Ce Jour-là

Fusillade du 9 novembre 1932 à Genève

Tir de l'armée suisse sur des contre-manifestants (et des passants)

Anúncio

La fusillade du 9 novembre 1932 a eu lieu à Genève dans la soirée. Sous le commandement du major Perret, de jeunes recrues de l'armée suisse font face à une manifestation de gauche contre l'extrême droite à Plainpalais et tirent sur la foule, tuant 13 personnes et en blessant 65.

Dans un contexte de violences croissantes entre extrême gauche et extrême droite, cet événement s'inscrit plus généralement dans la montée des totalitarismes, de la crise économique et du chômage en Europe. Une tactique militaire peu appropriée face à une foule antimilitariste galvanisée par le dirigeant socialiste Léon Nicole, une succession d'ordres maladroits et le recours à des officiers et recrues inexpérimentés — elles en étaient à leur sixième semaine d'instruction — seraient les circonstances ayant mené au drame. Toutefois, le déroulement des faits et le partage des responsabilités restent l'objet de controverses.

Un monument commémoratif sous la forme d'une pierre est érigé le 9 novembre 1982.

Peu après le rattachement de la commune de Plainpalais à Genève en 1931, les socialistes genevois protestent contre le projet de l'Union nationale d'organiser à la salle communale de Plainpalais (actuel théâtre Pitoëff) une mise en accusation des dirigeants socialistes, Léon Nicole et Jacques Dicker. Le parti socialiste genevois appelle à l'organisation d'une manifestation antifasciste. Le Conseil d'État genevois craignant une émeute demande le soutien de la Confédération. Le 9 novembre 1932 à 21 h 34, trois sections d'une compagnie d'École de recrues, appelées en renfort de la police genevoise, se sentant acculées devant l'ancien Palais des expositions (Uni Mail), ouvrent le feu sur la foule faisant 13 morts et 65 blessés. La fusillade du 9 novembre 1932 à Genève aura un retentissement mondial du fait de la présence de la Société des Nations.

Lors des élections cantonales de 1930, le Parti socialiste genevois obtient 37 sièges au Grand Conseil mais n'est pas représenté au Conseil d'État. Le climat politique est particulièrement tendu avec une série de scandales dénoncés par la gauche, parmi lesquels l'affaire de la Banque de Genève qui provoque la ruine des petits épargnants, qui éclaboussent les partis de la droite traditionnelle et poussent un conseiller d'État radical à la démission. Durant cette période troublée, Genève compte 178 374 habitants (1932) avec 93 249 actifs mais plus de 8 000 personnes au chômage — soit un taux de 8,5 % — dont 1 410 seulement reçoivent de l'aide des caisses d'assurance chômage.

Le contexte international est menaçant avec la montée du fascisme en Europe. En 1922, Benito Mussolini prend le pouvoir en Italie, suivi par Engelbert Dollfuss en Autriche en 1932. Tandis que les élections du 31 juillet 1932 annoncent la prise de pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne en 1933. À Genève, Georges Oltramare dit « Géo » fonde en décembre 1930 son propre parti d'idéologie nationaliste, l'Ordre politique national, qui plaît à une fraction de la bourgeoisie par son antimarxisme affirmé. Ce dernier fusionne le 24 juin 1932 avec l'Union de défense économique, parti genevois antiétatiste issu des milieux patronaux, pour former l'Union nationale. L’Union nationale de Genève, dont Georges Oltramare est le chef unique à partir de 1935, est le mouvement suisse qui s’est le plus rapproché du modèle fasciste italien. Benito Mussolini appuiera personnellement les fascistes suisses Arthur Fonjallaz et Georges Oltramare.

L'organisation de l'Union nationale est militaire avec un cérémonial et une discipline fasciste : ses militants défilent dans les rues de Genève en uniforme (béret basque et chemise grise) au son d'une clique. L'un de ses membres siège au Conseil d'État aux côtés des radicaux et des démocrates. Leurs défilés en uniforme dans les rues de Genève ont notamment pour cible le Parti socialiste de Léon Nicole et Jacques Dicker et la gauche genevoise. Des bagarres de rue opposent également les militants socialistes de Nicole et ceux de l'Union nationale de Oltramare.

À gauche, le Parti socialiste est dominé par la personnalité et le discours de Nicole et les conceptions politiques de Dicker qui sont partisans de l'unité d'action avec les communistes.

