Elsa Barraine, née le 13 février 1910 à Paris 18e et morte le 20 mars 1999 à Strasbourg, est une compositrice, professeure de musique et résistante française.
Née dans une famille de musiciens et révélant très jeune des facultés pour la musique, elle intègre à neuf ans le Conservatoire de Paris où elle obtient plusieurs premiers prix. Élève dans la classe de composition de Paul Dukas, avec qui elle se lie d’amitié, elle devient en 1929 la quatrième femme à remporter le Premier Grand prix de Rome. À la suite des accords de Munich, Elsa Barraine intègre le parti communiste. En 1941, elle fonde le Front national des musiciens qui lutte contre la propagande nazie dans le domaine de la musique. Après la guerre, elle participe à la fondation de l'Association française des musiciens progressistes, laquelle s'inspire des idées du Manifeste de Prague en réaction au formalisme et à l'abstraction de « l'art bourgeois ». De 1952 à 1974, la compositrice enseigne comme professeur au Conservatoire de Paris, où elle devient titulaire de la classe d'analyse en 1969. En 1972, elle est nommée inspectrice des théâtres lyriques nationaux à la Direction de la Musique du ministère de la Culture.
Considérée comme une compositrice « visionnaire », Elsa Barraine inscrit dans son œuvre ses idéologies politiques, humanistes et religieuses, comme dans Pogromes, Song-Koï ou sa Symphonie no 2. Ses compositions s'intègrent dans la lignée du néo-classicisme, mais avec un travail prononcé pour le timbre et la couleur instrumentale. Bien qu'elle soit considérée comme « l'une des compositrices françaises les plus remarquables du milieu du XXe siècle », sa musique est encore rarement jouée aujourd'hui.
Elsa Jacqueline Barraine naît le 13 février 1910 à Paris. Son père, Mathieu Barraine (1870-1943), est violoncelliste solo à l’Opéra de Paris et est réputé pour son « très bon coup d’archet ». Il est mobilisé lors de la guerre de 1914-1918, tout comme l’a été son père au moment de la guerre de 1870. Sa mère, Octavie Jeanne Boisson (1877-1964), est pianiste amateur, donne quelques cours de piano, chante dans les chœurs de la Société des concerts du Conservatoire et fait partie de l’orchestre de Cologne. Le couple donne naissance en 1906 à une première fille, Agnès, qui quitte rapidement le domicile familial pour devenir « professeur de musique dans les écoles de Paris ».
Enfant, Elsa Barraine témoigne déjà d’une excellente oreille musicale. Elle grandit en écoutant son père jouer la musique de grands compositeurs, comme Beethoven ou Bach, et l’accompagne à l’Opéra où elle découvre la musique de Wagner, qui sera une révélation. Elle ne va pas non plus à l’école, mais reçoit quand même des cours de français et de culture générale d’un voisin, car ses parents « ne lui demandent pas son avis pour l’envoyer au conservatoire ».
Elsa Barraine entre au Conservatoire de Paris en classe de solfège à l’âge de neuf ans, puis de piano chez Georges Falkenberg. La jeune fille entre ensuite dans la classe d’harmonie de Jean Gallon, la classe de contrepoint et fugue de Georges Caussade et d’accompagnement au piano avec André Estyle. En 1925, âgée de quinze ans, elle obtient un premier prix d’harmonie, suivi deux ans plus tard des premiers prix de fugue, de contrepoint et d’accompagnement. À dix-sept ans et sur les conseils d’Henri Rabaud (directeur du conservatoire), elle intègre la classe de composition de Charles-Marie Widor puis de Paul Dukas, qui lui succède en 1928. Ce dernier est « l’une des grandes personnalités du monde musical au début du XXe siècle, admiré pour sa rigueur, sa vaste érudition littéraire, sa hauteur d’esprit ». Elsa Barraine a alors comme collègues Yvonne Desportes, Tony Aubin, Maurice Duruflé, Claude Arrieu et Olivier Messiaen. Elle et Messiaen deviendront amis et auront des contacts réguliers tout au long de leur vie. Elle suit également les cours de Dukas à l’École normale de musique pour les élèves étrangers, au cours desquels il évoque des sujets autres que la musique comme l’Histoire et la littérature.
