Ce Jour-là

French Connection

Réseaux français d'importation d'héroïne aux États-Unis (1925-1975)

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French Connection (/ˈfɹɛnt͡ʃ kəˈnɛkʃən/ ; litt. « filière française »), parfois appelée Corsican Connection (/ˈkɔɹsɪkən kəˈnɛkʃən/ ; « filière corse »), désigne l'ensemble des acteurs qui prennent part à l'exportation d'héroïne aux États-Unis depuis la France, des années 1930 aux années 1970. Il s'agit de réseaux et d'équipes implantés pour la plupart à Marseille. Importée en France depuis l'Orient (péninsule indochinoise, Turquie, Syrie), la morphine-base issue du pavot est transformée en héroïne dans des laboratoires installés dans la région marseillaise, puis expédiée aux États-Unis et au Canada par différents canaux. Les trafiquants français sont à cette époque les principaux fournisseurs des organisations criminelles américaines et le crime organisé corse joue un rôle central dans le trafic.

Un rapport du Sénat américain en 1963, fondé sur les révélations du mafieux repenti Joseph Valachi, indique que 8 à 9 % de la production légale d’opium au Proche-Orient ne sont pas vendus à l’industrie pharmaceutique, mais détournés par des trafiquants syriens ou libanais pour être transformés en morphine-base. De là, ces trafiquants, du fait de la langue et des traditions françaises issues de l'influence française au Proche-Orient, développent des liens durables avec le niveau suivant du trafic, les truands corses en France.

Il s'agit tout d'abord des gangsters marseillais Paul Carbone et François Spirito qui implantent des laboratoires illégaux dans les années 1930, à une échelle assez restreinte. Le marché se développe dans les années 1950 et 1960, décennies au cours desquelles Antoine Guérini s'affirme à la tête du milieu corso-marseillais. Selon plusieurs sources, le malfaiteur italo-américain Lucky Luciano, exilé à Naples, structure le trafic. L'information est démentie par l'intéressé qui, dans ses « mémoires » posthumes met en cause Vito Genovese. Certaines informations font état de une à deux tonnes par an à la fin des années 1950 et cinq à dix tonnes à la fin des années 1960. Selon certains repentis, l'ensemble des réseaux de la French Connection envoie en moyenne vingt tonnes d'héroïne par an aux États-Unis. En 1970, le trafic de la French Connection est estimé à une quarantaine de tonnes annuelles, soit 80 % de la consommation d'héroïne américaine, pure à 98 %.

Auguste Ricord, François Spirito, Jean-Baptiste Croce, Joseph Cesari (le « chimiste » pour la préparation de l'héroïne), Jean Jehan, Urbain Giaume, Paul Mondoloni, Jean-Claude Kella, Jean Orsini sont quelques-unes des figures marquantes de la French Connection.

À son apogée à la fin des années 1960, la French Connection ternit les relations entre les États-Unis et la France, dont le gouvernement est accusé d'indifférence à l'égard du trafic d'héroïne, voire de connivence avec les trafiquants. Le renforcement des moyens alloués aux services de police, une meilleure coordination avec les services américains et l'aggravation des peines encourues permettent de mettre un terme à la filière.

Origine et antécédents historiques de la French Connection : de 1898 aux années 1930

En 1898, alors que le Viet Nam fait partie de l'Empire français, le futur président de la République, Paul Doumer, alors gouverneur général de l'Indochine, décide de créer un monopole d'État sur l'opium dans le Sud sous forme de régie générale. C'est donc l'administration qui achète, fait préparer et vend l'opium. Cela représente, à l'époque, un tiers des recettes du budget du gouvernement général. À Saïgon, Doumer fait construire une raffinerie d'opium à haut rendement. En 1912, le premier traité international concernant la prohibition de l’usage non thérapeutique des drogues est signé à La Haye. Les autorités françaises maintiennent une production en Indochine afin de répondre aux besoins des soldats blessés de la Première Guerre mondiale.

Des années 1930 à la Seconde Guerre mondiale : structuration du trafic international d'héroïne

Le port de Marseille, jusqu’au cœur des années 1960, est l’un des quatre principaux ports de commerce européens. Il offre des liaisons régulières avec l'Asie, le Proche-Orient, l'Afrique et les Amériques. L’acheminement de l'opium depuis l'Asie puis la Turquie jusqu’aux fumeries d'opium marseillaises et jusqu'aux laboratoires clandestins s’appuie sur les lignes maritimes. Dès le début du XXe siècle des marins, en service sur la ligne Saigon-Marseille, convoient discrètement de l'opium brut ou semi-raffiné, c'est l'époque des « navigateurs ». Le premier laboratoire est démantelé à Bandol en 1938. Il a été mis sur pied par le parrain marseillais de l'époque, d'origine corse, Paul Carbone.

