Ce Jour-là

Erri De Luca

Écrivain, journaliste engagé, poète et traducteur italien

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Erri De Luca, né Enrico De Luca le 20 mai 1950 à Naples, est un écrivain, journaliste, homme de gauche, poète et traducteur italien contemporain. Il a obtenu en 2002 le prix Femina étranger pour son livre Montedidio et le prix européen de littérature en 2013 ainsi que le prix Ulysse pour l'ensemble de son œuvre.

Une enfance dans le quartier populaire de Montedidio

Enrico « Henry » De Luca naît dans une famille bourgeoise napolitaine ruinée par la guerre qui a détruit tous ses biens. Ses parents trouvent un logement de fortune dans le quartier populaire et surpeuplé de Montedidio. Sa sœur cadette et lui grandissent dans « la maison de la ruelle » entre une mère attentive, mais impérieuse et humiliée par sa nouvelle pauvreté, et un père bienveillant, mais « trop lointain » :

« À nous autres enfants, moi d'abord, par ordre d'apparition, puis ma sœur, on nous donna une éducation qui me sembla toujours appropriée au manque d'espace et de moyens ; on parlait à voix basse, on se tenait bien à table, essayant de ne pas salir le peu de vêtements décents que nous avions. »

La famille De Luca vit isolée et ne se mêle pas à la population de son quartier. Cette nouvelle position sociale ressentie comme une déchéance et l'éducation rigide des parents rendent l'atmosphère familiale oppressante. Le travail acharné du père ramène toutefois la famille à meilleure fortune et lui permet de s'installer dans « la belle maison » située dans un quartier de maisons neuves construites sur la colline au-dessus de Mergellina, où « nul ne disait d'où il venait, ils semblaient tous avoir poussé en ce lieu en même temps que les maisons. »

L'adolescence d'Erri De Luca dans ce nouveau quartier n'est pas plus heureuse :

« Dans la maison de la ruelle nous mangions sur le marbre de la table de cuisine, assis sur des chaises paillées comme des chaises d'église. Il fallait saisir les choses doucement, les accompagner pour éviter les chocs. L'espace était réduit, le moindre geste faisait du bruit. Dans la maison suivante, à table, il y avait des nappes, des chaises rembourrées et on parlait, on se taisait aussi, d'une autre façon : on racontait les choses de l'école et l'air s'assombrissait car, bien que travaillant, nous rapportions des notes insuffisantes. Les reproches s'étendaient à tout le reste, coupaient l'appétit. Je sentais le poids de la nourriture, de la chaise, du temps ; alors que même le marbre était léger à la table sur laquelle j'avais appris à ne pas faire de bruit, à laquelle j'apportais les nouvelles de mes bonnes notes. »

La jeunesse de De Luca n'est pas une époque heureuse à l'exception des quelques jours de vacances passés sur l'île d'Ischia : « Je ne peux pas dire que j'ai été heureux, enfant. Sauf durant les étés sur l'île d'Ischia, en face de Naples. Nous y possédions un cabanon sans eau courante et ma mère nous laissait en totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons, en intimité avec la nature, qui elle-même n'était pas tendre : elle brûlait, piquait. Il fallait s'en défendre. J'ai donc su tout de suite que la beauté avait un prix. Elle n'était ni gratuite, ni donnée. Pour moi, le bonheur est cette possibilité d'arracher à la vie un petit butin. »

Ses romans ont tous un fondement autobiographique. « Mes romans se ressemblent parce que le personnage principal en est la ville de Naples. Tous les autres protagonistes sont des fourmis, installées sur les pentes du volcan. » L'italien est pour lui une seconde langue et il a toujours parlé le napolitain avec sa mère jusqu'à sa mort en 2009 tandis que son père tenait à ce que sa sœur et lui parlassent un italien parfait. De Luca revendique ce double héritage, son appartenance d'écrivain à Naples et son amour de l'italien, la langue de son père dans laquelle il reconnaît sa patrie. Le père du jeune héros de Montedidio (2001) dit à son fils :

