Francesco Pazienza, né le 17 mars 1946 à Monteparano (province de Tarente, Pouilles) et mort le 21 juin 2025 à Sarzana (province de La Spezia, Ligurie), est un homme d'affaires italien, ex-officier du SISMI, les services de renseignement de l'armée, et qui a également travaillé pour le SDECE puis la DGSE française, ainsi qu'occasionnellement pour la CIA. Il fut à la tête du Super-SISMI en 1980.
Il est impliqué, de près ou de loin, dans de nombreuses affaires des années de plomb, entre autres l'attentat de Bologne de 1980, qui fait 85 morts, ou les négociations avec la Camorra lors de l'enlèvement de Ciro Cirillo en mai-juillet 1981.
Condamné en 1982 pour avoir instrumentalisé des secrets d'État et en 1993 pour son implication dans le scandale de la Banco Ambrosiano, il a obtenu une libération conditionnelle en avril 2007, devenant assistant volontaire public à Lerici. Par la suite, il est de nouveau devenu consultant, travaillant pour des contrats en Afrique.
En tout, il a été condamné à 13 ans de prison, 10 pour obstruction à la justice dans le cadre de l'attentat de Bologne, et 3 pour le krach de la Banco Ambrosiano et association de malfaiteurs. Francesco Pazienza est aussi lié aux services secrets d'Amérique latine, et un ami de Manuel Noriega, le baron de la drogue du Panama.
Des services secrets franco-italiens à la cavale
Venant de la petite noblesse italienne, Francesco Pazienza obtint un diplôme de médecine à l'Université de Rome ; amateur de plongée sous-marine, sa thèse de doctorat portait sur l'immersion en grandes profondeurs. Il parle cinq langues. Selon la CIA, il crée en 1969 Edilsub Services, une firme modeste consacrée aux travaux sous-marins, qui ne dura guère. Il fonde alors Coiper Spa, qui s'occupe de la manutention des navires, mais qui ne marche pas non plus, et part alors en France, en 1971.
Il y travaille à la Compagnie maritime d'expertises puis à la Cocéan, une société océanographique. Selon lui, il aurait été employé par le commandant Cousteau ; son père, propriétaire d'Usea, une société d'appareillage de plongée, travaillait bien avec celui-là.
C'est à cette époque qu'il aurait rencontré Alexandre de Marenches, le directeur du SDECE, l'ancêtre de la DGSE, ainsi que son chef de cabinet, Michel Roussin. Marenches affirmera par la suite avoir rencontré Pazienza au début des années 1980. Ainsi, Pazienza, devenu consultant, devint honorable correspondant du SDECE dans les années 1970. Il est expert financier pour la firme Interfininvest, du milliardaire Akram Ojjeh (intermédiaire pour les contrats d'armement entre Paris et Riyad), puis s'associe avec l'homme d'affaires Robert Armao. Parallèlement, il est consultant pour Lhor, Italsat, Air liquide, etc. Il joue aussi l'intermédiaire pour le milliardaire grec Ghertsos.
Il effectue alors plusieurs missions, rencontrant Khadafi à Malte pour le compte de Rome, ou Yasser Arafat en tant qu'émissaire du Vatican. Il est en contact aussi bien avec Mgr Marcinkus, qui présida la Banque du Vatican (l'IOR), qu'avec Mgr Silvestrini, chargé des affaires étrangères, et intime avec l'éditeur de L'Osservatore Romano (Raimondo Manzini (en) jusqu'en 1978) ou l'ambassadeur du Vatican à l'ONU. De l'autre côté, il fréquente la Camorra et la mafia sicilienne, s'affichant à Rome à côté de son ami Domenico Balducci, chef de la bande de Magliana.
Lors de l'enlèvement d'Aldo Moro, en mars 1978, il collabore avec la CIA.
