Ce Jour-là

Fernand Deligny

Éducateur et animateur socioculturel français

Anúncio

Fernand Deligny, né le 7 novembre 1913 à Bergues (Nord) et mort le 18 septembre 1996 à Monoblet (Gard), est un éducateur, écrivain et réalisateur français, une des références majeures de l'éducation spécialisée. Il a été un opposant farouche à la prise en charge asilaire des enfants difficiles ou délinquants et des enfants autistes. Son expérience avec ces enfants est à l'origine de lieux alternatifs de l'éducation spécialisée, à l'image des lieux de vie.

Fernand Deligny est né de Camille Deligny et Louise Laqueux à Bergues. Après le décès de son père pendant la Première Guerre mondiale, Fernand réside à Bergerac, puis près de Lille. Il fait partie d'une troupe d’Éclaireurs de France, mouvement de scoutisme laïque. Après des études secondaires et un baccalauréat de philosophie, il entre en khâgne. Abandonnant la khâgne en deuxième année, il suit les cours de psychologie et philosophie de l'université.

C'est à cette époque (1934) qu'il découvre l'asile d'Armentières. Il effectue ensuite son service militaire et devient instituteur dans le XIIe arrondissement de Paris en 1936, puis à Nogent où il adapte la pédagogie Freinet avant d'obtenir un certificat d'aptitude à l’enseignement des enfants dits « arriérés ». En 1938, il épouse Jo Saleil, fille d'instituteur. Il est nommé ensuite instituteur spécialisé à l'hôpital psychiatrique d'Armentières. À la suite de sa mobilisation, il constate, durant l'exode de mai juin 1940, que certains de ceux qu'on appelait « malades mentaux », bien qu'ayant quitté les hôpitaux et n'ayant plus d'accompagnement psychiatrique, avaient parfaitement survécu à la guerre et en société. Sa vision critique des institutions s'en trouve renforcée. En dehors de son temps de mobilisation, il reste à Armentières jusqu'en 1943, où il met fin au régime des sanctions et organise des activités avec les pensionnaires et les gardiens. Cette expérience est relatée dans son premier livre, Pavillon 3 .

La même année, détaché au Commissariat à la famille il devient conseiller technique de l’ARSEAA (Association régionale pour la sauvegarde de l'enfant, de l'adolescent et de l'adulte). Il participe à l'ouverture d'un foyer contre la délinquance à Wazemmes, dans le vieux Lille, et 1945 met en place le premier Centre d'observation et de triage (COT). Graines de crapules, livre consacré à la jeunesse délinquante, paraît cette année là. En 1946, il est nommé délégué départemental de « Travail et Culture ». Il rencontre alors des personnalités du monde cinématographique comme André Bazin et Chris Marker.

En 1948, il est détaché, grâce à Henri Wallon, à son laboratoire de psychobiologie de l’enfant à Paris. C'est ici qu'ont lieu les réunions de création de La Grande Cordée, organisation expérimentale de « cure libre » pour adolescents psychotiques et délinquants. Créée la même année (les statuts de l'association sont déposés le 1er août), elle est présidée par Henri Wallon et contrôlée par Louis Le Guillant (chargé du suivi médico-psychologique des enfants). Avec Deligny et Wallon, la psychologue Hélène Gratiot-Alphandéry, l’ajiste Huguette Dumoulin et la responsable des Francas Christiane Macé en sont les membres fondateurs. L'association, qui s'appuie ainsi sur les réseaux des auberges de jeunesse et de l’éducation populaire, repose sur un réseau de sites dispersés sur le territoire. Soit la Grande Cordée intervient au sein des familles afin d'aider les jeunes, notamment par des consultations régulières, soit elle met en place des séjours à l'aide de son réseau, par exemple avec des ouvriers ou des artisans. L'association cherche à agir au niveau du dispositif d'existence entre l’individu et son environnement social plus que sur l'adolescent lui-même : Deligny détruit ainsi les dossiers médicaux de ces derniers avant de les accueillir. Elle est d'abord basée à Paris jusqu'en 1955, puis à Salzuit au terme de plusieurs déménagements. Elle connaît cependant des difficultés financières et politiques. Après quelques séjours dans le Vercors, en Haute-Loire et dans l'Allier, son périple se termine dans les Cévennes en 1963.

