La fusillade du Champ-de-Mars est un évènement de la Révolution française, survenu le dimanche 17 juillet 1791.
Après l’arrestation du roi à Varennes, l’Assemblée constituante suspend Louis XVI, puis le rétablit dans ses prérogatives. Mais la question du sort du roi et du droit constitutionnel reste entière : l'idée d'une régence du duc d'Orléans est évoquée, mais ne fait pas l'unanimité. Des pétitions organisées par le club des cordeliers circulent pour exiger la déchéance du roi et la proclamation d'une république. Refusant toute participation populaire directe au processus de décision politique, les Constituants et la Commune de Paris font tirer par la garde nationale sur des milliers de pétitionnaires rassemblés sur le Champ-de-Mars, provoquant plusieurs dizaines de morts.
Montée des tensions (21 juin-16 juillet)
Après le cortège des femmes de Paris à Versailles les 5 et 6 octobre 1789 et le retour contraint du roi dans la capitale, le vote de la loi martiale en octobre 1789 interdit les regroupements de plus de vingt personnes, et permet leur dispersion par la force armée. L’Assemblée constituante adopte le projet de l'abbé Sieyès de suffrage censitaire qui restreint le nombre d'électeurs aux citoyens actifs obligés d'avoir un revenu important et un brevet de patriotisme décerné par les comités révolutionnaires et de citoyens éligibles. Enfin le droit de pétition est sérieusement limité en juin 1791, malgré la vigoureuse opposition des clubs.
Après la fuite du roi des 20 et 21 juin 1791, l’opinion publique présente désormais Louis XVI « comme un traître », un parjure, un déserteur et l'accuse de collusion avec l’étranger. Le mot « roi » est effacé des drapeaux de certaines gardes nationales de la région parisienne et de l’autel de la patrie situé sur le Champ-de-Mars, les symboles de la monarchie sont effacés, détruits, enlevés. De son côté, la Constituante, elle, tente d'excuser cette fuite en la présentant comme un « enlèvement » afin de sauver son projet de monarchie constitutionnelle. Dans ce contexte tendu, le mot même de « république » devient interdit dans les débats à l’Assemblée.
Une partie de la gauche, Robespierre en tête, demande le procès du roi, mais les Jacobins sont minoritaires à l’Assemblée et celle-ci décide finalement de suspendre les pouvoirs du roi jusqu’à ce qu’il accepte la Constitution. L’idée de l’abolition de la monarchie et de l’instauration d'une république apparaît à ce moment-là, mais hors de l’assemblée. Parallèlement, l’idée surgit qu’en démocratie réelle, la loi ne peut s’imposer qu’après un contrôle de la constitutionnalité des lois et son acceptation populaire, d’où la campagne de pétitions de juillet. Le 12 juillet 1791, le club des cordeliers publie un Appel à la Nation rédigé par Chaumette, qui appelle à la création d’un gouvernement nouveau. Cet appel est relayé par les sociétés populaires. La plus importante d’entre elles, le club des jacobins, qui dispose de centaines de clubs affiliés en province, fait une proclamation allant dans ce sens, voire évoquant une nouvelle insurrection. La presse de gauche est plus radicale dans ses termes, et fustige les modérés et les députés qui refusent le procès du roi. Une pétition est portée à l’Assemblée, qui la reçoit tout en se préparant à résister : de nombreuses arrestations de manifestants ont lieu, les gardes aux abords de l’Assemblée sont renforcées.
Le 15 juillet 1791, les Cordeliers, de tendance radicale populaire, se rassemblent au Champ-de-Mars avec 3 à 4 000 personnes. Ils rédigent sur l’autel de la patrie une pétition contre les projets de décrets qui redonnaient au roi tous ses droits : cette pétition, dite Massoulard, sans formellement exiger la fin de la monarchie, menace l’Assemblée d’une nouvelle insurrection et propose de « suspendre toute détermination sur le sort de Louis XVI jusqu'à ce que le vœu bien prononcé de tout l'Empire français ait été émis ». La pétition est portée à l’Assemblée par six commissaires soutenus par une manifestation : celle-ci est dispersée par la cavalerie, des manifestants arrêtés ainsi qu’un des commissaires. Quand les commissaires arrivent à l’Assemblée, les décrets viennent d’être votés. Les quelques milliers de manifestants se retirent alors et rejoignent au Palais-Royal l’assemblée des Jacobins pour rendre compte de leur démarche.
