Ce Jour-là

Denis Merklen

Sociologue français

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Denis Merklen, né le 13 août 1966 à Montevideo (Uruguay), est un sociologue spécialisé dans l'étude des classes populaires. Il est professeur à l'université Sorbonne-Nouvelle et directeur de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine (IHEAL).

Denis Merklen quitte l’Uruguay en septembre 1973 pour rejoindre ses parents partis en exil en Argentine après le coup d’État qui inaugure la dictature civico-militaire (1973-1985). Sa famille s’installe à Ciudad Evita, une ville ouvrière très convulsionnée de la périphérie de Buenos Aires où la famille traversera la dictature militaire de l’Argentine (1976-1983) et où il habite pendant plus de 25 ans et adopte la nationalité argentine.

Il obtient son diplôme de sociologue (licenciatura) en 1989 et celui de professeur du second degré (profesor de la enseñanza media) en 1990 à l’université de Buenos Aires (UBA) où il rentre après avoir fait ses études dans un lycée public de Ciudad Evita où il prend les cours du soir pour élèves salariés. Il appartient à la première génération d’étudiants post-dictature avec Gabriel Kessler, Maristella Svampa ou Pablo Semán. Selon Silvia Sigal, « Denis Merklen appartient à une génération formée dans l’université postérieure à la dictature et qui ont fait des doctorats à l’étranger. L’appauvrissement, le chômage et la précarité s’offrent comme objet d’étude à ces nouveaux sociologues. La place centrale précédemment occupée par l’avenir institutionnel de la démocratie était maintenant prise par la nouvelle question sociale qu’ils ont contribué à conceptualiser ». Il est vite remarqué par plusieurs de ses professeurs rentrés d’exil pour construire une nouvelle Faculté de sciences sociales où la sociologie a été réintroduite à l’université après avoir été interdite pendant la dictature. Ainsi, il commence à enseigner avant d’être diplômé, dès 1986. Il intègre notamment les chaires de sociologie urbaine de Alberto Federico et de sociologie systémique de Juan Carlos Portantiero où il enseigne pendant plus de dix ans. À l’université de Buenos Aires il travaille aussi avec Emilio de Ipola, Inés Izaguirre, Lucas Rubinich et Ricardo Sidicaro. Francis Korn dirige son mémoire de master qu’il soutient en 1997, devenant l’un des premiers sociologues argentins à obtenir le grade de magister à l’UBA. C’est avec Francis Korn, au contact de la littérature et de l’anthropologie, et avec Silvia Sigal, lorsqu’il commence à rédiger sa thèse en français, qu’il entame une réflexion méthodologique sur l’écriture comme moment de production de la connaissance. En même temps, on associe son travail à l'introduction de la méthode ethnographique dans la sociologie argentine. Nicolas Aliano caractérise la figure de Merklen, avec celle de Javier Auyero et Pablo Semán, comme appartenant à une génération d'intellectuels qui vont vers le terrain cherchant à sortir d'une impasse politique: « face à la perplexité de la sociologie et de la science politique devant la crise de 2001 [en Argentine], Merklen signale comment les sciences sociales, centrant leur attention sur l'analyse des conditions formelles de consolidation de l'ordre démocratique, n'ont pas averti [...] les transformations liées à la politicité des classes populaires qui “d'en bas” et dans le cadre d'une détérioration de la démocratie sociale, mettaient à nouveau en question la démocratie toute entière. »

Il arrive à Paris en 1996 pour réaliser un Diplôme d’études approfondies puis un doctorat sous la direction de Robert Castel à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS). Sa thèse doctorale, qu’il soutient en décembre 2001, porte le titre Inscription territoriale et action collective. Les occupations illégales de terres urbaines en Argentine depuis les années 1980. Il réalise sa thèse au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS) de l’EHESS où il mène une intense activité intellectuelle en dialogue avec Monique de Saint-Martin, Rose-Marie Lagrave, Albert Ogien, Daniel Pécaut, Christian Topalov et Daniel Bertaux. Il intègre très vite le Groupe de réflexion sur le salariat que Castel anime au CEMS et en avril 2004 il y organise les journées d’études Injonctions d’individuation et supports sociaux des individus. À partir de 2009, il tient aux côtés de Robert Castel et avec Marc Bessin le séminaire Protections sociales et individus mobiles qu’ils décident d’arrêter en 2012 afin de rédiger un ouvrage sur le sujet. La mort de Castel en mars 2013 met fin à ce projet dont Denis Merklen tirera un texte « Las dinámicas de la individuación ». Au total, il aura travaillé de manière ininterrompue avec Robert Castel de 1996 à 2013 avec qui il se lie d’amitié. Cette collaboration s'inscrit dans l'un des versants de l’œuvre de Denis Merklen donnant lieu à quelques uns de ses plus importants travaux, sur les politiques sociales, la protection sociale, le salariat ou encore la pauvreté. Ainsi l'ouvrage Detras de la línea de la pobreza. La vida en los barrios populares de Montevideo (deux éditions, 2019 et 2023) réalisé après un important travail de terrain auprès les familles les plus pauvres de l'Uruguay visant à comprendre l'expérience sociale des politiques sociales dites "de proximité" mises en place par les trous gouvernements de gauche de ce pays (2005-2020).

