Le discours de la Croix d'or fut donné par l'ancien représentant du Nebraska William Jennings Bryan lors de la convention présidentielle (en) démocrate le 9 juillet 1896 à Chicago. Bryan était un partisan du bimétallisme et de la libre frappe de la monnaie qui devait assurer la prospérité des États-Unis. Farouche opposant à l'étalon-or, le nom de son discours vient de la phrase le concluant : « Vous ne crucifierez pas l'humanité sur une croix d'or ». Cette déclaration qui contribua à faire de lui le candidat démocrate à la présidence reste considérée comme l'un des plus grands discours politiques de l'histoire américaine.
La question monétaire divisait profondément les États-Unis depuis les années 1870. L'adoption de l'étalon-or en 1873 limita la masse monétaire mais facilita le commerce avec les nations, comme le Royaume-Uni, dont la monnaie était basée sur l'or. La nature déflationniste de ce système était appréciée par les milieux d'affaires mais de nombreux Américains considéraient que le bimétallisme était nécessaire à la bonne santé économique de la nation. Plusieurs législations furent adoptées en faveur de la libre frappe de la monnaie mais sans convaincre totalement les opposants de l'or. Le marasme provoqué par la panique de 1893 intensifia les débats et lorsque le président démocrate Grover Cleveland continua à soutenir l'étalon-or malgré l'opposition de son parti, ses adversaires décidèrent de désigner un candidat favorable au bimétallisme pour l'élection présidentielle de 1896.
Bryan était considéré comme un outsider lors de la convention mais son discours concluant les débats sur le programme électrisa les délégués et beaucoup considèrent qu'il lui garantit la désignation de son parti. Il perdit néanmoins face au candidat républicain William McKinley et les États-Unis abandonnèrent formellement le bimétallisme en 1900.
Politique monétaire des États-Unis
À la demande du Congrès, le secrétaire au Trésor Alexander Hamilton publia en janvier 1791 un rapport sur la question de la monnaie. À l'époque, il n'existait aucune institution chargée de frapper la monnaie aux États-Unis et les pièces étrangères étaient couramment utilisées. Hamilton proposa un système basé sur le bimétallisme par lequel la nouvelle monnaie aurait la même valeur qu'une certaine quantité d'or ou d'une plus grande quantité d'argent ; à l'époque, la valeur de l'or était environ quinze fois supérieure à celle de l'argent. Le 2 avril 1792, le Congrès adopta le Coinage Act définissant le dollar comme monnaie du pays. La valeur de cette nouvelle unité de valeur fut définie comme égale à 24,75 grammes d'or ou 371,25 grammes d'argent soit un ratio de 15 pour 1. Le texte établissait également l'United States Mint responsable de la frappe de la nouvelle monnaie.
Au début du XIXe siècle, le marasme économique provoqué par les guerres napoléoniennes fit que la valeur faciale des pièces en or devint inférieure à leur valeur métallique. Celles-ci disparurent donc de la circulation et les réponses officielles furent entravées par le fait que personne ne comprenait réellement ce qui se passait. En 1830, le secrétaire au Trésor Samuel D. Ingham proposa de fixer le ratio entre or et argent de la monnaie américaine à 15,8 pour 1, le taux utilisé en Europe. Quatre ans plus tard, le Congrès vota un ratio de 16,002 pour 1 ; cela permit d'enrayer la thésaurisation ou la fonte des pièces en or car ces pratiques n'étaient plus rentables. Dans les années 1850, la production massive d'or liée à la ruée vers l'or en Californie provoqua une hausse des prix de l'argent et les pièces de ce métal furent à leur tour massivement fondues. Malgré l'opposition de divers parlementaires, la teneur en métal des plus petites pièces en argent fut réduite en 1853. L'argent étant à présent sous-estimé par la Mint, de moins en moins de personnes lui demandèrent de convertir leurs lingots en pièces.
