Flora Tristan, née le 7 avril 1803 à Paris et morte le 14 novembre 1844 à Bordeaux, est une femme de lettres, penseuse, militante socialiste et féministe française.
Figure majeure du débat social et du socialisme utopique dans les années 1840, elle prendra part aux premiers pas de l’internationalisme. Son socialisme humanitaire est marqué par une foi religieuse et mystique étrangère à la lutte des classes telle que théorisée par Karl Marx et Friedrich Engels. Elle est l'autrice d’un des premiers projets d'organisation ouvrière. Elle est aussi l'une des premières femmes à porter devant le Parlement, par voie de pétition, le rétablissement du divorce et l'abolition de la peine de mort.
D’origine franco-péruvienne, Flora Tristan, de son vrai nom complet Flora Célestine Thérèse Henriette Tristán y Moscoso, est la fille de Mariano de Tristán y Moscoso, un aristocrate péruvien, et d'Anne-Pierre Laisnay, issue de la petite bourgeoisie parisienne, émigrée en Espagne pendant la Révolution française. Mariano et Anne-Pierre sont mariés en Espagne par un prêtre réfractaire, mais Mariano, de retour en France, ne prend jamais le temps de régulariser son mariage. Il meurt peu après leur retour à Paris en 1807, un coup du sort qui affecte l'existence de Flora. Elle note, dans Pérégrinations d’une paria : « Mon enfance heureuse s’acheva, à quatre ans et demi, à la mort de mon Père ». En effet, en l'absence de mariage civil, sa mère ne peut pas faire valoir ses droits sur leur fastueux domicile commun de Vaugirard, dont elle est expulsée et qui est saisi par l'État.
Fille orpheline de père, Flora Tristan, à l'imagination épanouie, s'en invente un autre. Elle prétend descendre de l'empereur Moctezuma II, ou être le fruit d'une aventure qu'aurait eue sa mère avec Simón Bolívar, qui était fréquemment accueilli à Vaugirard. Elle n'hésite ainsi pas à fabriquer et publier de fausses lettres de l'homme politique pour accréditer sa version. Il semble que Bolivar, qui n'eut par ailleurs jamais d'enfant, quitte Bilbao, lieu de son aventure supposée avec Anne-Pierre, plus de neuf mois avant la naissance de Flora, ce qui rend cette paternité improbable.
Flora Tristan et sa mère se débattent alors avec de lourdes difficultés financières qui précipitent le mariage de la jeune fille, à 17 ans, avec un graveur en taille-douce, André Chazal, petit frère d'Antoine Chazal, chez qui elle est ouvrière coloriste. André est très épris d'elle, et Flora se marie sans amour en 1821, sous la pression de sa mère qui espère lui assurer une situation stable. Cet homme est surtout jaloux, considéré comme médiocre et très violent. Elle parvient néanmoins à s’évader d’une vie quotidienne où la femme est considérée comme une mineure incapable, par la lecture de Rousseau, Lamartine et surtout de Madame de Staël. En 1822 a lieu la naissance de son premier enfant, Alexandre (mort à l'âge de huit ans). En 1824, naît Ernest (1824-1879), le second enfant du couple. Flora Tristan est victime de violences conjugales, humiliée et séquestrée. Elle réussit à fuir en 1825, bien qu’enceinte de la dernière de ses trois enfants (Aline, 1825-1867, future mère du peintre Paul Gauguin). Elle obtient la séparation de biens en 1828 et, malgré des menaces et des voies de fait de plus en plus graves, elle ne reprend plus jamais la vie commune, vivant sous des noms d'emprunt pour échapper à son époux.
Pendant dix années, elle voyage et travaille à se faire l'éducation qu'elle n'a pas reçue étant enfant. Cette période de sa vie est assez peu documentée, Flora se vit comme une déclassée ayant brûlé les traces de son passé dont elle a honte. Elle confie ses enfants à sa mère, et devient dame de compagnie auprès d’Anglaises quelques années durant. Elle tire de son expérience en Angleterre des observations, qu'elle publie en 1840 dans Promenades dans Londres.
