La Bible de Gutenberg ou Bible à 42 lignes (B42) est le premier livre imprimé en Europe à l'aide de caractères mobiles.
Imprimé à Mayence au milieu du XVe siècle par l'orfèvre et typographe allemand Johannes Gutenberg, assisté du typographe Pierre Schoeffer et financé par Johann Fust, l'ouvrage composé de deux volumes in-folio reproduit le texte latin de la Vulgate.
Si les conditions de fabrication de l'ouvrage restent très peu documentées et ont ouvert la voie à des reconstitutions hypothétiques, le résultat, qui se situe dans la tradition du manuscrit médiéval combinée à une remarquable régularité apportée par la typographie, n'en constitue pas moins un modèle d'une beauté et d'une maîtrise rarement égalées par la suite.
Si l'« invention » de l'imprimerie en Europe a souvent été retenue par la tradition historiographique occidentale, avec la chute de Constantinople et la découverte de l'Amérique, comme l'un des marqueurs de l'avènement des Temps modernes, elle ne s'en inscrit pas moins dans un continuum multiséculaire qui s'accommode peu de la notion de rupture.
Le Moyen Âge occidental connait depuis la fin du XIVe siècle un essor des techniques de xylogravure, particulièrement en Europe rhénane et en Allemagne médiane, qui permettent déjà l'impression en série d'images, parfois accompagnées de texte. En outre, avec le perfectionnement du papier et l'apparition des premiers professionnels laïcs de l'écriture ainsi que des artisans graveurs, la xylographie favorise une certaine banalisation et diffusion de l'écrit. On observe ainsi, entre 1430 et 1470, une certaine émulation chez des groupes d'inventeurs de ces régions, bien au fait des techniques métallurgiques, qui mettent au point des techniques d'impression concurrentes sur lesquelles la recherche reste mal informée : à côté des livrets xylographiques, apparaissent des « prototypographies » dont les pages semblent fondues par blocs, certaines sources évoquent des livres « jetés par moule »…
Ainsi, l'« invention » de l'imprimerie — ou, pour mieux dire, celle de la typographie en caractères mobiles — procède de la conjonction de différents facteurs qui rendent possible et rentable une entreprise dont l'orfèvre Johannes Gensfleisch zum Gutenberg est considéré comme le catalyseur : à l'augmentation de la demande de livres — et particulièrement de bibles — se combinent la progressive prééminence du papier sur le parchemin ainsi que les améliorations des techniques métallurgiques, qui permettent la fonte des caractères de typographie à l'unité, ou encore l'invention de l'encre grasse et de la presse à bras. On peut mettre au crédit de Gutenberg, personnage polyvalent, d'avoir réussi la combinaison décisive d'un ensemble de techniques et de pratiques et au-delà, d'avoir su passer à la mise en œuvre opérationnelle et mobiliser les fonds permettant de générer une production de masse.
En effet, l'imprimerie est avant tout une entreprise commerciale ; mais une entreprise commerciale coûteuse, qui nécessite la mobilisation d'importants investissements pour couvrir la rémunération et la formation d'ouvriers spécialisés, la construction de presses, l'acquisition de matières premières onéreuses — métaux, vélin, papier, encres — ainsi que l'achat de locaux assez vastes pour accueillir l'ensemble des activités de l'entreprise. Si l'on se réfère à l'argent investi par Johann Fust, soit 800 florins à deux reprises, alors qu'une belle maison mayençaise coûte 500 florins, il devient clair que « les coûts d’investissement en capital de Gutenberg se chiffr[e]nt à plusieurs millions en termes contemporains ».
Issu d'une famille bourgeoise de Mayence, Gutenberg doit s'exiler à Strasbourg en 1428, probablement à la suite d'un conflit entre les familles patriciennes et les corporations d'artisans de sa ville natale. C'est là-bas qu'il mûrit son projet, acquiert une presse et se procure une grande quantité de plomb pour travailler à un projet qu'il tient secret, vraisemblablement pour expérimenter le développement de caractères mobiles.