En 1873, le Coinage Act abolit la libre frappe de la monnaie en abolissant l'obligation de la Mint de créer des pièces avec l'argent-métal fourni par les particuliers. Cette législation élimina de fait le bimétallisme même s'il ne s'agissait pas de l'objectif du texte ; les parlementaires avaient noté que l'argent n'était plus frappé et ils cherchèrent à éliminer une pratique jugée obsolète. Le chaos provoqué par la panique de 1873 provoqua néanmoins un effondrement de la valeur de l'argent mais aucune pièce ne pouvait plus être fabriquée. Les producteurs d'argent protestèrent et de nombreux Américains estimèrent que seul le bimétallisme permettrait de retrouver la prospérité via un accroissement de la masse monétaire. Les opposants répliquèrent que l'inflation engendrée par une telle politique nuirait aux ouvriers dont les salaires n'augmenteraient pas aussi vite que les prix et que la loi de Gresham ferait disparaître l'or de la circulation, plaçant de fait les États-Unis sous la règle de l'étalon-argent.
Tentatives de retour au bimétallisme
Pour les partisans de ce qui devint connu comme le free silver (« libre frappe de l'argent »), le texte de 1873 fut surnommé le « crime de 1873 ». Avec le soutien d'influents législateurs comme le représentant Richard P. Bland du Missouri, ils présentèrent plusieurs lois autorisant les particuliers à obtenir des pièces en échange d'argent-métal. La Chambre des représentants adopta deux textes de ce type en 1876 et 1877 mais ils furent tous deux rejetés par le Sénat. Une troisième proposition fut finalement adoptée en 1878 par la Chambre mais elle fut profondément amendée lors de son passage au Sénat à l'initiative notamment du sénateur William B. Allison de l'Iowa. La loi n'annulait pas les dispositions du texte de 1873 mais elle imposait au département du Trésor d'acquérir chaque mois de l'argent-métal pour une valeur minimale de deux millions de dollars (environ 4,1 milliards de dollars de 2014) ; le profit ou seigneuriage de cette monétisation devait être utilisé pour acheter plus d'argent-métal. L'argent serait frappé sous la forme de pièces ou stocké comme garantie pour les Silver Certificates. Le président Rutherford B. Hayes mit son veto à ce Bland-Allison Act mais le Congrès passa outre et le texte fut adopté le 28 février 1878.
L'application du Bland-Allison Act ne mit pas fin aux appels en faveur du bimétallisme. Les années 1880 virent une forte baisse du prix des produits agricoles et les partisans de la libre frappe avancèrent que cette chute des cours était provoquée par l'incapacité du gouvernement à accroître la masse monétaire dont la valeur par personne était restée stable. De leur côté, les partisans de l'étalon-or attribuèrent cette baisse aux progrès des techniques de production et de transport. La pensée économique de la fin du XIXe siècle était dominée par le principe du laissez-faire mais cette orthodoxie était de plus contestée.
En 1890, le Sherman Silver Purchase Act accrut fortement la quantité d'argent devant être acquise par le gouvernement tandis que les pièces et les certificats sur l'argent émis selon ce texte pouvaient être convertis en or. Ce faisant, les réserves d'or du pays diminuèrent fortement au cours des années qui suivirent. Si la panique de 1893 avait été causée par plusieurs facteurs, le président démocrate Grover Cleveland estimait que l'inflation provoquée par la législation de John Sherman avait été l'une des principales causes et il demanda au Congrès de l'abroger. Ce dernier s'exécuta mais les débats furent houleux entre les partisans de l'argent et de l'or tandis que les deux principaux partis — démocrate et républicain — étaient eux-mêmes profondément divisés sur la question. Cleveland tenta de résoudre la crise en autorisant le Trésor à émettre des certificats ne pouvant être acquis qu'avec de l'or mais cela eut un impact limité et les particuliers continuèrent à demander la conversion de leurs pièces et billets basés sur l'argent. La récession qui débuta en 1893 et se poursuivit jusqu'en 1896 ruina de nombreux Américains et les estimations contemporaines situaient le taux de chômage à 25 %.