Ce Jour-là

Gilbert Hottois

Philosophe belge (1946-2019)

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Gilbert Hottois, né le 29 mars 1946 à Bruxelles et mort le 16 mars 2019, est un universitaire et philosophe belge spécialiste des questions d'éthique de la techno-science. Sa réflexion porte sur les problèmes de l'articulation symbolique et philosophique de la civilisation technoscientifique multiculturelle.

Professeur à l'université libre de Bruxelles, membre de plusieurs comités d'éthique, il est l'auteur ou le directeur d'une trentaine d'ouvrages, dont un roman de science-fiction atypique, Species Technica. Ce livre, écrit en 1981, n'a été publié que vingt ans plus tard.

Formation et parcours académique

Au terme d'Humanités greco-latines (1963), il entreprend une licence en philologie romane à l'Université Libre de Bruxelles (ULB), puis une licence en philosophie qui débouche sur un premier livre consacré à Ludwig Wittgenstein et préfacé par Jacques Bouveresse : La philosophie du langage de Ludwig Wittgenstein. Chercheur au Fonds National de la Recherche Scientifique de 1973 à 1979, il devient docteur en 1977 avec une thèse publiée deux ans plus tard : L'inflation du langage dans la philosophie contemporaine (préface de Jean Ladrière). Nommé professeur titulaire en 1979 à l'ULB, il y enseigne depuis lors la philosophie. Au cours des années 1980, il est professeur invité aux universités Laval et de Montréal.

En 1986, il fonde, en compagnie de Ch. Susanne, le Centre de Recherches Interdisciplinaires de Bioéthique de l'ULB. Régulièrement appelé comme expert auprès de la Commission Européenne (Programmes-Cadres de R&D), il est membre du Groupe Européen d'Éthique des Sciences et des Nouvelles Technologies (GEE) de 1994 à 2000 et membre du Comité Consultatif de Bioéthique de Belgique depuis 1996. Durant la même décennie, il est membre fondateur, puis vice-président et président de la Société pour la philosophie de la technique ; membre du Comité Directeur de la Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie (1991-2008) ; titulaire de la Chaire Th. Verhaegen à la Vrije Universiteit Brussel (1999-2000) ; professeur invité aux Universités d'Abidjan et El Bosque (Bogota). Il crée et codirige la collection « Sciences-Éthiques-Sociétés » chez l’éditeur belge De Boeck et reprend la direction de la collection « Pour Demain » chez l'éditeur Vrin à Paris. Professeur invité au Collège de France en 2003, il est membre du Comité d'Orientation Scientifique et Stratégique du Collège jusqu'en 2006. En 2003, il est élu à l'Académie Royale de Belgique ; en 2006, il est élu à l'Institut International de Philosophie.

En dépit d’une évolution sensible de ses points d'intérêt, l'œuvre de Gilbert Hottois présente une forte continuité du questionnement philosophique dont les étapes sont repérables à travers ses principales publications.

Probablement impulsé par une formation de philologue, l’intérêt critique pour le langage – et plus particulièrement pour le langage philosophique et le rapport de la philosophie au langage – s'affirme dès la fin des années 1960. Il conduit à l'étude de Wittgenstein dont la philosophie comporte une mise en question d'abord théorique puis pratique radicale de « l'être-au-langage » propre aux philosophes. Cette attention à Wittgenstein s’exprime à travers un premier livre et quelques articles ; Hottois ne l'abandonnera jamais totalement.

Analyse et critique de l’obsession langagière de la philosophie

Dès le début des années 1970, l'attention au langage devient de plus en plus critique à l'égard du contexte philosophique international qui – du structuralisme à l'herméneutique, de la philosophie analytique à la phénoménologie - en France comme en Allemagne et, bien sûr, dans le monde anglo-saxon, place le langage au centre des préoccupations des philosophes créateurs. Hottois analyse les diverses formes de cette inflation du langage pouvant confiner à un enfermement langagier de la philosophie à l'intérieur de son propre discours devenu aréférentiel et auto-référentiel. C'est le thème de la « secondarité de la philosophie » qui revêt deux grandes formes : métalinguistique et adlinguistique. L'inflation du langage dans la philosophie contemporaine (1979) étudie surtout cette dernière forme à travers le second Heidegger, Gadamer, le dernier Merleau-Ponty, Derrida et certains aspects du structuralisme. Il y reviendra dans deux ouvrages ultérieurs à propos de Wittgenstein, Lacan, Apel, Lazerowitz, Wisdom, Perelman : Pour une métaphilosophie du langage (1981) et Du sens commun à la société de communication (1989). Mais sa critique s'appuie, dès l'ouvrage fondamental de 1979, à une hypothèse dont l'œuvre de Hottois ne cessera, par la suite, d'examiner et d'approfondir les aspects : l'obsession langagière de la philosophie au XXe siècle serait une réaction – largement inconsciente – de celle-ci à l'univers technoscientifique contemporain source de questions théoriques et pratiques qui laissent les philosophes « sans voix et sans regard ». C'est pour manifester l'importance de la technique en même temps que la mutation de l'ancienne entreprise (théorique et discursive : « logothéorique ») de science que Hottois introduit dès le milieu des années 1970 le néologisme « techno(-)science ». Vers la même époque, la question du « futur lointain », ouvert et opaque, qui transcende toute philosophie de l'histoire disponible, est posée sous une forme suggestive : « Qu'en sera-t-il de l'homme dans un million d'années ? ». Cette question problématise aussi la place et l'importance du langage dans l'économie présente et future de l'espèce humaine suivant une perspective évolutionniste et dans son rapport aux techniques.

