Colette Peignot, née le 8 octobre 1903 à Meudon et morte le 7 novembre 1938 à Saint-Germain-en-Laye, est une femme de lettres française connue sous le pseudonyme de Laure.
Issue d’une famille bourgeoise catholique, elle rompt précocement avec son milieu d’origine et développe une pensée marquée par l’anticléricalisme et une critique radicale du nationalisme et du militarisme. Elle participe aux activités de groupes et de revues engagés tels que Contre-Attaque et Acéphale tout en élaborant une œuvre fragmentaire, largement publiée à titre posthume, caractérisée par une écriture introspective et transgressive, interrogeant la morale, le sacré, la sexualité et les rapports de domination.
À sa mort, elle laisse derrière elle plusieurs manuscrits poétiques, enflammés et torturés, dont Histoire d'une petite fille publiée en 1943.
Colette Laure Lucienne Peignot naît le 8 octobre 1903 dans la villa familiale à Meudon-Bellevue. Elle est prénommée d'après son arrière-grand-mère maternelle Laure Lenoir et d'après son oncle et parrain Lucien Peignot. Elle est la dernière d'une fratrie de quatre enfants composée de Charles né en 1897, de Madeleine née en 1899 et de Geneviève dite Ginette née en 1900. Colette Peignot est baptisée en janvier 1904 à l'église Notre-Dame-des-Champs.
Elle est la fille de Georges Peignot, gérant de la fonderie de caractères typographiques G. Peignot & Fils créée en 1842 par Pierre Leclerc et achetée à crédit en 1865 par sa grand-mère, Clémentine Dupont de Vieux Pont, veuve de Laurent Peignot. Ce créateur de plusieurs polices de caractères renommées (Grasset, Auriol, Garamond...) épouse Suzanne Chardon, fille de l’imprimeur taille-doucier chargé des impressions de la Chalcographie du Louvre et vice-président du Cercle de la librairie Charles-Armant Chardon, petite-fille de l'académicien et fondateur du Musée du Moyen Âge Albert Lenoir et arrière-petite-fille du fondateur du Musée des monuments français Alexandre Lenoir et de la peintre Adélaïde Binart. Elle compte dans sa famille la peintre Zélia Lenoir et le sculpteur Alfred Lenoir.
Côté paternel, Colette Peignot a quatre oncles : Robert, l'aîné dont l'épilepsie l'empêche d'hériter de la gestion de l'entreprise familiale, André, engagé après Saint-Cyr dans l'infanterie coloniale, Lucien, diplômé de l'École centrale et responsable de la partie technique de la fonderie et Rémi, peintre rue Bonaparte.
Colette Peignot grandit rue Ferrus dans le 14e arrondissement de Paris. Elle souffre de la morale bourgeoise de sa famille qui la tient éloignée du monde. À l'âge de six ans, elle rejoint ses sœurs au cours Désir de la rue Jacob.
La fonderie familiale est fermée du début de la Première guerre mondiale jusqu'en juillet 1916 pour servir d'ateliers de couture de vêtements militaires aux femmes des ouvriers partis au front. André Peignot meurt à Chuignes le 25 septembre 1914 lors d'une charge à l'ennemi. Georges Peignot, seul de la fratrie à ne pas être officier, demande alors à rejoindre le régiment de son frère et désigne dans son testament son fils Charles comme directeur de la fonderie. En mai 1915, Rémi Peignot meurt près de Carency. Charles, dix-huit ans, s'engage à son tour. Colette Peignot écrit, au sujet du départ de son père le 25 juillet pour la première offensive alliée dans la Somme, qu'il « provoqua un état d'exaltation totale, fait de pressentiment certain, de sacrifice consenti d'avance et devant le visage même du sacrifié. Cela à onze ans, mêlé aux chants d'une foule en délire - chants auxquels je mêle ma voix qui par moments s'éteint brusquement, bouleversement physique total. Incapacité de reprendre la vie physique pendant plusieurs jours. Je hurle la Marseillaise et le Chant du départ pendant des journées entières ». Il meurt le 28 septembre et son corps n'est retrouvé que fin octobre entre Souchez et Givenchy. Le 29 juin 1916, Lucien Peignot, évacué d'urgence de sa compagnie un mois plus tôt pour cause de maladie, meurt dans la maison familiale de Boissettes.
