L'Essex est un baleinier américain qui a fait naufrage le 20 novembre 1820 au milieu de l'océan Pacifique à la suite d'une attaque par un grand cachalot. Les naufragés dérivèrent pendant treize semaines à bord de trois petites baleinières et se livrèrent à des actes de cannibalisme.
Le romancier américain Herman Melville, qui a découvert le récit de ce naufrage en 1841 à l'occasion de sa rencontre avec le fils d'un des protagonistes (Owen Chase), s'en est fortement inspiré pour l'écriture de son roman Moby-Dick, paru en 1851.
L’Essex quitte l’île de Nantucket le 12 août 1819 pour une nouvelle campagne de chasse à la baleine qui doit durer deux ans et demi. Il est placé sous le commandement de George Pollard Jr., 28 ans, qui sert à bord de l’Essex depuis 1815. Le commandant est assisté du second capitaine Owen Chase, 22 ans, et du lieutenant Matthew Joy, 26 ans, et l’équipage comprend dix-huit matelots.
Le 21 août 1819, neuf jours après avoir largué les amarres, le navire essuie une violente rafale, qui manque de le faire couler, lui faisant au passage perdre son perroquet, ainsi que deux baleinières, une troisième étant également endommagée. Malgré cela, le capitaine Pollard choisit de reprendre la route, sans chercher à remplacer les deux embarcations ni à réparer les dommages.
L’Essex fait escale aux Açores et capture la première baleine une fois passé l’équateur. À partir du 25 novembre, il commence à doubler le cap Horn et arrive enfin en janvier 1820 en vue de la petite île Santa María, au large du Chili, près de la baie d'Arauco. Après quelques mois infructueux sur les côtes du Chili, le baleinier a plus de chance au large des côtes du Pérou où il capture onze cachalots en deux mois. En septembre 1820, lors d’une escale dans un petit village de pêcheurs équatorien du nom d’Atacames, Henry Dewitt, un des sept matelots afro-américains du navire, déserte, ramenant l’effectif du bateau à vingt hommes. Cette désertion indispose le capitaine, car chacune des trois baleinières mobilise six hommes (quatre aux avirons, un à la barre, un au harpon), ce qui ne laisse plus que deux hommes au lieu de trois pour diriger le baleinier.
En octobre 1820, le navire fait escale huit jours aux îles Galápagos, rempli de 700 barils d’huile, soit la moitié de sa capacité. Puis il se dirige, en longeant l’équateur, vers l’Offshore Ground, lieu de concentration en plein Pacifique des bancs de cachalots. Le 20 novembre, les trois baleinières sont mises à l’eau au vu d’un banc de cachalots, mais Chase doit revenir à bord pour réparer sa barque endommagée. C’est là qu’une double collision avec un cachalot de 25 mètres se produit. Il y eut deux chocs, un latéral puis un frontal : le baleinier prit l’eau et commença à gîter. Les deux autres baleinières, commandées par Pollard et Joy, revinrent sur leur navire d’attache. Avant que le baleinier ne sombre, l’équipage eut le temps de rassembler vivres, matériel de navigation et d’équiper les trois baleinières de mâts et de voiles, puis de se répartir dans les trois embarcations. Quoique le récit de la collision ait été largement diffusé comme une « attaque » du cétacé contre le navire, on ignore lequel a percuté l'autre.
Au lieu de se diriger vers les Marquises (terre émergée la plus proche du lieu du naufrage) ou les îles de la Société, considérées comme peu sûres en raison de la peur du cannibalisme, les marins décident de voguer vers le sud pour attraper les conditions plus favorables les ramenant sur l’Amérique du Sud. Sans s’attacher pour ne pas réduire leur vitesse, les trois baleinières, chacune sous le commandement d'un des trois supérieurs : Pollard, Chase et Joy, arrivent difficilement à naviguer de conserve. À force de rationnement, les naufragés souffrent cruellement de soif. Alternativement ballottées par les tempêtes et immobilisées par manque de vent, les trois baleinières sont beaucoup plus à l’ouest qu'imaginé, à l’île Henderson que Pollard prend pour l’île Ducie. Henderson est inhabitée depuis la fin du XVe siècle ; s’ils avaient atterri sur l’île Pitcairn, 190 kilomètres au sud-ouest, les naufragés auraient pu recevoir l’aide des descendants des mutins du Bounty qui habitaient l’île depuis 1790, et de leur dernier représentant John Adams. Ils séjournent sur Henderson du 20 au 27 décembre (été austral) pour reprendre leurs forces, mais les faibles ressources de l’île (oiseaux de mer, crabes de cocotier, œufs et lepidium, ainsi qu’une petite source d'eau douce), sont rapidement épuisées et ne permettent pas de survivre longtemps. Trois des marins non-natifs de Nantucket (l'Anglais Thomas Chappel, Seth Weeks et William Wright) décident toutefois de rester sur terre et de tenter leur chance sur l’île.
