Eugène Criqui, né le 15 août 1893 dans le 4e arrondissement de Paris et mort le 7 mars 1977 à Noisy-le-Grand en Seine-Saint-Denis, est un boxeur français, champion du monde des poids plumes en 1923.
Champion de France des poids mouches avant la Première Guerre mondiale avec un style scientifique, le boxeur est gravement blessé à la mâchoire par une balle allemande pendant la bataille des Éparges. Opéré à de multiples reprises, il devient « Gégène la Gueule cassée ». Loin d'abandonner le sport, le Parisien devient un redoutable cogneur sous la direction de Robert Eudeline. Au début des années 1920, une longue tournée australienne pleine de succès et une victoire expéditive sur Charles Ledoux lui ouvrent les portes des principaux championnats internationaux.
Face aux meilleurs athlètes de la catégorie des poids plumes, de tous les continents, ses exploits lui valent le surnom de « Roi du KO ». Eugène Criqui devient l'incontestable champion d'Europe en battant Arthur Wyns puis en défendant sa ceinture à trois reprises. Le rescapé de l'enfer voyage en Amérique pour contester à Johnny Kilbane son titre de champion du monde des poids plumes. Le 2 juin 1923 au Polo Grounds, son triomphe par knockout au sixième round du combat en fait un fleuron du sport français. Le deuxième champion du monde français de boxe anglaise ne le reste que deux mois. Détrôné par Johnny Dundee, il rentre en France sans ceinture mondiale.
La perte de son titre mondial marque le début de son déclin. Blessé à la main lors d'un combat caritatif pour les laboratoires, Criqui est moins actif, moins en rythme. Il enchaîne plusieurs défaites avant de prendre sa retraite sur une ultime victoire en 1928. Reconverti entraîneur, il ne connaît pas la même réussite depuis l'extérieur des rings. Modeste et simple, l'ancienne gloire s'éloigne peu à peu du milieu de la boxe. Un gala est organisé à son profit sous l'Occupation, l'ancien soldat n’ayant pour revenu qu’une pension d'invalidité pour le reste de sa vie. Vice-président de l'Association amicale des anciens combattants et mutilés, il devient aveugle avant de mourir en 1977. Son entrée au panthéon de la boxe, l'International Boxing Hall of Fame, en 2005, le fait sortir d'un long oubli.
Eugène Criqui naît le 15 août 1893 dans le 4e arrondissement de Paris. Il est le fils d'Eugène Félix Criqui, garçon de café et sommelier originaire de Strasbourg, et de Joséphine Marie Garnier, domestique native de la Mayenne, mariés le 6 octobre 1892 dans le 3e arrondissement de Paris. Le jeune garçon ne s'attarde pas à l'école et aide financièrement sa famille modeste en travaillant dès l'âge de treize ans. Il travaille en tant qu'apprenti tourneur-décolleteur dans une usine de la rue Saint-Maur à Belleville. Criqui n'a pas bon caractère et son apparence chétive cache une force insoupçonnable. Petit voyou, il apprend à se battre dans la rue et remporte régulièrement ses duels.
Vers l'âge de seize ans, il fait la connaissance d'Auguste Saint-Didier qui vient de monter une société de sportifs où la boxe anglaise tient la place principale. Criqui entre dans la société et commence les combats officiels entre les cordes en tant que professionnel en 1910. De son propre aveu, Criqui ne s'entraîne ni physiquement ni techniquement, et progresse par l'observation et les combats d'entraînements face à Georges Bernard, Paul Manceau ou encore Lucien Vinez. Saint-Didier le lance dans le championnat des novices organisé au Wonderland. Après plusieurs victoires en tours éliminatoires, il s'incline face à son camarade d'entraînement Lucien Vinez, plus lourd que lui de 8 kg. Perdant mais heureux, car le créateur de la compétition, Théodore Vienne, lui donne 75 francs.
En décembre 1911, le boxeur parisien affronte l'Anglais Buster Brown au Wonderland pour quatre-vingts francs. Il le met knockout rapidement dans la première reprise, si bien que le public réclame qu'il combatte une deuxième fois, cette-fois contre le Martiniquais Cherubin Durocher.