Colette Peignot contracte la tuberculose auprès de Lucien Peignot, mort dans la chambre de sa filleule. En août, c'est la fille cadette de Lucien Peignot, Claude, qui meurt de la même maladie à l'âge de deux ans. Le 20 janvier 1917, un prêtre est dépêché auprès de Colette Peignot qu'on pense mourante. Impotente, elle recommence progressivement à marcher à partir de l'été. D'octobre 1917 à avril 1918, Suzanne Chardon et ses filles séjournent à la station thermale de Vernet-les-Bains où la cadette commence la photographie.
L'abbé Marcel Pératé, aumônier dans des écoles de garçons, rencontre la famille en 1898 par le biais de Lucien Peignot, qui séjourne fréquemment à Cauterets, dans l'une des propriétés de sa structure caritative. Charles Peignot y séjourne une première fois en août 1913. L'abbé devient le directeur de conscience de Georges Peignot, qui lui confie sa famille à partir de 1914. Suzanne Chardon lui réserve une chambre à Boissettes. Il profite de son autorité morale pour agresser sexuellement les filles de son groupe, d'abord Madeleine puis Colette Peignot. Cette dernière rejette alors complètement la foi chrétienne.
Colette Peignot se confie à son frère en 1919, qui la soutient, puis à sa mère : « Ma mère passait de l'apoplexie à la pâleur mortelle, cela m'était égal, et puisqu'elle m'accusait encore d'être ignoble en répétant que les prêtres sont sacrés, je n'aurais aucune pitié d'elle ». Madeleine Peignot refuse de dénoncer son agresseur et son mariage à Michel Froissart, proche de l'abbé, est hâté par Suzanne Chardon. Peu après leurs fiançailles en juin, Madeleine Peignot se jette dans la Seine avant d'être expédiée à la pension de Bois-Cerf pour une convalescence de plusieurs mois.
Le 20 juillet 1920, Charles Peignot épouse Suzanne Rivière, fille d'un officier de cavalerie et cantatrice pour le Groupe des Six. Colette Peignot en devient très proche.
Colette Peignot interrompt ses études. Celle qui pratique le piano depuis l'âge de six ans envisage d'en faire son métier. À l'automne 1922, elle devient l'élève de Marguerite Long, professeur à l'École normale de musique. Elle abandonne subitement : « Je me rendais compte qu'à passer des semaines entières de Bach à Debussy, de Schumann à Ravel, de Rameau à Manuel de Falla, de Mozart à Stravinski, je ne faisais que changer de drogue et que rien n'était vrai dans ma vie ». Après la fusion des fonderies Deberny et G. Peignot & Fils, Suzanne Chardon quitte en octobre la rue Ferrus pour le 10 rue de l'Abbaye. Une rechute oblige Colette Peignot à passer l'automne 1924 à la station de Font-Romeau. À l'été 1925, sa sœur Geneviève Peignot, après une formation à l'Association des dames de France, part au Maroc pour servir comme ambulancière en pleine guerre du Rif.
Jean Bernier, l'éveil politique
Au cours d'un diner chez son frère et sa belle-sœur, Colette Peignot rencontre Jean Bernier, écrivain de 31 ans, fils d'un avocat de la Cour de cassation et meilleur ami de Pierre Drieu la Rochelle. Profondément marqué par son expérience de la guerre, il adhère à l’Association républicaine des anciens combattants, proche du Parti communiste et collabore au journal Clarté. Leur relation se place d'emblée dans une recherche d'absolu : Ella Maillart, amie de Colette Peignot, rapporte le 18 novembre 1992 qu'elle lui aurait lancé dès le premier soir : « Je veux boire votre sang à votre bouche ». Il dira d'elle : « J'ai aimé Colette en esprit, rien qu'en esprit : les sens n'existaient qu'en désespoir de cause ».
Colette Peignot se prononce en faveur d'Abd el-Krim. Ses nouvelles convictions politiques consternent sa famille : « Elle semble ne plus comprendre que les théories de Lénine et ne plus vivre que dans cette attente de l'insurrection contre tout ce qui existe », écrit sa sœur Madeleine Peignot à leur mère. Elle décide de se former au métier d'infirmière visiteuse et est engagée comme aide-soignante à l'hôpital des Enfants malades. L'expérience est décevante : « Nettoyer les seringues, mettre de l'alcool sur le derrière des gens qui viennent se faire piquer [syphilitiques] [...] et les jeunes filles et les docteurs sont extrêmement antipathiques, de tout cela je me fous pas mal ». Le 26 mars 1926, elle est présente au vernissage organisé pour l'ouverture de la première galerie surréaliste. Bien que transportée par le Manifeste du surréalisme publié par André Breton en octobre 1924, seul le recueil Mourir de ne pas mourir de Paul Éluard est pour elle à la hauteur des prétentions du mouvement.