Auprès des autistes dans les Cévennes

À partir des années 1960, sur l'invitation de Jean Oury, Deligny travaille à la clinique de La Borde, où il reste en marge du travail théorique alors mené notamment par Oury et Guattari. Il écrit des scénarios, anime un ciné-club et projette des films militants. Dans les Cévennes, à Graniès, un hameau du village de Monoblet, il rencontre les jeunes autistes, notamment Janmari, un garçon mutique de 12 ans qui influence ses réflexions sur le langage. Auprès d'eux, il commence à parler et à retranscrire les lignes d'erre, ces circulations de ces jeunes dans leur espace de vie et des chevêtres, ces nœuds par lesquels passent sans cesse les autistes. Il organise un réseau de « présences proches », constitué de paysans et de travailleurs sociaux non spécialisés, qui accueillent les autistes dans ce territoire.

En 1973, avec Renaud Victor, il réalise le film Ce gamin-là qui relate la vie communautaire avec Janmari. Ce film marque les milieux éducatifs favorables à une éducation alternative et les groupes politiques libertaires. Il collabore notamment avec le centre créé par Maud Mannoni à Bonneuil-sur-Marne. Par leur démarche pionnière, ils deviennent des références emblématiques pour l'ensemble du mouvement des Lieux de vie et d'accueil. En 1974, il rencontre Isaac Joseph, avec lequel il écrit trois numéros de la revue Recherches et écrit deux livres, Nous et l'Innocent et Le Croire et le Craindre.

Gilles Deleuze s'est particulièrement intéressé au travail de Fernand Deligny. Il s'en inspire dans sa théorie du rhizome développée dans Mille Plateaux, par exemple pour élaborer les concepts de territorialisation et de déterritorialisation.

Au cours de ses différents engagements professionnels, Fernand Deligny précise qu'il cherche moins à éduquer, à réhabiliter ou à guérir qu'à élaborer des environnements et des circonstances favorables aux changements de comportements des individus. Inspiré par le travail de Henri Wallon et d'Anton Makarenko, il insiste sur l'idée que l'éducateur ne doit pas s'appuyer sur le passé du jeune délinquant par exemple mais sur le milieu capable de favoriser un sens de la collectivité. Il s'attaque au volontarisme pédagogique par lequel des éducateurs entendent réformer les éduqués avec condescendance, incitant à travailler avec les jeunes par des projets formulés avec eux. Si la perspective de la rééducation traverse encore les écrits des années 1940-1950, elle disparaît avec la prise en charge des enfants autistes.

L'approche de Deligny est redevable de la pensée théorique de Henri Wallon : il se réfère ainsi à son livre Les origines du caractère chez l'enfant dans Les vagabonds efficaces et lors de la présentation du film Le Moindre Geste en 1971. Il reformule trois aspects de la notion de milieu chez le psychologue selon lesquels les procédés culturels s'ajoutent aux conditions naturelles afin d'agir sur elles ; le sujet se construit à l'intersection d'une multitude de milieux comme l'école ou la famille ; et la rencontre de nouveaux milieux suscitent des opportunités nouvelles.

Fernand Deligny s'oppose à la conception finaliste de la rééducation défendue par le scoutisme et par la neuropsychiatrie infantile d'après-guerre. Il n'inscrit pas son travail dans un processus de régénération morale ou de démarche thérapeutique mais porte son attention sur ce que les jeunes affrontent sur le moment, ici et maintenant. Il met l'accent sur le comportement à adopter face à l'évènement et aux circonstances données et non pas sur l’intériorité du sujet. Il refuse « l'escroquerie aux sentiments » qui domine alors le milieu de la rééducation : le rôle de l'éducateur n'est pas de donner de l'amour ou de manifester de la charité mais de construire quelque chose de commun.

Selon Catherine Perret, l'anthropologie de Fernand Deligny est infra-politique, c'est-à-dire à la fois en deçà et au niveau inférieur du politique : son approche, bien que subversive, s'attaque à la base du travail social, à ce qui est méprisé par la société, et la recherche du commun a lieu sans référence à un idéal. S'il se revendique comme un communiste incomplet, ce n'est pas dans une démarche partisane, mais en ce qu'il reconnaît comme essentielle la commune dépendance à autrui.

Anúncio

Bientôt sur l'application World in Stories

Audio, téléchargement hors ligne, sans publicité et plus.

Découvrir Premium
Fernand Deligny | World in Stories