Après avoir enseigné dans plusieurs universités françaises et notamment à Poitiers (2001-2002) et à Lille (2002-2004), il obtient en 2004 un poste de maître de conférences à l’université Paris Diderot – Paris 7 (aujourd’hui université Paris-Cité) qu’il occupe jusqu’en 2012. Il obtient la nationalité française. Il y travaille notamment avec le philosophe Étienne Tassin avec qui il maintient un long dialogue sur les liens de la politique avec la violence et la question sociale en régime démocratique. Ces échanges lui permettent de préciser son concept de « politicité » qui alimenta un projet de recherche débouchant sur la publication d’un ouvrage qu’ils ont codirigé, La diagonale des conflits (2018), à propos des expériences de la démocratie en Argentine et en France. Pendant cette période travaille aussi en intense collaboration avec Numa Murard qui devient le garant de son habilitation à diriger des recherches dont il soutient la thèse « Sociabilité et politicité. Quand les classes populaires questionnent la sociologie et la politique » en 2012 devant un jury composé de Robert Castel, Roger Chartier, Monique de Saint Martin, Olivier Schwartz et Étienne Tassin. Le mémoire principal donnera lieu à la publication de l’un de ses principaux ouvrages, Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? (2013), traduit à l’espagnol sous le titre Bibliotecas en llamas avec une préface du directeur de la Biblioteca Nacional d’Argentine, Horacio González (2016).

Le 23 juin 2022, il est élu à l'unanimité directeur de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine (IHEAL). Il devient ainsi le deuxième chercheur d'origine latino-américaine à diriger l'IHEAL, après Jacques Chonchol.

Sociabilité et « politicité » des classes populaires

L’œuvre de Denis Merklen tourne autour des classes populaires héritières de la classe ouvrière. Elle est charpentée par une série d’enquêtes de type ethnographique, à fort contenu de terrain,supposant un haut niveau d’intégration du chercheur dans le monde étudié. Outre l’Argentine et la France, ses terrains principaux, il a enquêté en Chine, à Haïti, au Sénégal et en Uruguay. Son dernier ouvrage est issu d'une enquête menée auprès de militants associatifs dans 10 villes de France : Les indispensables. Sociologie des mondes militants (2023).C’est dans la capitale uruguayenne, sa ville natale, où il réalise sa dernière enquête ethnographique sur l’État social modernisé sous les gouvernements de gauche du Front élargi donnant lieu à sa dernière publication : Detrás de la línea de la pobreza (2019 et 2023).

Il commence ses premières explorations dans la périphérie de Buenos Aires, à La Matanza où il observe, dès 1986, le mouvement dit des « asentamientos », un important mouvement social d’occupation illégale de terres à propos duquel il travaillera pendant plus de dix ans, jusqu’à la soutenance de sa thèse de doctorat en 2001. Son premier livre contient déjà d’une certaine façon les prémisses de sa sociologie, un travail où il « surprend l’académie argentine avec la publication de Asentamientos en La Matanza. La terquedad de lo nuestro (1991), un texte encore incontournable pour comprendre les nouvelles stratégies d’accès à l’habitat en Argentine, et pour saisir les mécanismes d’intégration et d’exclusion social auxquels ils répondent. » Au-delà de la question de l’accès au logement, Merklen cherche à comprendre la place des classes populaires héritières de la classe ouvrière péroniste dans l’espace politiquement ouvert et socialement fermé de la jeune démocratie argentine. Le quartier est le point d’appui de nouvelles formes de sociabilité ou de solidarité à l’intérieur de classes populaires qui tentent ainsi de résister aux forces centrifuges qui les poussent de plus en plus loin des liens assurés de l’intégration sociale. Le quartier est également le lieu où s’expérimente une nouvelle « politicité » populaire qui n’est plus celle des travailleurs et des descamisados péronistes mais celle des citoyens prenant à la lettre les promesses que la nouvelle démocratie ne peut pas tenir. Il s’agit de l’Argentine des « pauvres citoyens » qui anticipe d’une certaine manière une tendance lourde, selon le sociologue : l’avènement de sociétés démocratiques où une partie de leurs membres ne pourront pas se prémunir contre leur condition de citoyens pour se protéger de la pauvreté (Pobres Ciudadanos). « L’Argentine est un cas paradigmatique d’un doublé parcours, plus nous sommes devenus des citoyens, plus nous sommes devenus pauvres. Ceci contredit une certaine logique progressiste, comment se peut-il qu’un pays se démocratise et s’appauvrisse en même temps ? »

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