Les canuts, prononcé [kany], étaient les tisserands de la soie sur les machines à tisser. Les canuts se nomment eux-mêmes « ouvriers de la fabrique ». Ils se trouvaient principalement dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon en France au XIXe siècle.
Le canut peut également être, selon le contexte dans lequel le terme est employé, le maître artisan tisserand, propriétaire de son outil de travail.
Les canuts, surtout connus pour leurs révoltes, vont influencer les grands mouvements de pensée sociale du XIXe siècle, des saint-simoniens à Karl Marx, en passant par Fourier ou Proudhon.
Depuis le XVIIIe siècle, la « fabrique » (c'est-à-dire l'industrie de la soie) a fait de Lyon la première ville ouvrière de France.
« Pour être un bon canut, il y faut beaucoup d'âme », écrira, au XIXe siècle, Clair Tisseur dans son dictionnaire Le Littré de la Grand'Côte ; cette âme se constitue au XVIIIe siècle dans ce quartier de la Grand'Côte qu'ils et elles occupaient alors. Leur esprit, leurs valeurs se construisent à partir du référentiel « soie ». Ainsi, le métier à tisser est souvent au cœur d'un contrat de mariage. Le cadre urbain, très étroit, en constante mutation, n'offre qu'une variété de nuisances, qu'ils gèrent par rapport au travail créateur : boues et vidanges sont emmenés en dehors de la ville en tonneaux fermés, pour que les gaz n'altèrent pas la soie ; en 1781, par exemple, si une Mme Chartes fait réparer une cloison, alors Anne Bouvier sa voisine, dévideuse de soie, réclame des dommages et intérêts pour la poussière emplissant son travail ; si le passage des poissonniers venus de Bresse envahit l'atmosphère d'une odeur pestilentielle - selon les canuts -, si forte qu'elle risquerait de faire changer les couleurs de la soie, il est exigé qu'ils ferment leurs voitures. La surface des appartements est comptée en nombre de métiers à tisser pouvant y être installés. Ces appartements servent à la fois d'atelier et de logement, mais ce qui est de l'ordre du domestique est autant que possible rejeté à l'extérieur. Dans l'atelier chacun reste concentré à sa tâche. Ce silence, où seuls les gestes sont significatifs, participe à l'élaboration de l’œuvre et, par là, à l'équilibre de la vie familiale. Autour de la soie, les hommes et les femmes construisent leur minimum vital, par la notion de création : c'est la conscience d'une création riche qui les porte dans les moments de disette. Le calme et la concentration imposent un minimum affectif dans le cadre feutré, cérémoniel, de l'atelier. Nombreux sont les apprentis qui n'arrivent pas à devenir compagnon à cause de cette discipline sentimentale difficile. De l'atelier-maison à la rue, tout un ensemble de protocoles se mettent en place, basés sur des passages fermés de portes et de serrures qui régulent les accès. Et dans la rue se déploient toute une existence de partage et de solidarités, la constitution d'une famille élargie, où le voisinage, les sentiments ou la sexualité s'expriment. Si une personne est cherchée par la police elle est vite prévenue, cachée et protégée. C'est cette organisation morale, faite de résignation et d'une profonde fierté de soi par le travail de la soie, qui formera le dynamisme de la fabrique et son énergie révolutionnaire.
Au début du XIXe siècle, l'arrivée des métiers à tisser de grande taille (tels que les métiers Jacquard) modifie profondément le travail de la soie, mais également le mode de vie des ouvriers. Ces métiers à tisser sont trop hauts pour pouvoir être utilisés dans les logements des quartiers de Saint-Nizier, Saint-Georges et Saint-Jean.
Les anciens couvents de la Croix-Rousse, aux plafonds très élevés, sont parfaits pour héberger les premières mécaniques, mais très vite il faut de nouveaux immeubles pour y installer les tisseurs (ex. : le clos Dumenge). On construit les bâtiments en fonction de ces imposants métiers, qui ont en moyenne 4 mètres de hauteur, et on les dote de hautes fenêtres, les plafonds étant renforcés par des poutres en chêne.