De retour à Mayence vers 1448, pour mettre au point son procédé, il s'associe au financier Johann Fust, membre de la guilde des orfèvres, pour achever les travaux de développement d'une imprimerie et recrute le typographe Peter Schoeffer comme contremaître. À partir de 1452, l'atelier se livre à différents travaux et produit les premiers ephemera occidentaux dont des formulaires de lettres d'indulgence (dès 1452 ?) et un Calendrier des Turcs (Türkenkalendar) appelant à la mobilisation de la chrétienté au lendemain de la prise de Constantinople (1454), ainsi qu'un Donat de 27 lignes (1453-1454), manuel de grammaire latine alors très prisé. C'est dans le cadre de cette association que, vraisemblablement dès 1452, débute la production de la « Bible à 42 lignes » qui parait au plus tard en 1456 et dont la paternité est attribuée à Gutenberg.
En 1455, l'association des trois hommes se délite : Fust et Schoeffer, qui a épousé la fille de ce dernier, fondent une imprimerie concurrente à Mayence qui devient bientôt la première maison d'édition rentable d'Europe. Les deux hommes produisent notamment le Psautier de Mayence, premier ouvrage d'imprimerie daté, tandis que Gutenberg essaie de produire un psautier puis, avec d'autres caractères, une « Bible à 36 lignes » en 1458. On lui attribue également l'impression en 1460 d'un Catholicon de Giovanni Balbi.
Cette première édition de la Bible de Gutenberg, qui reproduit le texte latin de la Vulgate dans sa version de la « Bible de Paris (en) » sans comporter ni adresse ni date, n'a été précisément identifiée qu'au XVIIIe siècle par le bibliographe français François Debure. L'Ancien Testament occupe le premier volume et une partie du second, qui contient aussi l'ensemble du Nouveau Testament. Elle contient également les Livres d'Esdras 3 et 4, la Prière de Manassé ainsi que des Prologues de Jérôme de Stridon, à l'instar de l'Épître de Jérôme à Paulin (en).
La Bible de Gutenberg est composée de 643 folios formant deux volumes in-folio, sans illustration pour un total de 1286 pages comptant chacune environ 2600 caractères. Inspirée des grandes bibles manuscrites de l'époque, de grande qualité et élégante, proposant un texte d'un seul tenant, en deux colonnes, parfaitement justifié et bordé de généreuses marges harmonieusement calculées, la Bible de Gutenberg ressemble aux meilleurs manuscrits de l'époque que les premiers imprimeurs — qui se considèrent comme les héritiers des copistes — cherchent à imiter.
Certaines des premières pages de quelques exemplaires d'une première composition ne comportent que 40 ou 41 lignes mais l'ensemble des folios de l'édition corrigée et standardisée en comporte 42, avec les abréviations et ligatures latines familières aux copistes et à leurs lecteurs. L'usage de ces dernières, tout comme le choix du nombre de lignes ainsi que la diminution de la taille de caractères, est peut-être dû à des raisons esthétiques mais plus probablement à des considérations économiques : ces dispositions permettent à Gutenberg d'économiser une trentaine de pages, soit 5 % du papier nécessaire, très cher à l'époque. Sur une production estimée entre 150 et 180 exemplaires, une trentaine d'exemplaires de luxe sont imprimés sur parchemin (vélin), les 120 à 140 autres exemplaires l'étant sur du papier blanc d'excellente qualité importé soit de la région de Turin, soit de Bâle ou de Savoie.
Le répertoire de caractères compte 270 signes, dont les lettres sont très grandes pour une bible et peut-être initialement prévues pour des enluminures, ce qui peut laisser penser qu'elles avaient été conçues pour un livre liturgique, d'autant qu'il utilise le caractère textura quadrata, généralement réservé à la rédaction de missels et en particulier pour la lecture à haute voix. En outre, pour les rubriques à insérer manuellement dans les espaces laissés vides — titres, début et fin de texte, lettrines qui rythment les prologues, préfaces, livres bibliques et chapitres — Gutenberg imprime une table d'instruction (Tabula rubricorum). En effet, leur décoration est laissée au soin de l'acquéreur, qui doit alors confier les feuilles, non reliées, à un rubricateur, à un enlumineur et à un relieur. Certaines parties sont laissées vides en fin de texte, voire des pages entièrement blanches, afin d'assurer la séparation avant un texte ou un livre importants.