Clémence Royer, née le 21 avril 1830 à Nantes et morte le 6 février 1902 à Neuilly-sur-Seine, est une philosophe et scientifique française.
Elle fut à la fin du XIXe siècle une figure du féminisme et de la libre pensée. On lui doit notamment la première traduction en français de L'Origine des espèces de Charles Darwin et d'avoir ainsi introduit en France le darwinisme, en 1862. Dans cet ouvrage cependant, elle s'aventure au-delà du rôle de simple traductrice en développant ses propres conceptions eugénistes.
Née en 1830 à Nantes, fille d’Augustin René Royer et de Joséphine Gabrielle Audouard, Clémence Augustine Royer est issue d'une famille catholique et légitimiste qu’elle reniera par la suite. Son père, officier royaliste, a été condamné à mort pour son soutien aux forces contre-révolutionnaires et à la duchesse de Berry, obligeant la famille à chercher refuge en Suisse : en 1832 sa famille s'établit pour trois ans sur les bords du lac Léman, avant de rentrer à Paris en 1835. Entre son père, aimant mais autoritaire, et sa mère, bretonne au caractère trempé, les querelles sont fréquentes.
À l'âge de dix ans, la jeune Clémence est placée par ses parents dans un couvent au Mans où elle reçoit une éducation religieuse. Lorsqu'elle perd son père, elle est âgée de 19 ans et doit alors subvenir à ses besoins en vendant broderies et travaux de couture et en travaillant comme gouvernante. Elle profite des bibliothèques de ses employeurs pour lire avec passion des ouvrages philosophiques et parfaire une formation d'autodidacte. Elle s'intéresse à l'anthropologie, à l'économie politique, à la biologie et à la philosophie.
Les événements de 1848 l'amènent à rompre avec les orientations politiques de son père et elle devient une républicaine convaincue, tout en demeurant éloignée des idées révolutionnaires et utopistes. Renonçant au mariage et s'engageant dans la voie de l'enseignement, elle passe le brevet élémentaire et supérieur ainsi que le diplôme de l'Hôtel de Ville. Entre 1853 et 1855, elle enseigne le français et la musique en Angleterre, ce qui lui permet de perfectionner sa maîtrise de l'anglais. Dès l'été 1856, elle regagne la Suisse romande où elle se fixe, d'abord à Lausanne, puis à Cully, dans la région viticole de Lavaux. Elle loue une chambre dans une maison vigneronne à Praz-Perey.
C'est à Lausanne, à la bibliothèque de l'Académie, qu'elle entreprend sa traduction de Darwin, tout en donnant des cours de logique et de philosophie pour un public exclusivement féminin. C'est là aussi qu'elle fait la connaissance de l'économiste Pascal Duprat avec qui elle vivra par la suite en union libre et dont elle a un fils. Elle collabore à son journal, Le Nouvel Économiste, ainsi qu'au Journal des économistes. En 1863, elle rédige à l'occasion d'une conférence une Théorie de l’impôt ou la dîme sociale, un ouvrage d'économie politique qui propose de réformer l'impôt. Elle obtient le second prix du concours d'écriture, derrière Proudhon.
La première traduction et la préface qu'elle rédige pour L'Origine des espèces et ce prix lui assurent une renommée européenne. Elle multiplie les conférences sur le darwinisme en Suisse, en Belgique et en Italie, mais aussi en France où son texte, bien que teinté d'un fort parti-pris par rapport à l'original, lui vaut une renommée certaine tout en popularisant les idées de Darwin. Elle décide de faire vie commune avec Pascal Duprat en 1865, et ils projettent de voyager en Italie lorsque Duprat est arrêté en raison de dettes souscrites par sa femme. Libéré grâce à l'influence d'amis communs, il s'installe chez elle, pendant qu'elle travaille à la seconde édition de sa traduction. Elle défend l'œuvre de Darwin auprès de Paul Broca, alors président de la toute nouvelle Société d'anthropologie, et acquis à la doxa alors en vigueur du polygénisme. Duprat et elle-même partent ensuite vivre en Italie, où ils ont un enfant ensemble, René. Elle réintroduit en France les idées de Lamarck, en rédigeant trois longs essais pour un journal d'Émile Littré, La Philosophie positive, et publie sa vision de l'évolutionnisme dans L'Origine de l'homme et des sociétés, accueilli avec une certaine indifférence.
