Bernard Stiegler, né le 1er avril 1952 à Villebon-sur-Yvette (Seine-et-Oise) et mort le 5 août 2020 à Épineuil-le-Fleuriel (Cher), est un philosophe français dont la réflexion porte sur les mutations sociales, politiques, économiques et psychologiques induites par le développement technologique, en particulier les technologies numériques.
Fondateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis, créé en 2005, il a également fondé et dirigé, à partir d’avril 2006, l’Institut de recherche et d'innovation (IRI) au sein du centre Georges-Pompidou.
Né d'un père électronicien et d'une mère employée de banque, Bernard Stiegler grandit à Sarcelles. Après avoir mis fin à ses études après la classe de seconde, il commence en 1969 des études (qu'il n'achèvera pas) d'assistant-réalisateur au Conservatoire libre du cinéma français (CLCF) à Paris ; puis accomplit en 1973 un stage d'analyste programmeur à l'IRIA (aujourd'hui dénommé Inria). Bernard Stiegler exerce alors ponctuellement différents métiers : fabriquant de bijoux, ouvrier agricole, serveur. Après mai 68, il tracte pour Lutte ouvrière puis devient adhérent au Parti communiste français, qu'il quitte en 1976 par rejet du « stalinisme imposé par Georges Marchais ».
Après avoir travaillé deux ans comme agent de planning pour les travaux d'entretien à la ville de Sarcelles, ayant de grandes difficultés financières, âgé de vingt-deux ans, Bernard Stiegler part avec sa famille, sa première épouse et leur fille Barbara, à la campagne et s'installe dans une ferme de la famille de sa femme, près de Monflanquin, où il élève des chèvres. Il y possède aussi un singe. Mais la sécheresse de 1976 est une catastrophe qui l'oblige à vendre sa ferme.
Il monte ensuite un petit restaurant à Toulouse, « La marmite en folie », puis rachète un bar à prostituées qu'il transforme en bar à concerts, « L'Écume des jours », où il invite des musiciens de jazz. C'est là qu'il rencontre le philosophe Gérard Granel, passionné de jazz, qui devient son ami. Mais un jour, une bagarre éclate entre ses clients et des parachutistes militaires en permission. S'ensuit une descente de police. Il est mis sous pression, la police lui propose un marché mais il refuse.
Les finances sont très tendues et, quand son banquier supprime son autorisation de découvert, son bar est contraint de fermer. Il décide alors, pour subvenir à ses besoins, de braquer sa propre agence bancaire. Suivront trois autres attaques à main armée, dont la dernière, en juin 1978, se conclut par son arrestation en flagrant délit par une patrouille de police.
Il est condamné à huit ans de réclusion criminelle et sera libéré au bout de cinq ans. Il avouera : « J'aurais pu en prendre pour quinze ans mais j'avais un très bon avocat. ». Entre 1978 et 1983, il est incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse, puis au centre de détention de Muret.
En prison, il côtoie des membres d'Action directe et de l'ETA. Cependant, il refuse de plaider l'action politique, ce que son avocat lui conseillait, et choisit de relever du droit commun. Dans une interview pour Ballast en 2019, il déclare :
« J’ai toujours été contre l’action violente : je n’y crois pas du tout. Elle bénéficie toujours au fascisme et à l’extrême droite. La gauche perd toujours lorsqu’elle pratique la violence — jusqu’à aboutir au stalinisme. »
Bernard Stiegler met à profit ses années de prison pour étudier la linguistique et la philosophie. Il obtient — au prix d'une grève de la faim et d'un séjour en quartier de haute sécurité — une cellule individuelle qu'il conserve durant tout son emprisonnement. Il suit par correspondance des études de philosophie à l'université Toulouse II-Le Mirail et reçoit le soutien de Jacques Derrida. Il fait une expérience psychédélique et écrit un texte qu'il montre à Gérard Granel, qui lui répond « ça va être votre philosophie ». Œuvrant comme écrivain public, il prend goût à l'enseignement et aide des détenus à préparer le baccalauréat.
Plus tard, dans un essai publié en 2003 intitulé Passer à l'acte, il évoque cette incarcération, provoquée par un « passage à l'acte » accidentel, et surtout la véritable ascèse qu'il s'est imposée pour sa formation philosophique, ce qu'il nomme « [s]on devenir-philosophe en acte »,
« [qui] fut l’effet d’une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. […] cinq années de pratique philosophique, de phénoménologie expérimentale, et de passage aux limites de la phénoménologie, après ce “passage à l’acte” qui n’avait, en soi, strictement rien de philosophique. On doit toujours être prêt à philosopher à mort, comme le fait Socrate, et philosopher dans le mourir qu’est une vie ; mais “une vie”, cela veut dire ici une existence et une facticité, c’est-à-dire une accidentalité. »
En 1983, il est consultant au cabinet TEN, spécialisé dans les questions de développement technologique et urbain.
En 1984, il est élu pour six ans directeur des programmes de recherche au Collège international de philosophie puis, en 1985, chargé par le ministère de la Recherche d'une étude sur les enjeux des technologies de l'information et de la communication.
En 1987, il conçoit l'exposition « Mémoires du futur » et en assure le commissariat au centre Georges-Pompidou.
Enseignant-chercheur vacataire à l'université de technologie de Compiègne en 1988, Bernard Stiegler est également chargé d'un séminaire à l'École d'architecture de Marseille-Luminy, sur les instruments de communication assistée par ordinateur et sur l'image numérique.
En 1989, il est chargé de constituer et présider un groupe de recherches auprès de la Bibliothèque nationale de France pour la conception de postes de lecture assistée par ordinateur. Ce travail donnera lieu à de nombreuses publications, et à la réalisation d'un prototype industriel par la société AIS Berger-Levrault. Un changement de gouvernement et un changement de direction à la BNF, en 1993, interrompent le projet.
En 1990, Bernard Stiegler est chargé d'écrire le scénario de l'exposition du pavillon français à l'Exposition universelle de 1992 à Séville.