La conférence de Kreuznach du 23 avril 1917 est une rencontre gouvernementale allemande au siège du commandement suprême de l'armée allemande (l'OHL). Cette réunion est destinée à préparer avec le plus grand soin la première rencontre officielle entre l'empereur allemand Guillaume II et l'empereur-roi Charles Ier, le nouveau monarque austro-hongrois, partisan alors résolu du retrait de la double monarchie de la Première Guerre mondiale. C'est également la première des conférences gouvernementales allemandes à siéger après la révolution de Février. Les responsables du Reich participant à cet échange, aiguillonnés par leur analyse du processus révolutionnaire en cours en Russie, intègrent pour la première fois dans leurs échanges formels et informels le paramètre de la lassitude des populations civiles du Reich et de ses alliés, engagés dans un conflit qui se prolonge.
Au cours du premier trimestre 1917, alors que, depuis quelques mois, les alliés du Reich ont précisément établi leurs buts de guerre au cours de l'année 1916, de vifs échanges ont lieu parmi les dirigeants politiques et militaires du Reich en guerre. Ils se divisent en deux groupes, les partisans de larges annexions, très nombreux parmi les responsables militaires et à la droite de l'échiquier politique allemand, et les tenants d'une politique plus souple de contrôle économique garanti par des traités économiques et commerciaux conclus pour une longue durée. À cette opposition se superposent les divisions autour de la réforme de la loi électorale en Prusse, principal État fédéré du Reich.
1917 : un changement de paradigme
Durant le premier trimestre 1917, la guerre sous-marine à outrance, voulue par les militaires de l'OHL, achève de précipiter les États-Unis, encore neutres, dans le camp des Alliés. Dans le même temps, le déclenchement du processus révolutionnaire en Russie remet en cause les capacités d'action de l'armée russe, entrée en décomposition.
L'intervention américaine dans le conflit modifie totalement les rapports de force et oblige le Reich et ses alliés de la Quadruplice à se positionner clairement sur les buts de guerre poursuivis et à les fixer précisément. Cette entrée en guerre constitue le résultat des choix politiques imposés au chancelier sous la pression des militaires allemands : imposée par les militaires du Reich aux ministres civils, elle est aussi imposée par le Reich à la double monarchie, dont les responsables civils et militaires sont aussi réservés que le chancelier du Reich.
À partir du déclenchement de la guerre sous-marine à outrance, le 1er février 1917, définir les buts de guerre devient un exercice de style pour les membres du gouvernement du Reich, une énumération rendue vaine par l'intervention des États-Unis dans le conflit, alors que le Reich et ses partenaires connaissent une dégradation progressive et irrémédiable de leur situation politique et militaire dans le conflit qui se prolonge. De plus, la formulation de ces buts de guerre oblige les membres de la Quadruplice à constater que ces objectifs les placent en compétition les uns par rapport aux autres, les obligeant à proposer des compensations de manière à amoindrir, au moins temporairement, les effets de cette compétition.
L'impact de l'intervention américaine dans le conflit est amoindri, dans un premier temps, par la décomposition de l'Empire russe, renversé au mois de mars 1917. Rapidement, en dépit des assurances du gouvernement provisoire, l'armée russe engagée dans le conflit depuis l'été 1914, se trouve dans l'incapacité de mener des opérations offensives et défensives, tant les soldats, en grande majorité des paysans, semblent préoccupés par les possibilités permises par le renversement de la monarchie. Le changement de régime en Russie et ses conséquences sur le front de l'Est incitent les Dioscures, Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff, à entrevoir une victoire pour le Reich et ses alliés, à la condition de renforcer l'effort de guerre et la mobilisation de la société allemande en vue de la victoire ; cependant, d'autres membres du gouvernement allemand craignent les effets d'une diffusion des idées pacifistes dans la population et dans l'armée allemandes.