« Nous vivons en Italie… mais nous ne sommes pas Italiens. Pour parler la langue nous devons l'étudier, c'est comme à l'étranger, comme en Amérique, mais sans s'en aller… C'est une langue difficile… mais tu l'apprendras et tu seras Italien. »

Parler l'italien était après-guerre un signe de promotion sociale et a servi à la famille De Luca à marquer ses distances avec son quartier de Montedidio : « Nous ne parlions pas napolitain. Nos parents se défendaient de la pauvreté et du milieu avec l'italien. » Erri De Luca qui voit l'italien « comme une étoffe, un vêtement sur le corps nu du dialecte, un dialecte très à l'aise dans l'insolence » utilisera le caractère imagé et savoureux du napolitain dans ses romans et le mettra dans la bouche de ses personnages.

Son père pour qui il éprouva toujours de l'admiration lui a transmis sa passion des livres. Son lit d'enfant était installé dans une pièce remplie de livres, de romans et d'essais sur la Seconde Guerre mondiale. « Je n'avais pas de chambre d'enfant : j'étais l'hôte des livres de mon père. » Il hérite de son père le goût des livres et de la lecture comme plus tard il héritera de sa bibliothèque. Le jeune lecteur qu'il était a écrit également très tôt et l'écriture a été la véritable compagne de son adolescence.

À à peine seize ans, il se déclare communiste. Il s'indigne de la mainmise de la marine américaine sur la ville et des injustices sociales à Naples et dans le monde, il s'indigne contre la politique du maire Achille Lauro. Erri De Luca dans Tu, mio fera dire à son jeune héros qui s'adresse à son père :

« Je vois notre ville tenue en main par des gens qui l'ont vendue à l'armée américaine… Je vois que personne ne s'en soucie, personne ne s'en indigne, n'en a honte. Je vois que la guerre nous a humiliés. Ailleurs, elle est finie depuis longtemps, chez nous, elle continue… je sais qu'un impérieux besoin de répondre est en train de s'imposer physiquement à moi. »

Engagement politique, vie d'ouvrier

En 1968, dès ses études secondaires terminées, le jeune De Luca quitte la maison familiale pour Rome et s'engage dans l'action politique révolutionnaire. À cette époque où il retrouve une famille parmi les manifestants qui demandent le retrait des forces américaines du Vietnam, il change son prénom de Harry lui venant d'une grand-mère d'origine américaine en Erri, par simple transcription phonétique de la prononciation italienne de « Harry ».

Il devient anarchiste en lisant Hommage à la Catalogne de George Orwell. Il participe en 1969 au mouvement d'extrême gauche Lotta Continua et en devient l'un des dirigeants, responsable de son service d'ordre, jusqu'à sa dissolution à l'été 1977. N'imaginant pas d'entrer dans la clandestinité et dans la lutte armée comme certains de ses camarades, le jeune homme entre en 1978 chez Fiat où il participe à toutes les luttes ouvrières, même violentes. Il y reste deux ans jusqu'à l'échec des mouvements sociaux à l'automne 1980 au moment des licenciements massifs auxquels procède le siège de Turin. C'est à cette époque que prennent fin ses douze années de lutte politique.

Il poursuit alors jusqu'en 1995 une vie d'ouvrier solitaire et itinérant. Cette vie d'ouvrier sans qualification est rude : il passe un mois à Milan dans le bruit infernal d'un marteau piqueur à casser une dalle blindée dans un souterrain dont il ressort chaque soir entièrement sourd avec les paupières qui tremblent, rapporte Caterina Cotroneo dans sa thèse de doctorat consacrée à Erri De Luca et Naples. Il sera manœuvre dans sa ville natale après le tremblement de terre de novembre 1980, puis fuyant les lois spéciales de son pays, il trouvera refuge en France en 1982 où il travaillera sur des chantiers dans la banlieue parisienne.

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