Gildas, Gweltaz en breton (né entre 490 et 504, peut-être en 494, probablement dans le royaume de Strathclyde (près de Glasgow), mort probablement le 29 janvier 565 à l'Île-d'Houat) est un ecclésiastique originaire de l'île de Grande-Bretagne qui aurait fini sa vie en Bretagne continentale (il est appelé Gweltaz en breton, Giltas dans le plus ancien document citant son nom, une lettre de saint Colomban). Surnommé Sapiens, « le Sage », Gildas est connu comme auteur du sermon De excidio et conquestu Britanniae, l'une des sources majeures pour l'histoire de la Grande-Bretagne aux Ve et VIe siècles. Il promeut dans ses écrits la vie monastique, et des fragments de lettres indiquent qu'il aurait également rédigé une règle monacale moins austère que celle de son contemporain, saint David.
Au-delà du personnage historique existe aussi une tradition légendaire. Ce saint chrétien est fêté le 29 janvier (culte attesté depuis le VIIIe siècle dans le Martyrologe hiéronymien).
Le personnage selon ses sources hagiographiques
Il existe essentiellement trois Vies de saint Gildas conservées datant du Moyen Âge. La première Vita Gildae fut écrite vers 1060 (la biographie du saint est suivie de l'évocation d'événements du début de ce siècle) en Bretagne continentale par l'abbé de l'abbaye Saint-Gildas de Rhuys Vital de Fleury (restaurée à l'époque par un délégué de Saint-Benoît-sur-Loire), cette vie armoricaine étant peut-être la réfection d'une hagiographie antérieure rédigée vers 1025 lorsque Félix de Rhuys, à cause de la sainteté du site détruit à la suite des raids vikings vers 919, décide de donner la priorité à sa restauration et non à celle de Locminé, qui demeure dès lors un prieuré ; cette Vita Gildae donne à la fois les signes d'avoir eu des sources sérieuses (avec par exemple des noms de rois connus par ailleurs : Conomor, Weroc, Ainmeric roi d'Irlande, etc.), mais aussi d'avoir mélangé des éléments biographiques de manière assez incohérente, outre la présence d'éléments visiblement légendaires ; il fut publié pour la première fois en 1605 par le célestin dom Jean du Bois dans sa Floriacensis vetus bibliotheca à partir d'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, et ensuite en 1668 par Luc d'Achéry et Jean Mabillon dans les Acta sanctorum ordinis Sancti Benedicti à partir d'un texte un peu plus long venant de l'abbaye Saint-Gildas de Rhuys. Une autre Vie fut composée vers 1120-1130 au Pays de Galles par l'hagiographe Caradoc de Llancarfan sur commande des moines de Glastonbury désireux de promouvoir la réputation de leur abbaye ; elle se trouve parfois dans des manuscrits de l'Historia Brittonum, car ce texte a été attribué par certains, à tort, à saint Gildas ; elle est très différente, et guère plus assurée dans ses informations que la première (aucune mention des activités de Gildas en Armorique) ; elle a été imprimée pour la première fois en 1639, par James Ussher, dans sa Britannicarum ecclesiarum antiquitas. Il existe une troisième Vie, datant du XIIIe siècle, dans le manuscrit Paris. lat. 5318 (ancien Codex Bigotianus), mais elle n'ajoute rien de valable aux deux autres. Le fait que ces sources hagiographiques tardives se contredisent d'ailleurs ont conduit le médiéviste David Dumville à contester leur portée historique. « Dès lors, plutôt que de sonder ces Vitae pour en extraire un improbable « résidu historique » sur Gildas et son temps qu'elles n'ont pas pour objet d'apporter, il serait sans doute plus rentable de les questionner sur la représentation des origines bretonnes que transmettent les hagiographes ».
Dans son De Excidio et Conquestu Britanniae (§ 26), Gildas déclare qu'il écrit ce texte la quarante-quatrième année après la bataille du Mont Badon (dont la date est d'ailleurs incertaine, apparemment autour de l'an 500, 493 ou 494 suivant la chronologie de Bède le Vénérable), et que d'autre part l'année de cette bataille est celle de sa propre naissance (« annus... qui et meæ nativitatis est »). D'autre part, au § 33, il lance des invectives contre un roi Maglocunus qui est visiblement vivant (« Quid tu enim, insularis draco, etc. ») ; or nous savons par les Annales Cambriae que ce roi est mort de la peste en 547 (ad a. CIII = p. Chr. 547 : « mortalitas magna, in qua pausat Mailcun rex Guenedotæ »), information confirmée par la Vie de saint Théleau qui se trouve dans le Liber Landavensis (« pestis flava... traxit Mailconum regem Guenedociæ »). Donc le De excidio est antérieur à 547, et la date de naissance de Gildas antérieure à 504.
Les Annales Cambriae comportent deux repères directs pour la vie de saint Gildas : ad a. CXXI = p. Chr. 565 : « navigatio Gildæ in Hibernia » (donc, voyage en Irlande) ; ad a. CXXVI = p. Chr. 570 : « Gildas obiit ». La date de la mort du saint est confirmée par les Annales de Tigernach : « anno Domini CCCCCLXIX : Gillas [sic] obiit » (569, donc, mais on sait en considérant l'ensemble de ces annales qu'elles présentent une erreur systématique d'un an).
