diffuser l'expressionnisme abstrait en Europe. On expose aussi les toiles de Hartigan au Japon, au Brésil et en Inde. De grands collectionneurs et les musées importants, incluant le Guggenheim, achètent ses œuvres.
En 1958, le magazine Life la décrit comme « la plus réputée des jeunes femmes peintres américaines ».