Les Jacobins, de leur côté, ont déjà voté une proposition de Laclos pour rédiger, sur le Champ-de-Mars, une pétition qui serait envoyée dans les départements pour s’opposer au rétablissement de Louis XVI dans ses droits constitutionnels. Cinq commissaires sont nommés pour la rédaction : Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot. Robespierre s’oppose à la pétition, bien qu’il la reconnaisse comme légitime, craignant qu’elle soit le prétexte d’une nouvelle répression. Tournon fait lui aussi part de son opposition.
Le 16 juillet, les Cordeliers se rendent en cortège derrière leur bannière La liberté ou la mort au Champ-de-Mars pour signer la pétition des Jacobins : malgré quelques discussions sur certains termes de la pétition, ils appellent le soir du 16 à se rassembler le matin du 17 sur les ruines de la Bastille pour aller la signer en cortège pacifique. Tenant compte du contexte tendu, les Jacobins adoptent une approche légaliste, les appels à la manifestation restant dans des termes mesurés, pacifiques (on demande de ne prendre ni bâton, ni couteau, par exemple). Le lieu choisi est également particulièrement symbolique : il est le « lieu du politique par excellence depuis la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 », fête qui a consacré la réconciliation de toute la nation après les violences de 1789, nation rassemblée autour du projet contenu dans la Déclaration des droits de l'homme. C’est aussi un lieu de promenade du dimanche particulièrement populaire (le 17 juillet 1791 est un dimanche).
L’Assemblée vote le soir du 16 un décret mettant hors de cause le roi dans la fuite du 20 : légalement, l’affaire de Varennes est close et le roi est rétabli dans ses fonctions. L’Assemblée prévoit d’empêcher le mouvement populaire du lendemain, et de fermer les accès à la place de la Bastille.
Le matin, la Commune de Paris a interdit tout rassemblement. Pour faire appliquer sa décision, elle ordonne à La Fayette de proclamer la loi martiale en déployant le drapeau rouge et à la garde nationale de disperser toute manifestation. En fin de matinée, Lameth, président de l’Assemblée, conseille à Danton, Desmoulins et Fréron de s’éloigner de Paris : ils partent à la campagne pour la journée. De son côté, Robespierre se rend aux Jacobins pour faire annuler le projet de pétition : le club la fait retirer, craignant lui aussi une répression sanglante, et annonce qu'il retire son soutien à la pétition, devenue inutile depuis le vote du décret du 16. Cependant, la décision arrive trop tard. Les manifestants se rendent au lieu de rendez-vous annoncé, et trouvant la place de la Bastille fermée, se rendent au Champ-de-Mars. Dans la matinée, la foule débusque deux hommes cachés sous l’autel de la patrie, les transfère au comité du quartier du Gros-Caillou, où ils finissent lynchés.
Les pétitionnaires se rassemblent cependant : de 300 vers 11 heures, ils sont plusieurs milliers en fin d’après-midi et jusqu’à 20 000. Entre onze heures et midi, des élus sont commis par la municipalité pour enquêter sur les meurtres du Gros-Caillou : ils constatent le calme de la foule rassemblée au Champ-de-Mars. Comme à midi des délégués des Jacobins annoncent que la pétition est retirée, des Cordeliers proposent d’en rédiger une nouvelle. Quatre commissaires sont nommés : François Robert, Peyre, Vachard et Demoy. La participation de Louise de Keralio-Robert est souvent évoquée, à la suite de Michelet. Toutefois, si sa présence n'est pas tenue pour avérée, son mari François Robert, député à la Convention, évoque ce fait dans son discours du 15 janvier 1793 appelant à la condamnation à mort de Louis XVI devant l'assemblée élue :
« Représentants ! Je ne vous en impose pas, cette pétition est écrite de ma main, j'en ai tracé les sacrés caractères sur l'autel même de la patrie : d'ailleurs la voilà, elle est teinte de mon sang, de celui de ma femme, de mon enfant unique, de celui de plusieurs milliers de mes concitoyens. »