Clement Seymour Dodd, alias Sir Coxsone, né le 26 janvier 1932 et mort le 5 mai 2004 à Kingston, est l'un des principaux producteurs de musique jamaïcains et le fondateur du label Studio One.
Operator du Sir Coxsone's Downbeat
Clement Seymour Dodd naît le 26 janvier 1932 à Kingston, fils de Benjamin Dodd, entrepreneur en bâtiment, et de Doris Darlington. Élève de l'école All Saints, il y reçoit le surnom « Coxsone », en référence à un joueur polyvalent de cricket du Yorkshire des années 1940, en raison de ses propres aptitudes sportives.
Clement Dodd grandit dans un environnement musical marqué par le jazz. Passionné de bebop, il se constitue très tôt une collection de disques de Charlie Parker, Coleman Hawkins, Fats Navarro et Dizzy Gillespie, qu'il diffuse dans le bar-restaurant de sa mère, d'abord situé sur Laws Street (« Nanny Corner »), puis transféré sur Beeston Street. Cette immersion précoce dans le jazz afro-américain forge son oreille et sa culture musicale, deux atouts qui le distingueront par la suite sur la scène des sound systems jamaïcains.
Dans le cadre d'un programme de travail agricole, Dodd effectue plusieurs séjours saisonniers dans les fermes du Sud et du Midwest des États-Unis. Il y découvre les dernières productions de rhythm and blues, de jazz et de bebop, ainsi que les nouvelles technologies d'amplification et de radiodiffusion.
Formé au métier de charpentier, il met d'abord ses compétences au service des opérateurs de sound systems en construisant des enceintes pour les soirées dansantes de Kingston. Au cours de ses séjours saisonniers de coupeur de canne à sucre aux États-Unis, il achète du matériel et des disques pour le compte de plusieurs soundmen. Ces voyages lui donnent un accès direct au marché américain du disque et le convainquent de lancer son propre sound system. Il rapporte bientôt ses propres platines, qu'il raccorde à la radio de sa mère avec des enceintes supplémentaires qu'il a lui-même fabriquées. Le Coxsone Downbeat est né, passant du bar familial de Nanny Corner aux dance halls de la Jamaïque, basé à l'intersection de Beeston Street et Love Lane. Son surnom est hérité de ses premiers exploits sportifs.
Au début des années 1950, aux côtés d'importateurs comme Jack Taylor et Roy White, Dodd est l'un des pionniers de l'introduction du rhythm and blues, du jazz et du bebop américains auprès des opérateurs et du public jamaïcains. Sa programmation mêle des artistes tels que Louis Jordan, Smiley Lewis, Fats Domino et The Drifters.
Le Downbeat s'impose rapidement dans le paysage musical kingstonien grâce à une approche novatrice. Sur le plan scénique, Dodd fait de chaque session une expérience visuelle autant que sonore, accompagné d'un danseur nommé Blackie avec lequel il met en scène les premières diffusions de chaque nouveau titre. Sur le plan musical, il se démarque par une programmation éclectique qui dépasse le cadre du rhythm'n'blues et du jump-jive alors dominants : sa connaissance approfondie du jazz lui permet d'intégrer des titres de bebop ou de blues plus exigeants sans perdre l'adhésion du public dansant. Pour alimenter cette programmation, il multiplie les voyages aux États-Unis (Chicago, Cincinnati, Philadelphie, New York) fréquentant des disquaires spécialisés comme Rainbow Records à Harlem afin de dénicher des titres inconnus à Kingston. Il en retire systématiquement les étiquettes et rebaptise les morceaux pour s'en garantir l'exclusivité : c'est ainsi que Later for Gator de Willis Jackson circule sous le nom de Coxsone Hop.
À son apogée, le Downbeat joue simultanément en plusieurs lieux lors d'une même soirée, confié à des selectors tels que Count Machuki, Prince Buster, King Stitt et Lee Perry. À la fin des années 1950, la raréfaction des importations américaines pousse Dodd à produire ses propres enregistrements avec des musiciens locaux, des disques conçus non pour la vente, mais pour l'usage exclusif du sound system en dancehall. Ce basculement vers la production locale constitue une étape décisive dans l'émergence d'une musique proprement jamaïcaine.