Celui-ci recrute des passeurs parmi les marins. Pour déjouer les contrôles portuaires, l'opium est conditionné dans des sacs étanches lancés à la mer à l'approche du port et réceptionné par des pêcheurs marseillais. Comme les fumeries d'opium se sont raréfiées, Carbone et son associé François Spirito se sont adaptés au marché de l'héroïne et ont recruté un préparateur en pharmacie corse : Dominique Albertini, qui formera son demi-frère Joseph Cesari au raffinage de l'héroïne.

Le rôle de la mafia italo-américaine

Aux États-Unis, Salvatore Lucania dit Lucky Luciano est fortement soupçonné d'être le précurseur du trafic, avec Arnold Rothstein, Louis "Lepke" Buchhalter et Vito Genovese. Grâce à ses talents d'organisateur démontrés pendant la prohibition, Luciano devient dans les années 1930 l’artisan du rassemblement des groupes criminels américains au sein de la « Cosa Nostra ». Après la guerre, et grâce au soutien fourni aux services alliés avant et pendant le débarquement en Sicile, il est extradé vers l’Italie, suivi quelques années plus tard par deux autres mafieux italo-américains. Les trois parrains sont installés dans les villes stratégiques de la péninsule : Luciano à Naples, Joe Adonis à Milan et Franck Coppola à Rome. Depuis l’Italie, ils sont soupçonnés de continuer à alimenter l' « industrie du vice » aux États-Unis. Selon un rapport de la Commission Antimafia, il monopolise le marché américain de la drogue jusqu’à la fin des années 1950. Luciano est l'ami de Jo Renucci que l'on dit impliqué dans la contrebande de cigarettes en Méditerranée. Cependant dans ses « mémoires » posthumes, Luciano affirme s'être constamment opposé à l'implication de la mafia dans le trafic de drogue, à l'exception d'une tentative d'organisation des filières en 1961, destinée à faire pression sur ses « associés » italo-américains.

Controverse sur l'intervention des services français en Indochine

Pendant la guerre d'Indochine, le GCMA (Groupement de commandos mixtes aéroportés) forme des tribus des hauts-plateaux du Laos (Méos et Thaïs) à la contre-guérilla. En contrepartie le GCMA transporte leur production d'opium vers leurs clients à Saïgon. Les services français renforcent ainsi leur alliance avec ces combattants anticommunistes et privent les communistes des bénéfices de ce trafic. En 1948, un rapport du Deuxième Bureau estime que 80 % de la production d’opium est contrôlée par le Vietminh. Au passage, les services français s’autofinancent.

Le trafic est estimé à plusieurs dizaines de tonnes. Le colonel Trinquier, commandant du GCMA, témoigne quelques années plus tard : « l'argent de l'opium finança le maquis du Laos. Un DC-3 acheminait la drogue... L'argent placé servait à réapprovisionner en vivres et en armes les guérillas. Bien sûr, nous taisions ces pratiques. Nous n'en parlions pas aux autorités d'Hanoï, moins encore à celles de Paris ».

C'est l'administration américaine renseignée par l'OSS qui a révélé cette affaire et accusé l'armée française de trafic de drogue, suscitant l'indignation du GCMA. La thèse de la vente aux trafiquants français est notamment appuyée par Alfred McCoy. Cependant elle n'est pas retenue par Jean-Marc Le Page dans son ouvrage Les services secrets en Indochine. Selon lui, l'opium était pour l'essentiel revendu à Saïgon à la secte des Binh Xuyen, pour la consommation locale. Le reliquat servait de moyen de paiement pour le GCMA en Indochine. C'est aussi ce qu'affirme Pascal Krop, qui précise qu'un DC-3 est mis à la disposition du GCMA pour transporter l'opium des Méos jusqu'à un terrain du Cap Saint-Jacques, d'où il est acheminé vers Saïgon en camion et remis aux Binh Xuyen de Lê Van Vien. Pour chaque kilo d'opium, Touby Ly Foung, chef coutumier des Méos, remet 50 000 francs au GCMA. Cependant dans leur Histoire politique des services secrets français, Roger Faligot, Jean Guisnel, et Rémi Kauffer citent Michel David qui, dans Guerre secrète en Indochine, indique que certains reliquats de drogue sont rapatriés en Europe par des réseaux mafieux corses et mentionne le nom de Marcel Francisci.

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