Le Billygate et l'élection de Reagan
Engagé en 1979 par le SISMI, Francesco Pazienza devint, à 35 ans, l'assistant de son directeur, le général Giuseppe Santovito, et développe à l'intérieur de celui-ci un service secret parallèle, le « Super S », dirigé par lui et quatre autres responsables ; il racontera cela aux juges plus tard. Le Super S aurait travaillé en France, en Italie, en Suisse, aux États-Unis, et dans plusieurs pays du Moyen-Orient (Liban, Arabie saoudite, Maroc). Il déclara en 2009 avoir rencontré Santovito par son neveu, l'ingénieur Luciano Berarducci.
Il recrute alors le directeur du Washington Quarterly, Michael Ledeen, rencontré à New York à l'été 1980, et présenté par Santovito. Avec Ledeen, il monte le « Billygate », qui conduit le frère du président Jimmy Carter à être accusé d'avoir reçu des fonds de la Libye. Ce scandale, monté avec l'aide du SISMI qui s'efforce de rassembler les informations sur Billy Carter, contribua à l'échec de Carter lors de la présidentielle de novembre 1980. Il piège Billy Carter, qui aurait rencontré Georges Habache, le fondateur du FPLP, lors de l'anniversaire de la révolution libyenne, en obtenant que le journaliste Giuseppe Settineri fasse une interview de l'avocat Michele Papa, et acquérant aussi une photo des festivités par l'intermédiaire de Papa et de Federico Umberto D'Amato (it), le chef des « Affaires réservées » du ministère de l'Intérieur italien. Lorsque La Repubblica lui demande, en 2009, si le Ministère de l'Intérieur italien avait donc interféré avec les élections dans un pays allié, il répond affirmativement, ajoutant que, même sans cette affaire, Carter aurait été défait.
Pazienza connaissait déjà Alexander Haig, chef de SACEUR (l'OTAN en Europe) et qui devint, en 1981, secrétaire d'État, avec Michael Ledeen comme conseiller spécial. Pazienza déclara plus tard que Ledeen, Z-3 au SISMI, aurait reçu plus de 120 000 dollars du SISMI en 1980 ou 1981.
Selon l'ami de Pazienza, Federico Umberto D'Amato (it), des Affaires réservées, après l'élection de Reagan, une période d'intermède vit l'ambassadeur Richard Gardner et la CIA se faire court-circuiter par Pazienza et Michael Ledeen, qui furent, pendant ce « curieux vide », les intermédiaires entre la classe politique italienne et Washington. Les deux hommes organisent des voyages: ainsi, Pazienza prend-il en charge le président de la DC, Flaminio Piccoli, lors de son séjour à Washington début 1981, et lui fait rencontrer Alexander Haig, tout juste nommé secrétaire d'État.
Selon l'ex-secrétaire de Pazienza, Placido Magri, c'est en fait le général Santovito qui ordonna à Pazienza de préparer le terrain aux États-Unis, voyage au cours duquel Pazienza aurait dépensé (sur les fonds du SISMI) plus de 40 millions de lires (200 000 FF). Toujours selon Magri, il aurait aussi profité de l'occasion pour trafiquer de la cocaïne.
À la demande, dit-il, de Flaminio Piccoli, Francesco Pazienza joua un rôle clef lors de l'enlèvement de Ciro Cirillo, gouverneur démocrate chrétien de la Campanie (région de Naples), entre mai et juillet 1981, en agissant comme intermédiaire entre les milieux de la DC, le SISMI et Raffaele Cutolo, le parrain de la Camorra alors emprisonné, ainsi que son bras droit, Vincenzo Casillo, afin de négocier sa libération auprès de la colonne des Brigades rouges dirigée par le criminologue Giovanni Senzani.
Selon Fabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), l'enquête ultérieure révéla que les services secrets, dont Francesco Pazienza, avaient récupéré lors de l'opération presque autant d'argent que la rançon versée, qui se serait élevée à plus de 3 milliards de lires; la moitié aurait été détournée par le ministre de la Défense et trois chefs du SISMI, le général Pietro Musumeci, le général Santovito et Pazienza.