À la fin des années 1950, la musique américaine se fait de moins en moins intéressante pour les soundmen et Coxsone décide de se lancer dans la production d'artistes locaux. Les premiers enregistrements du Blues local n'étaient encore que destinés à être joués en Sound, mais dès qu'il se rend compte que sa recette prend et que le marché de la musique jamaïcaine a un réel potentiel, Coxsone décide de créer son premier label : World Disc.
Shuffling Jug de Clue J & The Blues Blaster, enregistré en 1959 au Federal Studios, est, semble-t-il, la première véritable production de Clement Seymour Dodd avec My Baby de Jackie Estwick, qui sortira un peu plus tard mais enregistré lors de la même session. Fait marquant de l'année 1959, l'apparition des premiers disques 45 tours marque une réelle évolution dans la production, offrant de nouvelles possibilités techniques et dans la production destinée à un marché plus large que celle des anciens 78 tours.
Non content d'être producteur et diffuseur, Coxsone complète la chaine de production à la fin de l'année 59 en ouvrant sa boutique Coxsone's Muzik City, à East Queen. Son but : distribuer lui-même ses productions sur ses multiples labels : All Stars, C&N, D.Darling, Downbeat, Muzik City, N.D Records, Supreme Worldisc, Coxsone, ou encore Studio One.
La chaine de production imaginée à l'époque par Coxsone est unique en son genre et marque une réelle évolution dans l'industrie de la musique jamaïcaine. Dans un premier temps, après avoir enregistré un artiste, il fait graver le titre en un seul exemplaire sur une galette d'acétate qui lui permet de tester l'efficacité du morceau en sound. Ensuite, en fonction de l'appréciation du maître, un petit nombre d'exemplaires est pressé pour les DJ des sound systems satellites ; quelques-uns sont aussi placés en boutique et vendus en exclusivité de 5 à 10 livres. Après cette étape, Coxsone sort une série limitée sans label (blank), vendue une livre le disque. Enfin, après ce long processus qui prend dans le meilleur des cas un bon mois, les 45 tours jugés valables sortent alors en grande série.
Pendant près de quatre ans, toutes les premières productions jamaïcaines sont enregistrées au Federal Studios. En 1962, désireux de contrôler entièrement son travail, Dodd décide de construire son propre studio. Il confie la conception et la réalisation à Hedley Jones, assisté de ses deux fils Ron et Hedley Jr.. Le câblage de la console est assuré par Sid Bucknor, cousin de Clement Dodd. Dodd baptise l'établissement Jamaica Recording and Publishing Studio, situé au 13, Brentford Road, mais il est rapidement connu sous le nom de Studio One. Le studio n'est alors équipé que d'une seule piste — musiciens et chanteurs devaient donc enregistrer en une seule prise —, avant de passer à cinq pistes en 1965, puis à huit pistes par la suite.
Quelques mois après l'ouverture du studio, un groupe réunissant les musiciens les plus en vue de l'époque se constitue sous le nom des Skatalites. Devenu le groupe maison de Studio One, il assure l'accompagnement de tous les chanteurs et groupes vocaux qui viennent y enregistrer. Chaque dimanche, Lee Perry dirige des auditions auxquelles les Skatalites servent de jury musical. Ce modèle, des musiciens aguerris encadrant de nouveaux talents, restera en vigueur jusqu'à la fin des années 1980.
En moins de dix ans, Coxsone Dodd s'impose comme l'une des figures centrales de la musique jamaïcaine. Studio One voit naître ou éclore les carrières des Heptones, Bob Andy, Derrick Harriott, Toots & the Maytals, The Wailers, The Techniques, Clancy Eccles, Joe Higgs, Alton Ellis et Delroy Wilson, parmi beaucoup d'autres. Bob Marley, qui réside plus d'un an dans les locaux du studio, considérera Dodd comme une figure paternelle.
Pendant la période Rocksteady, il s’inspire surtout des studios soul américains comme Motown ou Stax. Lorsque le reggae arrive en 1968, il est à son apogée.