Les syndicats sont aussi traversés de divisions avec une aile réformiste incarnée par Charles Rosselet (président de l'Union des syndicats du canton de Genève) et une aile anarchiste incarnée par Lucien Tronchet.

Dans la nuit du 5 au 6 novembre apparaît pour la première fois une affiche de l'Union nationale annonçant la mise en accusation publique des dirigeants socialistes Nicole et Dicker pour le 9 novembre à 20 h 30 à la salle communale de Plainpalais, sur le mode des procès publics instaurés en Allemagne. Venant de naître, l'objectif de l'Union nationale est d'organiser ainsi un événement montrant son dynamisme en tant que mouvement. Le 6 novembre, le Parti socialiste demande l'interdiction du rassemblement de l'Union nationale qui est refusée par le conseiller d'État responsable du département de justice et police, Frédéric Martin, élu du Parti démocrate (futur Parti libéral) qui déclare : « Le droit de réunion est une chose sacrée et nous ne nous permettons pas d'y toucher. » Le 7 novembre, le journal socialiste Le Travail appelle à la mobilisation : « La canaille fasciste essaie de sévir à Genève [...] Ces messieurs vont trouver à qui parler ; c'est sans aucun ménagement que nous invitons la classe travailleuse genevoise à les combattre. Nous les combattrons avec les armes qu'ils ont eux-mêmes choisies. » Le même jour, un tract anonyme contre-attaque : « L'immonde Nicoulaz, le juif Dicker et leur clique préparent la guerre civile. Ils sont les valets des Soviets. Abattons-les ! À bas la clique révolutionnaire ! » Le lendemain, le Conseil administratif de Genève annonce qu'il maintient son accord pour prêter la salle. L'assemblée générale du Parti socialiste décide d'une contre-manifestation destinée à porter la contradiction au sein de la salle communale. Ce choix offensif découle de la défaite que vient de subir le Parti socialiste lors du vote du 23 octobre sur son initiative et de sa volonté de montrer qu'il est loin d'être affaibli. 300 sifflets sont distribués pour rendre inaudible les discours des adversaires et les militants se munissent de poivre « pour lancer dans les yeux des gendarmes » tout comme le service d'ordre de l'Union nationale.

Le 9 novembre à 7 h 0, Frédéric Martin rappelle à Genève le procureur général Charles Cornu en déplacement à Paris. À 11h05, le Conseil d'État, avisé par le chef de la police que ce dernier ne dispose alors que d'effectifs réduits face à d'éventuels débordements — 241 gendarmes, 48 gardes ruraux et 62 agents de sûreté —, décide selon son appréciation de la situation de faire appel à l'armée. Martin appelle donc à 11h30 le colonel Kissling en poste à Berne et qui se montre d'abord réticent. C'est finalement l'école de recrues de Lausanne, la III/I, comprenant 610 recrues et une trentaine d'officiers placés sous la conduite du major Ernest Léderrey qui est choisie pour assurer cette mission. On annonce alors aux troupes sélectionnées que « la révolution a éclaté à Genève » et on leur remet des cartouches à balles réelles. Quatre soldats refusant de suivre les ordres sont immédiatement mis aux arrêts. À 17h30, dans le cadre d'une intervention fédérale, les recrues envoyées par le département militaire fédéral s'installent à la caserne du boulevard Carl-Vogt.

En fin d'après-midi, les premiers contre-manifestants — 4 000 à 5 000 en tout — convergent vers Plainpalais et certains s'en prennent aux gendarmes qui, dès 17 h, ne laissent pénétrer dans la salle que les personnes en possession d'une invitation de l'Union nationale. Alors que des barrages sont installés dans les rues adjacentes à 18 h 45, quelques socialistes, communistes et anarchistes parviennent à entrer mais se font vite expulser. Nicole harangue à l'extérieur la foule juché sur les épaules d'un militant. À 20 h 30, la réunion de l'Union nationale débute dans la salle comme prévu mais des barrages sont enfoncés. À 21 h 15, la première compagnie composée de 108 hommes, sur demande du conseiller d'État Martin, se dirige vers la salle communale afin de renforcer les barrages de la gendarmerie. Elle traverse alors la queue de la contre-manifestation qui désarme 18 soldats, les appelant à la fraternisation, et moleste des officiers et des soldats.

Anúncio

Bientôt sur l'application World in Stories

Audio, téléchargement hors ligne, sans publicité et plus.

Découvrir Premium
Fusillade du 9 novembre 1932 à Genève | World in Stories