La commune de la Croix-Rousse, qui n'est alors pas encore rattachée à la ville de Lyon, offre d'autres avantages : c'est une zone dispensée de l'octroi, à l'abri des inondations, et dont les loyers sont moins élevés que ceux de Lyon.
On assiste ainsi à la naissance d'un quartier manufacturier et surtout d'une catégorie professionnelle spécifique, les « canuts ».
On distingue alors deux catégories de travailleurs de la soie : les maîtres tisseurs (ou chefs d’atelier) et les compagnons, les premiers ne se distinguant que par le fait qu'ils sont propriétaires de leurs métiers à tisser.
En 1834, le nombre de chefs d'atelier connaît une forte augmentation, pour atteindre 2 500. Ces nouveaux arrivants radicalisent leur profession en faveur du mutuellisme. Il existait déjà, à l'époque, depuis 1828, le « Devoir mutuel », une organisation d’entraide. Ils développent aussi un rapprochement avec les républicains, par la Société des droits de l'homme, qui se créée à Lyon en 1833.
Toutefois, conscients de leur singularité, les canuts arbitrent à cette époque, non sans quelques crises internes, en faveur du mutuellisme. Ainsi, en 1834, quand les républicains les poussent à la révolte, les canuts choisissent la modération. Ils préfèrent la doctrine de Fourier, le fouriérisme. Alors que les républicains comptaient sur une évolution politique pour changer la société, les fouriéristes recherchaient cette évolution dans un travail diversifié, ce qui correspondait mieux à ce qui se passait dans la fabrique canuse. Le fouriérisme décrivait aux canuts comment, à partir de leur activité, prendre le contrôle de leur salaire, s'émanciper en politique, devenir les acteurs de leur vie. C'est dans cet esprit qu'ils vont s'interroger sur le rôle des femmes et sur les modèles d'association.
En 1835, l'administration compte environ 8 000 chefs d'atelier à Lyon (dont la moitié à la Croix-Rousse). Il y a près de 30 000 compagnons, cette évaluation comprenant les femmes et enfants des chefs d'atelier, mais pas les apprentis. Parmi les compagnons il y a un peu plus d'hommes que de femmes. Toutefois, dans l'ensemble des métiers de la fabrique il y a plus de femmes que d'hommes.
Au cours de l'histoire il existe aussi une notion de « canut paysan ». Elle recouvre différents aspects. Beaucoup des canuts de la fin du XVIIIe siècle viennent des campagnes, mais, à partir du début du XXe siècle, une sorte d'élitisme canut se forme, pour lequel le supposé vrai canut est né à La Croix-Rousse. Cela signifie qu'un ouvrier et paysan qui ne vient à Lyon que lorsqu'il y a du travail, ou pire qui a un atelier de tissage installé ailleurs, ne serait pas vraiment du sérail. Tout en reconnaissant le savoir-faire de ces paysans-tisseurs (une autre de leur appellation), les canuts installés à Lyon les accusent d'avoir détourné le travail à leur profit. De fait il existe à partir de la fin du XIXe siècle dans le Bas-Dauphiné ou autour de Lyon toute une proto-industrie du tissage. Ces canuts-paysans sont majoritairement des femmes : des ouvrières canuses-paysannes.
Les canuts, étant soumis à de rudes conditions de travail (ils travaillaient dix-huit heures par jour), se révoltent à de nombreuses reprises. Leur première révolte, en novembre 1831, est considérée comme l'une des premières révoltes ouvrières. Ils occupent Lyon aux cris de : « Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ! ». Le roi Louis-Philippe envoie 20 000 hommes de troupe et 150 canons pour réprimer l'émeute.
Le 14 février 1834, les canuts se révoltent de nouveau, en occupant les hauteurs de Lyon, et ils font face pendant six jours à 12 000 soldats, en mettant à profit les traboules, passages obscurs qui permettent d'aller d'une rue à l'autre à travers les immeubles.
Une troisième insurrection a lieu en 1848, au moment de la proclamation de la Deuxième République. Elle est menée par la société ouvrière des « Voraces ». La république permet aux sociétés ouvrières de sortir de la clandestinité en autorisant les associations de type mutualiste ou coopératif.