Champion de France d'avant-guerre (1912-1914)
Le 14 février 1912, Eugène Criqui devient champion de France des poids mouches en dominant manifestement René Voirin, ce qui lui vaut d'être proclamé vainqueur à l'unanimité des trois juges. À la fin de l'année, il voyage pour la première fois de sa carrière à l'étranger et va battre aux points le Britannique Tom Smith sur ses terres. De retour en France, Criqui remet en jeu son titre national contre Francis Charles. Au Cirque d'Hiver, le champion bat son challenger par abandon au dix-septième round, mais il perd son titre, les organisateurs ne sont pas en règle avec la Fédération française de boxe qui décide de retirer le titre au boxeur au profit d'Albert Bouzonnie. Pour reconquérir son bien, Criqui doit affronter le champion désigné, ce qu'il fait à l'Élysée-Montmartre en février 1913. Il le bat aux points à l'issue d'un match terne, mais Bouzonnie conserve son titre parce que la rencontre n'a pas été précédée d'un défi. Un mois plus tard, Criqui rencontre, à Paris, le champion britannique Sid Smith (en) qui gagne le combat, en vingt rounds, aux points.
Eugène Criqui traverse la Manche pour affronter le champion d'Angleterre Percy Jones à Liverpool le 12 février 1914. Reconnu comme le champion du monde de la catégorie, Jones ne met aucun titre en jeu et est surpris par le batailleur français qui le bat aux points. Les deux hommes signent rapidement pour se disputer quelques semaines plus tard une revanche avec les titres comme enjeu. Pour se préparer, Criqui multiple les combats et les victoires, face à Gaston Simon, Cherubin Durocher, Jack Bertin et Pat McAllister. Le grand match se tient le 26 mars, une nouvelle fois à Liverpool. Les deux champions doivent se présenter à la limite des poids mouches (50,800 kg), soit plus de deux kilogrammes de moins que pour la première rencontre. Le Gallois prend l'avantage sur un Criqui, fatigué, amaigri, dès la deuxième reprise, l'envoyant au tapis à deux reprises sept et huit secondes. S'il passe à côté de son combat, le Parisien va jusqu'au terme de celui-ci et est logiquement annoncé perdant aux points par les juges.
Si sa défaite par knockout contre Charles Ledoux et son courage sont remarqués par la presse, la différence de puissance entre « Cyclone Ledoux » et la mécanique plus fragile de Criqui ne fait aucun doute. Lorsque sa carrière pugilistique est interrompue par la Première Guerre mondiale, le boxeur parisien est dans l'ombre du champion français incontesté de sa catégorie.
Gueule cassée à la mâchoire de fer (1914-1916)
Réformé de service militaire — officiellement parce que trop maigre et chétif, officieusement sur demande de son manager et grâce aux privilèges du sportif —, Eugène Criqui s'engage lorsque la mobilisation française est déclenchée en août 1914. Le boxeur est affecté le 1er septembre au 54e régiment d'infanterie de ligne à Compiègne qu'il rejoint par la voie ferrée. Armé d'un fusil Lebel, habillé d'un képi et pantalon rouge vif, Criqui suit le début de sa formation en Picardie. Après le passage obligatoire à la vaccination anti-typhoïdique, l'athlète s'illustre sur le champ de tir dès les premiers jours de sa formation bien qu'il épaule et vise en gaucher, son œil droit étant toujours marqué par son affrontement avec Charles Ledoux. Criqui rejoint la Mayenne en camion pour deux nouvelles semaines d'entraînement afin de terminer sa formation à Laval. Par la voie ferrée et une longue randonnée dans la campagne, le régiment atteint le front près de Rupt-en-Woëvre dans la Meuse. Le soldat enchaîne les gardes dans les tranchées. L'hiver et les rats n'épargnent personne sur la tranchée de Calonne où les obus pleuvent en février 1915.
La vie de l'ancien boxeur bascule le 14 mars 1915 aux Éparges :
« Et je m'installe, fusil chargé, à mon créneau, guettant. Tout à coup, une tache grise remue là-bas. Instinctivement, j'ai tiré. [...] La tache a disparu. Je recharge et reviens au créneau. Je regarde une ou deux secondes le champ bouleversé qui s'offre à ma vue... Et, tout à coup, vlan ! ... un coup de cravache me cingle le visage. Je tombe assis dans la tranchée. »