Sa famille maternelle s'étant rangée du côté d'André Chazal, Flora confie sa fille Aline à une institution et se rend au Pérou en 1833, espérant se faire reconnaître par sa famille paternelle. Elle se présente comme célibataire. Mais à Arequipa, son oncle Pío de Tristán y Moscoso, noble péruvien qui l'accueille, lui dénie l'héritage complet de son père vu sa condition de « bâtarde ». En tant que fille naturelle, il lui accorde toutefois une part du cinquième, et accepte de lui verser une pension pendant quelques années. Celle qui se considère comme « paria » décide alors de rentrer en France après un court séjour à Lima, la capitale du pays. C'est un semi-échec, mais ce voyage initiatique lui permet d'écrire son premier livre : Pérégrinations d'une paria, où, avec un regard de Parisienne laïque et républicaine, elle détaille ses observations sur la vie sociale et politique, le pouvoir de l'Église catholique et les exclusions de toutes sortes, y compris l’esclavage dans les plantations sucrières. Le livre est mal reçu à Lima et son oncle Pío supprime la pension qu'il lui versait. Les fonds déjà reçus, qu'elle gère avec succès jusqu'à la fin de sa vie, lui permettent de vivre désormais à l'abri des soucis financiers.
Elle rentre en France en 1835, et fréquente les cercles littéraires et socialistes parisiens, dont les réunions de La Gazette des femmes. Elle rédige, sous la signature de « Mme F. T. », Nécessité de faire un bon accueil aux femmes étrangères, un projet utopiste décrivant les principes d'une association destinée à venir au secours des femmes seules, et propose ses services à Charles Fourier. Elle se déclare également aux côtés du socialiste anglais Robert Owen, lorsque celui-ci donne à Paris une série de conférences en juillet 1837.
Séparation et tentative d’assassinat
Ayant retrouvé la trace de Flora, André Chazal enlève une première fois leur fille Aline. Flora Tristan et son mari se déchirent pendant des années pour la garde des enfants. Chazal obtient la garde de leur fils Ernest, décision qui n'est pas mise à exécution, celui-ci restant domicilié chez sa grand-mère, tandis qu'Aline est mise en pension, avec un droit de visite des deux parents. En 1836, Chazal enlève de nouveau sa fille, qui s'enfuit et retourne chez sa mère. Le conflit se poursuit dans un fort climat de violences, Flora porte plainte en juin 1837 pour inceste du père d'après les dires de l'enfant de douze ans et de son frère Ernest de treize ans. Après quelques mois de prison, Chazal bénéficie d'un non-lieu. Le 14 mars 1838, elle obtient la séparation de corps d'avec son mari devant le tribunal correctionnel de Paris, le divorce étant interdit depuis 1816. Ce drame pousse Flora à se battre pour le restant de sa vie pour le droit des femmes, notamment celui de divorcer. À l'issue du jugement où il l'accuse de se prostituer, André Chazal, ruiné, aigri, la menace de mort, et jure de se venger. Le 10 septembre 1838, il lui perfore le poumon gauche d’un coup de pistolet. Défendu par le jeune avocat Jules Favre, il est condamné le 1er février 1839 par la cour d'assises de la Seine à vingt ans de travaux forcés, peine ensuite commuée en un simple emprisonnement. Remise sur pied, bien qu'une balle reste logée près de son cœur, et libre enfin, Flora reprend son véritable nom de Tristan.
Les pétitions à la Chambre des députés
Son expérience conjugale nourrit une action publique. Le 20 décembre 1837, Flora Tristan signe une pétition adressée à la Chambre des députés pour le rétablissement du divorce, aboli depuis 1816 ; Le Bon Sens la reproduit le 30 décembre. Un an plus tard, elle adresse aux mêmes députés une pétition contre la peine de mort, imprimée et vendue sous le titre À Messieurs les membres de la Chambre des députés et reproduite par Le Journal du peuple le 16 décembre 1838.
Ce second texte fait de l'indissolubilité du mariage une cause de mort violente : « les deux tiers des empoisonnements, des assassinats ont pour motifs les jalousies, les haines qui résultent de l'indissolubilité du mariage et de la servitude de la femme ». Flora Tristan y invoque explicitement « M. James de Laurence, auteur d'ouvrages remarquables » — l'écrivain James Henry Lawrence, auteur de L'Empire des Nairs, qui avait forgé en 1828 la notion de « mariticide » pour dénombrer les époux tués par leur conjoint —, puis, aussitôt après, la formule qu'elle lui emprunte et qu'il attribuait au marquis d'Herbouville, selon laquelle le poison et le poignard seraient devenus, depuis l'abolition du divorce, les ornements du mariage. Elle reprend le même argument dans Promenades dans Londres en 1840 : « on sait que l'indissolubilité du mariage met le poignard ou le poison aux mains des époux ».