La jeune femme qualifie les cours de Dukas de « très vivants et animés », « naturellement la musique bien sûr mais aussi c’était un cours d’Histoire, de philosophie, de métaphysique… ». Elle voit dans son enseignement « une leçon constante d’art et de vie — noblesse de l’art, noblesse de l’artiste — et y décèle une exigence dans la recherche de soi-même ». Bien qu’« intimidée par cette personnalité qu’elle admire », elle hérite de Dukas de véritables talents d’orchestratrice, même si elle n’ose pas lui présenter ses devoirs. Paul Dukas remarque également la personnalité et le talent de son élève. Les deux se lieront alors d’amitié. Au cours de ses années avec Dukas, Elsa Barraine compose plusieurs pièces dont un Nocturne pour violon et piano (1928) ainsi qu’un premier Prélude et fugue pour orgue sur un chant israélite (1928).
En 1928, « elle se hasarde » à concourir au prix de Rome où elle obtient un deuxième second Grand Prix pour sa cantate Héraclès à Delphes. L’année suivante, elle remporte le Premier Grand Prix (22 voix sur 31) avec La Vierge guerrière, une trilogie sacrée sur Jeanne d'Arc d'après un texte d’Armand Foucher. Celle qu'on appelle aussi « La Pucelle d'Orléans » était parvenue, cinq siècles avant, le 8 mai 1429, à faire lever le siège mené par l'armée anglaise autour de cette ville. Le jury loue la jeune compositrice pour sa « haute qualité dans ses notations subtiles et ses élégances familières ». La jeune femme explique avoir été « très surprise » de cette victoire car le sujet donné, décrivant la vie de Jeanne d'Arc, ne l’inspirait pas beaucoup et les autres concurrents « étaient très remarquablement doués. Enfin, la chance s’en étant mêlée, j’ai gagné cette grande partie ». Elle devient la quatrième femme à remporter le Premier Prix de Rome.
Elsa Barraine séjourne à la villa Médicis, à Rome, de décembre 1929 à avril 1933. La compositrice n’aime pas la vie sur place, s’ennuie de Paris et de ses camarades du Conservatoire. Elle n’apprécie également pas l’ambiance de l’établissement et voit d’un très mauvais œil le régime fasciste de Mussolini. Elle s’occupe en lisant les ouvrages de la bibliothèque de la Villa et en recopiant un exemplaire de la Bhagavad-Gītā que Dukas lui a prêté — document qu’elle conservera toute sa vie. Elle découvre aussi la peinture italienne et sympathise avec ses camarades d’arts plastiques. Plusieurs de ses collègues viennent lui rendre visite comme René Guillou, Tony Aubin ou Yvonne Desportes. En 1930, elle suit Dukas et le tient informé des répétitions et représentations de son opéra Ariane et Barbe-Bleue.
De son séjour naissent plusieurs œuvres, bien qu’elle déclare ne pas « travailler efficacement », comme sa Symphonie n°1 (1931) ou un Thème et variations pour piano (1933). Ses œuvres Harald Harfagar (1929) et Trois esquisses symphoniques (1931) sont programmées par les concerts Straram, ce qui lui permet de revenir temporairement à Paris. À plusieurs reprises la compositrice demande des congés afin de fuir la villa Médicis. Sur les conseils de Dukas, elle compose pendant l’hiver 1931 Le roi Bossu, opéra comique en un acte sur un livret d’Albert Carré, qui est créé le 17 mars 1932 à l’Opéra-Comique. À la suite de l’antisémitisme montant en Italie sous Mussolini et en Allemagne sous Hitler, elle compose Pogromes, d’après un texte du poète André Spire, un poème symphonique qui reçoit un bon accueil et témoigne de sa crainte de ce qui peut arriver au peuple juif. Il s’agit d’une des premières œuvres de la compositrice qui témoigne d'« une sensibilité politique ». Pogromes est suivi par plusieurs autres pièces dans la même lignée, dont Trois chansons hébraïques enfantines pour voix et piano (1936) et Quatre chants juifs (1937).
Retour à Paris et actions dans la Résistance
De retour à Paris en 1934, elle retourne vivre chez ses parents avant de s’installer au no 45 rue de Lille. Elsa Barraine est engagée comme pianiste accompagnatrice pour les chœurs Félix Raugel, puis obtient le poste de cheffe de chant à l’Orchestre national en 1935. Très affectée par le décès de Paul Dukas survenu le 17 mai 1935, elle compose l'année suivante, pour l'anniversaire de sa disparition, une œuvre pour piano appelée Tombeau de Paul Dukas.