Dorothy Parker, née Rothschild le 22 août 1893 à Long Branch dans le New Jersey et morte le 7 juin 1967 à New York, dite parfois Dottie, est une poète, nouvelliste, critique littéraire, parolière, dramaturge, scénariste et dialoguiste américaine, connue pour son humour caustique, ses mots d'esprit et le regard acéré qu'elle porte sur la société urbaine et patriarcale du XXe siècle. Elle fait partie des fondateurs de la revue internationale The New Yorker. Pour son agilité intellectuelle, elle est surnommée « The Wit » (la vive d'esprit, la fine d'esprit, la sagace).
Dorothy Rothschild est la quatrième et dernière enfant de Henry Rothschild, un tailleur prospère de confession juive, et d'Eliza Marston Rothschild, une protestante d'ascendance écossaise. Le couple Rothschild quitte la ville de New York avec leur fille Helen âgée de neuf ans et leurs deux fils, Harold et Bertram âgés respectivement de six et quatre ans pour prendre leur vacances au bord de l'Océan Atlantique. Cette année de 1893 est marquée par un été à la chaleur humide particulièrement insupportable à New York. Les Rothschild vont chercher la fraîcheur de la brise océanique. Henry Rothschild a fermé son entreprise où travaillent 200 salariés pour une durée d'une semaine.
Eliza Rothschild est enceinte, elle est au septième mois de sa grossesse, Henry espère que la fraîcheur marine fera du bien à son épouse, mais Eliza a quarante ans et il faut être prudent vis-à-vis de son état. La famille Rothschild monte dans leur phaéton pour pique-niquer à Point Pleasant avant de se rendre dans leur cottage situé dans le lieu-dit West End à proximité du village de Long Beach Township. Dans la soirée du 22 août 1893, il faut appeler une sage-femme et un médecin car Eliza Rothschild est en plein travail d'accouchement et peu avant 22 heures, elle donne naissance à sa seconde fille, Dorothy. C'est une enfant prématurée, née deux mois avant le terme attendu, probablement en raison de plusieurs facteurs tels que la chaleur accablante de cet été-là, la fatigue du voyage, les brinquebalements du phaéton sur les rues pavées de New York puis sur la route de terre mal entretenue conduisant au bord de l'océan.
Dorothy est chétive, en mauvaise santé, ce n'est qu'au bout de trois semaines que le médecin autorise le retour de la mère et l'enfant à leur résidence de New York située sur la 8e Rue dans le quartier de Manhattan où une infirmière et des domestiques prendront soin de la mère et de son enfant.
En conflit avec son père et sa belle-mère
La maison des Rothschild est toujours animée par les visites des frères et sœurs de Henry Rothschild, les va-et-vient des servantes, le tapage permanent occasionné par ses oncles et tantes. Dorothy est regardée par son père comme une enfant en sursis à laquelle on ne s'attache pas, ses frères et sa sœur sont trop âgés pour jouer avec elle, la seule personne qui lui donne de l'affection est sa mère. En juin 1898, comme à leur habitude, la famille Rothschild se rend dans leur cottage de West End. Quelques semaines plus tard, Eliza Rothschild est prise de violentes quintes de toux et de troubles intestinaux, sa santé se dégrade vite et elle meurt le 20 juillet 1898
Ce décès plonge la petite Dorothy qui n'a que cinq ans dans un état dépressif, c'est la fin d'une enfance heureuse. Son père, soucieux de respectabilité, se remarie, la même année, avec Eleanor Francès Lewis, institutrice à la retraite, protestante particulièrement dévote et rigide. Elle impose à Dorothy une discipline de fer, cadre éducatif qui lui donne le sentiment d'être élevée par une psychopathe dans un orphelinat, suscitant haine et détestation tant envers sa belle-mère qu'envers son père. Sur la décision de sa belle-mère, Dorothy est envoyée à la rentrée scolaire de l'année 1899 dans une école catholique connue pour son éducation stricte, la Blessed Sacrament Convent and Academy de New York, dans l'espoir qu'elle devienne une « bonne chrétienne ». Dorothy dans la haine qu'elle éprouve envers sa belle-mère, imagine des tortures diverses. Quand celle-ci meurt en avril 1903 des suites d'une hémorragie cérébrale, elle culpabilise, croyant que ses rêves se sont réalisés.
