Daniel Dennett, né le 28 mars 1942 à Boston (Massachusetts) et mort le 19 avril 2024 à Portland (Maine), est un philosophe américain.
Il enseigne la philosophie et dirige le centre d'études cognitives de l'université Tufts (Medford, Massachusetts). Il s'est spécialisé en philosophie de l'esprit et en philosophie des sciences et a largement contribué à la recherche fondamentale dans les sciences cognitives. Il est tout particulièrement reconnu pour son travail concernant les retombées de la théorie de l'évolution et son analyse critique de l'héritage du dualisme cartésien.
Daniel Clement Dennett est le fils d'un diplomate spécialiste d'histoire islamique et d'une éditrice-enseignante. Après avoir obtenu une licence de philosophie à Harvard en 1963, il décide d’approfondir ses études à Oxford, auprès du philosophe anglais Gilbert Ryle. C'est durant cette période que Dennett s'intéresse à la conscience dans une optique naturaliste et qu'il rédige sa première thèse sur le sujet (Content and Consciousness, 1969). En 1971, il rejoint l'université Tufts où il sera nommé professeur éminent d'« arts et de sciences ».
En 1996, Daniel Dennett travaille avec une équipe du MIT qui tente de construire un robot intelligent, voire conscient, baptisé Cog. Il continue également à écrire et publie ainsi, au cours de sa carrière, divers ouvrages qui développent ses thèses naturalistes sur la conscience.
Ami de Richard Dawkins, il déclare cependant dans The Atheism Tapes (BBC) ne pas partager son avis sur l'intérêt de lutter contre les religions, estimant que Dawkins « sous-estime le désarroi qui s'emparerait d'une grande partie de la population » si elle devait affronter l'existence sans ce secours. Il précise que cela ne remet pas en cause son athéisme personnel.
Dans le milieu des années 1970, en réponse au pessimisme épistémologique de philosophes tels que Thomas Nagel, Frank Jackson ou Joseph Levine, qui estiment que la conscience d'un individu n'est accessible qu'à l'individu qui en fait l'expérience, Dennett commença à esquisser les grandes lignes d'une approche empirique de la conscience. Son ambition était de réintégrer l'étude de l'esprit dans une perspective philosophique qui exclut toute référence à des entités ou propriétés non physiques et qui se situe dans le prolongement des sciences de la nature. Cette perspective, Daniel Dennett la qualifie lui-même de « naturaliste » :
« Ma perspective fondamentale est le naturalisme, l'idée que les investigations philosophiques ne sont pas supérieures, ni antérieures, aux investigations des sciences naturelles, mais recherchent la vérité en partenariat avec elles, les philosophes devant s'assigner la tâche de clarifier et d'unifier assez ces points de vue si souvent conflictuels pour les fondre dans une vision unique de l'Univers […] »
Pour Dennett, la philosophie ne doit pas se tenir à l'écart de notre implication dans le monde naturel et une philosophie de l'esprit doit intégrer les données des sciences de la nature dans son explication de la conscience et des autres phénomènes mentaux. Il n'y a selon lui aucune raison de ne pas considérer la conscience et l'esprit comme des phénomènes naturels susceptibles de recevoir une explication scientifique.
Le naturalisme de Dennett s'oppose ainsi directement à l'idée que les philosophes peuvent découvrir de manière a priori les limites de la science. Il n'existe pas selon lui de point de vue privilégié comme l'introspection, ou de « philosophie première » comme l'épistémologie ou la métaphysique, d'où nous pourrions découvrir ou fixer les règles des sciences naturelles. Mais contrairement à nombre de ses confrères naturalistes, Dennett ne considère pas que nous devions toujours privilégier la science par rapport au sens commun.
La réhabilitation de la « psychologie populaire »
À la suite de Wilfrid Sellars, certains philosophes naturalistes considèrent que l'essentiel de nos croyances communes à propos du mental constitue une sorte de « psychologie populaire » ou naïve (« folk psychology ») constituée sur la base de notions ordinaires comme les « douleurs », les « croyances », les « désirs », etc. Pour les partisans du matérialisme éliminativiste (Quine, Churchland, Stich notamment) cette forme de psychologie doit être abandonnée et remplacée par les connaissances que nous apportent les neurosciences et l'étude scientifique du comportement. Selon eux, cette psychologie populaire nous conduirait à croire en l'existence d'entités mentales qui, en réalité, n'existent pas plus que les dieux d'Homère, le phlogistique ou la force vitale qui servaient à tort de principes explicatifs à certains phénomènes mal compris dans le passé. Les entités mentales feraient partie de ces fictions mais joueraient encore aujourd'hui un rôle explicatif illégitime dans la compréhension du comportement des organismes vivants.
De son côté, Daniel Dennett prend au sérieux le discours du sens commun sur les états mentaux. Il soutient l'idée que l'essentiel de la psychologie populaire est vrai dans la mesure où elle a un véritable pouvoir prédictif concernant le comportement des agents rationnels, mais il nie que cette vérité soit une raison suffisante de croire à l'existence des entités supposées par cette psychologie. Pour Dennett, le vocabulaire que nous utilisons pour décrire la vie mentale participe d'une stratégie qui a évolué de sorte que nous puissions prévoir les comportements les plus significatifs des animaux et des hommes. Dans notre vie, nous sommes en effet capables de prévoir et d'expliquer ces comportements sans avoir une connaissance approfondie et détaillée de la réalité physique des agents. Dennett considère donc qu'il faut reconnaître la valeur du discours sur la vie mentale en tant que stratégie prédictive.
Bien que son ontologie soit clairement matérialiste, Dennett refuse d'adopter une position éliminativiste radicale visant à rendre caduque la psychologie populaire. En théorie, les sciences de la nature pourraient mettre à notre disposition une méthode de prédiction du comportement qui se passerait de cette psychologie. Mais en pratique, cela ne semble pas possible pour Dennett.
Les stratégies de prédiction du comportement
Pour rendre compte notamment de la spécificité de la psychologie populaire, Dennett distingue trois types de stratégie prédictive qui correspondent aux trois niveaux de description et d'explication du comportement :
Le niveau physique (« physical stance »), qui est celui où se jouent les processus causaux qui expliquent tous les phénomènes ;
Le niveau fonctionnel (« design stance »), qui correspond au programme de fonctionnement d'une machine ou d'un organisme interprété comme une machine ;
Le niveau de l'intentionnalité (« intentional stance »), propre à l'interprétation du comportement des agents « rationnels » et qui correspond à la psychologie populaire en incluant l'ensemble des états mentaux, désirs, croyances, idées etc..