En 1870, elle devient la première femme à être admise à la Société d'anthropologie de Paris, fondée onze années auparavant par Paul Broca. Elle y fera de nombreuses communications et y défendra avec vigueur ses positions non conventionnelles. En particulier, elle tente d'imposer une autre vision du rôle de la femme dans son essai De la Natalité, où elle s'oppose à l'idée que les femmes soient totalement passives vis-à-vis de leur propre fertilité. Elle acquiesce à l'idée que les femmes ont un devoir d'enfanter, mais réclame en contrepartie plus de libertés, et demande que la société les protège en cas de sexualité hors mariage, et leur reconnaisse les mêmes droits qu'aux hommes. Elle plaide aussi pour un basculement de la société vers le matriarcat. Ses idées sont difficiles à assumer pour la société d'anthropologie, qui peut s'accommoder de l'anticléricalisme qui émaille le texte, mais moins des remarques eugénistes et de la remise en cause totale de la société. Clémence Royer oppose son refus à la demande de réécriture du texte, lequel est le seul de ses textes proposés à ne pas être publié. Par ailleurs, elle propose de nombreux mémoires dans les concours de l'Académie des sciences morales et politiques, à laquelle elle a posé sa candidature en 1873 sans succès. En 1881, elle fonde une Société d'études philosophiques et sociales dont elle se détourne toutefois rapidement.
Féministe convaincue, elle milite pour l'instruction des femmes et pour la philosophie populaire : en 1881, elle fonde la Société des études philosophiques et morales, pour en faire une « école mutuelle de philosophie ». Se méfiant des utopistes socialistes, elle déclare : « pas d'utopie ni de rêve, mais un savoir réel des choses ». Elle collabore au Journal des femmes et à La Fronde, avec Marguerite Durand et « la grande Séverine ». Son Cours de philosophie naturelle est une tentative d'inspiration encyclopédique de réaliser une « synthèse scolaire ». En 1884, elle devient la première femme à assurer un cours à la Sorbonne. Elle est membre et fondatrice de la première obédience maçonnique mixte, « Le Droit humain ».
Après la mort de son compagnon Pascal Duprat, les difficultés financières l'obligent à passer les dernières années de sa vie à la maison de retraite Galignani qui accueille les gens de lettres et artistes âgés sans ressources. Bénéficiant toutefois d'une reconnaissance publique tardive, elle est décorée de la Légion d'honneur le 17 novembre 1900. Son discours lors de la remise de cette décoration suscite l'admiration de la peintre Angèle Delasalle. Benjamin-Constant s'organise pour que Clémence Royer pose pour un portrait par celle-ci à la maison Galignani, peu de jours avant sa mort. Clémence Royer meurt en effet en 1902 à Neuilly-sur-Seine, à 71 ans. N'ayant pas eu les moyens financiers d'éditer elle-même ses ouvrages, plusieurs de ses manuscrits demeurent non publiés à son décès.
La traduction de L'Origine des espèces
Charles Darwin était impatient de voir son livre traduit en français, mais on ne connaît pas le détail des négociations qui ont attribué la première traduction de L'Origine des espèces à Clémence Royer. Darwin avait d’abord sollicité Louise Belloc, qui avait décliné son offre, considérant le livre comme trop technique. Darwin a été également démarché par Pierre Talandier, mais ce dernier fut incapable de trouver un éditeur.
Clémence Royer connaissait bien les ouvrages de Lamarck et de Malthus et a saisi l'importance de l'ouvrage de Darwin. Elle fut probablement encouragée par ses étroites relations avec l'éditeur Guillaumin, qui publia les trois premières éditions françaises de L'Origine des espèces.
Par une lettre du 10 septembre 1861, Darwin demande à Murray, son éditeur en Angleterre, d'envoyer une copie de la troisième édition originale de L'Origine des espèces à « Mlle Cl. Royer […] en vue d'un accord avec un éditeur pour une traduction française ». René-Édouard Claparède, un naturaliste suisse de l'université de Genève qui avait fait une recension favorable de L'Origine des espèces pour la Revue Germanique, offre d'aider Clémence Royer pour la traduction des termes techniques de biologie.