Philosophie des techniques et des technosciences

Au début des années 1980, Hottois entreprend d'élaborer une philosophie des technosciences qui n'oublie pas la question du langage et qui se heurte à des difficultés : critiques externes en provenance du monde philosophique ; problèmes internes liés à l'élaboration même d'une philosophie des techniques ou des technosciences. Le terme de « technoscience », qui commence à se répandre, devient le foyer de la critique, et l'on perçoit, chez Hottois, une hésitation à l'utiliser. Le livre qui domine cette époque est Le signe et la technique (1984) préfacé par Jacques Ellul. La même année, un autre ouvrage signale un intérêt croissant pour une réflexion sur la technique plus orientée vers l'éthique : Pour une éthique dans un univers technicien. L'éthique se profile comme une issue à la difficulté d'élaborer une philosophie générale des technosciences. Mais en même temps, une autre tentation se fait jour : changer de forme d'expression et passer à la littérature. Entre 1981 et 1985, Hottois écrit deux romans de science-fiction, dont le plus ancien sera publié quelque vingt ans plus tard (Species technica) suivi d'un commentaire philosophique dialogué. Ce sera toutefois le tournant éthique qui s'imposera durablement.

C'est au milieu des années 1980 que la bioéthique s’installe progressivement au centre des intérêts du philosophe qui, par ce mouvement, deviennent pratiques autant que théoriques. D'emblée, les dimensions « biopolitiques » de la problématique bioéthique sont sensibles du fait, notamment, de l'opposition idéologique entre les mondes catholique et laïque, caractéristique du paysage belge. De la fin des années 1980 au début du nouveau millénaire, Hottois participe à de nombreux colloques, séminaires, expertises, commissions et comités nationaux et internationaux, qui lui apportent une expérience de terrain venant alimenter sa réflexion théorique - principalement méthodologique - sur la bioéthique, et, plus particulièrement, sur ces nouvelles institutions que sont les « comités d’éthique nationaux et internationaux ». Hottois en étudie, d’une manière à la fois, descriptive et normative, la composition et les procédures ; il s'intéresse plus spécialement à la place et au rôle du philosophe en leur sein et souligne les exigences ainsi que les difficultés de la pluridisciplinarité et du pluralisme. Cette réflexion à la fois théorique et pratique ne perd pas de vue les questions fondamentales, de la philosophie de la nature à l'anthropologie philosophique en dialogue avec de nouveaux auteurs tels que Hans Jonas et H.T. Engelhardt ou encore Richard Rorty. L'interrogation sur la transcendance et l'immanence de l'homme y occupe une place importante. Hottois analyse aussi la bioéthique et la biopolitique comme expressives du monde contemporain multiculturel et technoscientifique, entre prémodernité, modernité et postmodernité. Les Essais de philosophie bioéthique et biopolitique (1999) et Qu'est-ce que la bioéthique ? (2004) contiennent l'essentiel de ces réflexions. Entre-temps, Hottois a publié un recueil d'articles reflétant son itinéraire de la philosophie critique du langage à la philosophie et à l'éthique des technosciences : Entre symboles et technosciences (1996). Mais c’est la direction de deux ouvrages collectifs qui marquent le plus cette époque : un dictionnaire, Les Mots de la bioéthique (1993) et une encyclopédie, Nouvelle encyclopédie de bioéthique. Médecine-Environnement-Biotechnologie (2001). Pluralistes et pluridisciplinaires, ces deux sommes éclairent et encouragent le débat informé et critique en propageant à la fois la (méta)culture du multiculturalisme et la culture technoscientifique, l’une et l’autre pouvant être « transculturelles » dans un esprit de compréhension entre les individualités et les communautés.

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