La Vita Gildae, dans ses § 20-24, parle des démêlés de Gildas avec le « tyran Conomer » (« Erat ergo in illis diebus quidam tyrannus, nomine Conomerus... »), dont il ressuscite l'épouse assassinée Trifine ; or, ce Conomor est un personnage historique mentionné dans l'Histoire de Grégoire de Tours (appelé Chonomor en IV, 4, Chonoober en IV, 20, avec hésitation -m-/-b- expliquée par la phonétique du vieux breton), et on sait par ce dernier passage qu'il mourut auprès de Chramne dans la guerre de ce dernier contre Clothaire Ier (novembre ou décembre 560). Chose plus frappante, la même Vie armoricaine du XIe siècle, en son § 11, parlant d'un voyage de Gildas en Irlande, déclare qu'il y fut appelé par un certain Ainmericus, roi de toute l'île (« Eo tempore regnabat Ainmericus rex per totam Hiberniam... ») ; or, les Annales de Tigernach signalent qu'entre 565 et 568 le roi Ainmire (génitif Ainmerech) (ou Ainmere mac Sétnai) régna sur toute l'Irlande (selon les Annales qui dicuntur quattuor magistrorum, ce fut de 564 à 567) ; en tout cas la date donnée par les Annales Cambriae pour le voyage de Gildas en Irlande (565) correspond bien à l'avènement de ce roi Ainmericus. En revanche, le moine armoricain connaît mal les rois francs de l'époque : au § 16 de la Vie, il parle de « Childéric, fils de Mérovée », roi païen (« Childericus enim eo tempore Merovei filius, gentilium errori deditus, imperabat Francis, quod ex gestis veterum prudens lector cognoscere potest »), ce qui est un gros anachronisme.
Selon la Vie armoricaine, Gildas était natif de la région d'« Arecluta » (c'est-à-dire Alcluith en vieil irlandais), dont il est précisé que son nom venait de celui du fleuve « Clut » (« vocabulum sumpsit a quodam flumine quod "Clut" nuncupatur, a quo plerumque illa irrigatur ») : il s'agit de l'ancien royaume breton septentrional de Strathclyde, au bord du fleuve Clyde, dont la capitale était Dumbarton (Dùn Breatann, la « ville fortifiée des Bretons »). Son père s'appelait « Caunus » (ou « Cauuus», c'est-à-dire Caw), un nom qui se retrouve dans la Vie de saint Cadou ; selon la Vie galloise, il s'appelait Nau et était « roi d'Écosse ». L'auteur armoricain nous dit qu'il avait quatre frères (« Cuillus » ou Huail, qui fut un homme d'armes, « Mailocus », qui était très érudit et fonda un monastère dans le Elvael en Pays de Galles, « Egreas » et « Allæcus », qui se firent aussi moines) et une sœur (« Peteona » ou « Peteova », qui devint une vierge consacrée) ; selon la Vie galloise, il avait vingt-trois frères, tous guerriers (parmi lesquels Huail qui se révolta contre le roi Arthur et fut tué par lui).
D'après la Vie armoricaine, il fut disciple de saint Ildut (associé au monastère de Llantwit Major au Pays de Galles, dont le texte précise que c'était alors une petite île, « in quadam arta et angusta insula », dans le canal de Bristol), avec d'autres religieux qui vinrent ensuite en Armorique : Samson de Dol et Paul Aurélien. Cette indication est corroborée par une Vie de saint Ildut composée au Pays de Galles au XIIe siècle (« ad eum contulerunt se scholares plurimi, quorum de numero quattuor, iste Samson videlicet, Paulinus, Gildas et Devi »), et par une Vie de saint Pol Aurélien datant de 884, où sont cités parmi les disciples d'Ildut saint Devius, saint Samson et saint Gildas. Après plusieurs années passées auprès d'Ildut, Gildas serait allé compléter sa formation en Irlande (il aurait donc fait deux séjours en Irlande, l'un dans sa jeunesse, l'autre à la fin de sa vie) ; un peu plus loin, il est curieusement mentionné qu'il envoya comme présent à l'abbesse Brigitte de Kildare († v. 525) une clochette de sa fabrication (« propriis manibus formulam fecit fusili opere et tintinnabulum composuit secundum petitionem ipsius »), ce qui semble indiquer qu'il avait une activité de métallurgiste. Après son retour d'Irlande, ayant été ordonné prêtre, il serait allé comme missionnaire auprès des « païens » et des « hérétiques » qui habitaient le nord de la Grande-Bretagne (« gentes quæ aquilonalem plagam Britanniæ insulæ incolebant »). Ensuite prend place dans le récit le second voyage en Irlande, à l'appel du roi Ainmericus (épisode qui ne paraît pas être au bon endroit), puis un voyage à Rome et à Ravenne, puis l'arrivée en Armorique (on est alors à la moitié du récit), où se serait déroulé le reste de la vie du saint. L'auteur donne à la Bretagne armoricaine son vieux nom de « Letavia » (en gallois Llydaw) ; il prétend que Gildas, alors âgé de trente ans, se serait d'abord installé dans une île située en face de la presqu'île de Rhuys (« venit ad quandam insulam, quæ in Reuvisii prospectu sita est », donc l'île d'Houat), ensuite aurait construit le monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys (« ad quoddam castrum in monte Reuvisii »), puis un ermitage encastré sous un rocher au bord du Blavet, sur la commune de Bieuzy. Dans la suite est narrée la fameuse histoire avec Conomor, sainte Tréphine et saint Trémeur. Le moine armoricain, qui connaît et cite largement le De Excidio et Conquestu Britanniae, en situe la rédaction en Armorique, ce qui est très peu probable, car ce texte ne parle que de la Grande-Bretagne.