Le Reich, l'Autriche-Hongrie et la guerre
La fin de l'année 1916 et le début de l'année 1917 sont caractérisés par un profond renouvellement du personnel dirigeant de la double monarchie, principal partenaire du Reich au sein de la Quadruplice. Ce renouvellement se double d'une prise de conscience de l'épuisement des ressources austro-hongroises et de l'apparition d'un sentiment de « panique » devant une situation alarmante ; cependant, les nouveaux responsables échouent à remettre en cause la forte influence allemande dans la politique de la double monarchie, notamment en raison de l'implication allemande dans la conduite austro-hongroise de la guerre. De plus, depuis le 6 septembre 1916, l'OHL exerce son autorité sur l'ensemble des armées austro-hongroises, souvent amalgamées avec des unités allemandes au sein de groupes d'armées mixtes, au sein desquels le Reich impose ses procédures de combat et d'instruction.
Devant affronter cette tutelle tous les jours plus envahissante, l'empereur-roi Charles Ier, ses plus proches conseillers et les ministres austro-hongrois aspirent alors à sortir à tout prix la double monarchie du conflit dans lequel il est plongé depuis plus de trente mois. Pour y parvenir, Ottokar Czernin, le nouveau ministre austro-hongrois des affaires étrangères, multiplie les initiatives, notamment en menant une diplomatie parallèle à l'insu du Reich. Conçue pour être discrète, cette diplomatie n'empêche pas les responsables austro-hongrois de tenter d'infléchir le chancelier allemand et ses ministres. Ainsi, dès le 16 mars 1917, à Vienne, Czernin informe le chancelier du Reich Theobald von Bethmann Hollweg du délabrement de la monarchie danubienne, et, un mois plus tard, le 16 avril 1917, adresse à l'empereur Charles un rapport intitulé « La Puissance militaire austro-hongroise en voie de désagrégation ».
Ce rapport est également adressé à Matthias Erzberger, alors en charge d'une action de propagande dans la double monarchie. Ce texte confirme aux yeux des Allemands la volonté de la double monarchie de sortir rapidement du conflit, les initiatives de Czernin ne passant pas inaperçues aux yeux du gouvernement du Reich. Espérant fournir à l'empereur-roi Charles et à ses ministres des motivations suffisantes pour poursuivre la guerre, le gouvernement allemand se décide alors à fixer les objectifs poursuivis par le Reich et la double monarchie en guerre.
Négociations au sein de la Quadruplice
Lors d'échanges germano-austro-hongrois informels précédant le conseil de la couronne allemande du 23 avril, le Reich, comme la double monarchie, cherche à préciser les objectifs qu'ils poursuivent dans le conflit. Ainsi, dès la fin de l'année 1916, le Reich, principal animateur de la Quadruplice, mène des négociations avec la double monarchie, la Bulgarie et l'Empire ottoman, afin que leurs propres buts de guerre soient précisés, non sans heurts entre eux et avec le Reich et la double monarchie.
Dès le 5 novembre 1916, les responsables austro-hongrois informent officiellement le chancelier du Reich des buts de guerre de la double monarchie, sous la forme d'une note comprenant une liste exhaustive de leurs revendications. Le 14 novembre 1916, après de nombreux échanges, le gouvernement allemand rend public ses buts de guerre. Le 16, à Berlin, ce programme est précisément discuté avec Stephan Burián von Rajecz, alors ministre austro-hongrois des affaires étrangères. Ces discussions incitent le gouvernement du Reich à proposer un programme définitif de ses buts de guerre le 8 janvier 1917. Cette énumération des objectifs politiques et économiques du Reich et de ses alliés est rendue publique alors que les principaux animateurs de la Quadruplice se rendent compte de la vanité de poursuivre la guerre comme elle a été menée en 1916.
Disparate, cette liste comprend à la fois des revendications territoriales, et la mise sous tutelle économique de territoires déclarés formellement indépendants : il est en effet prévu des modifications de frontières en faveur du Reich à l'Ouest, l'annexion de la côte balte jusqu'aux abords de Riga, la restitution des colonies allemandes auxquelles sont annexées Madagascar et les colonies portugaises ; le contrôle du bassin de Longwy-Briey par le biais de participations majoritaires dans les entreprises sidérurgiques françaises et un strict contrôle de la Pologne, formellement indépendante, sont mentionnés dans la note remise par le Reich à ses alliés et aux neutres.