Les dix-sept hommes restants repartent, espérant rejoindre l’île de Pâques, mais le gros temps les entraîne plus au sud. Ayant pris conscience de cela, ils décident, le 4 janvier 1821, de faire route vers Más a Tierra (où près d’un siècle plus tôt, Alexandre Selkirk a survécu seul pendant plus de 4 ans). Le 10 janvier 1821, Joy, qui est malade depuis le départ de l’île, est le premier à mourir. Son corps est livré à l’Océan et Pollard confie le troisième bateau au barreur Obed Hendricks. La répartition est alors la suivante : baleinière de Pollard, cinq hommes ; celle de Chase, six hommes ; celle d'Hendricks, cinq hommes. Le 12 janvier à l’aube, l’embarcation de Chase perd de vue les deux autres équipages.
La maladie de Joy ne lui a pas permis d'être assez vigilant dans le rationnement. Les provisions sont épuisées et les deux équipages vont devoir partager les maigres ressources. Le 20 janvier, un des hommes d’Hendricks, un Afro-Américain du nom de Lawson Thomas, meurt. Les rescapés, affamés et déshydratés, décident de manger le cadavre au lieu de le jeter par-dessus bord. Ils partagent cette nourriture avec l’équipage de Pollard. Trois jours plus tard, Charles Shorter meurt, et son cadavre subit le même sort. Puis le 27, c'est au tour d’un troisième Afro-Américain, Isaiah Sheppard, et, le 28, d’un quatrième, Samuel Reed. Il ne reste que quatre hommes dans l’embarcation de Pollard et trois dans celle d’Hendricks lorsqu’à l'aube du 29 janvier, les deux équipages se perdent de vue. Le 2 février, de nouveau à court de vivres, les quatre rescapés de l'embarcation de Pollard décident de tirer au sort l’homme à sacrifier pour la survie des trois autres. C'est Owen Coffin, âgé de 18 ans, que le sort désigne. Or, Coffin n’est autre que le cousin germain du capitaine Pollard, qui s’est juré de le protéger avant le début du voyage. Celui-ci se propose alors de prendre sa place, mais Coffin refuse, arguant que c’est son « droit » de mourir pour que les autres puissent survivre. Après un nouveau tirage à la courte-paille, il est finalement abattu d'une balle dans la tête par son ami d’enfance Charles Ramsdell (17 ans). Le 11 février, la mort par épuisement de Barzillai Ray offre un dernier répit. Le 23 février, alors qu’ils s’approchent de l’île Santa María, le bateau Dauphin les aperçoit et les recueille. Les deux rescapés sont le capitaine Pollard et le matelot Charles Ramsdell. En revanche, Hendricks et ses deux compagnons, William Bond et Joseph West, ne seront jamais retrouvés.
Le 5 mars 1821, le Dauphin transfère les deux hommes au Two Brothers, que Pollard commandera deux ans plus tard, lors d’un nouveau voyage à l'issue duquel il fera naufrage. Ils débarquent à Valparaíso, où ils sont récupérés quelques jours plus tard par l’USS Constellation.
Sur le bateau de Chase, Richard Peterson, seul Afro-Américain à bord de l'embarcation, meurt le 20 janvier. Le corps est jeté à la mer. Le 8 février, Isaac Cole meurt et les survivants décident de garder son corps pour se nourrir. Le 18 février, les trois rescapés, Chase, Lawrence et Nickerson, sont récupérés par un vaisseau anglais, l’Indian.
Le 10 mars, le Surry, un navire connu pour transporter les bagnards vers les colonies pénales australiennes, appareille de Valparaíso pour Sydney. Informé des événements, il accepte de faire escale à l’île Ducie pour vérifier si les trois naufragés de l’île sont encore vivants. Ne trouvant personne sur l’île, il poursuit jusqu’à celle d'Henderson, où il arrive le 9 avril 1821. Thomas Chappel, Seth Weeks et William Wright, épuisés, mais vivants, sont récupérés. Secourus, ils sont ensuite débarqués à Port Jackson.