Alors que les religieuses lui conseillent de lire les poèmes de la catholique Adelaide Anne Procter plutôt que les romans de Charles Dickens, elle se met à lire ce dernier ainsi que les romans de Charles Reade et de William Makepeace Thackeray. Elle reste dans cette école jusqu'à ses quatorze ans, puis elle est renvoyée pour avoir tenu des propos irrespectueux envers l'Immaculée Conception, au sujet de laquelle, interrogée sur la signification de cette dénomination, elle aurait répondu : « Il s'agit d'un cas de combustion spontanée. » Le motif de ce renvoi est « l'école n'accepte pas d'enfants hérétiques. » Pendant la période de sa scolarité dans cet établissement Dorothy a appris à démasquer les hypocrisies, les mensonges au nom des bonnes convenances et à développer un esprit acerbe. En 1907, Dorothy est la seule enfant à rester à la maison, Helen et Bertram s'étant mariés et Harold étant parti à l'aventure.
La Miss Dana's School for Young Ladies
Au printemps 1906, après son renvoi, elle est acceptée au sein de la Miss Dana's School for Young Ladies (en) de Morristown dans l'État du New Jersey. Cet établissement d'enseignement secondaire (dit Finishing school) a pour mission de donner d'une part un enseignement classique (latin, grec, littérature anglaise, histoire, mathématiques, physique, chimie, philosophie) et d'autre part des « bonnes manières », l'art de s'exprimer avec grâce, d'être capable de tenir sa partie lors de conversations sur les événements d'actualité aux jeunes filles de « bonnes familles », les condisciples de Dorothy sont des filles de riches éleveurs, des riches héritières, issues de l'élite américaine. La Miss Dana's School est également dotée d'un gymnase, d'un court de tennis et d'un terrain de sport où les élèves peuvent jouer au basket-ball ou à la spiroballe. Les élèves ont également des cours de musique et de peinture.
Si l'enseignement moral est strict, la pédagogie est en revanche plutôt progressiste, cela d'autant plus que les classes ont un effectif de quinze élèves ce qui permettait une attention personnalisée des enseignants envers celles-ci. Dorothy se plonge dans la littérature, elle lit les œuvres de William Shakespeare, John Milton, William Makepeace Thackeray, Charles Dickens, Jonathan Swift, Thomas Hardy, Alexander Pope, John Gay, Thomas Carlyle, Ralph Waldo Emerson, Samuel Taylor Coleridge, Mary Shelley, John Keats, Paul Verlaine, François de La Rochefoucauld, etc. Miss Dana, la fondatrice de l'école, découvre très vite les aptitudes de Dorothy, sa conscience sociale et sa précocité intellectuelle et lui accorde une prévenance particulière. Dorothy s'éprend de la magie des mots à travers les odes et les satires de Virgile, de Catulle et d'Horace puis les chansons de Verlaine et enfin la rhétorique d'Aristote et de Platon. Le 26 avril 1908, Miss Dana meurt d'une maladie fulgurante et son école connait alors des difficultés. Dorothy y reste jusqu'à la faillite en 1910.
Dorothy est la spectatrice des grands bouleversements qui marquent l'avènement du XXe siècle aux États-Unis, diffusion massive du darwinisme, éclosion des partis socialistes, controverses autour de l'exégèse biblique, expansion du capitalisme américain par les guerres hispano-américaine à Cuba et aux Philippines, engouement pour le self-made man américain qui réussit, essor de l'industrie automobile par Henry Ford qui applique le Taylorisme, développement de la presse et de ce que, le président Theodore Roosevelt nomme de façon péjorative les muckrakers, journalistes d'investigation qui dénoncent la pauvreté dans certains quartiers. Elle observe également l'exploitation de nouveaux migrants venus d'Europe, sorts que connait Dorothy puisque les domestiques de la maison familiale sont alors fraîchement débarquées d'Ellis Island. Elle côtoie également le changement du commerce par l'implantation de grands magasins comme la chaîne de magasins Woolworth marquant les débuts de la société de consommation, les loisirs qui modifient les modes de vie par les tenues de bains à Atlantic City qui défraient la chronique par l'exposition de certaines parties du corps dénudées ou l'apparition des Jazz band qui se produisent dans les salons de danses. De tout cela, Dorothy est la témoin et elle est particulièrement sensible aux articles des muckrakers, ce qui va susciter en elle une sympathie pour les exploités et une suspicion envers l'establishment.