La bataille de Poitiers, anciennement en français bataille de Tours — appellation toujours utilisée par les anglophones — appelée dans des sources arabes « bataille du Pavé des Martyrs » (arabe : معركة بلاط الشهداء), a lieu entre, d'une part, les Francs et les Burgondes dirigés par Charles Martel appelés en renfort par les Aquitains dirigés par Eudes d'Aquitaine, et, d'autre, part une armée omeyyade menée par Abd al-Rahman al-Ghafiqi, gouverneur général d'al-Andalus, venu faire des razzias en Aquitaine.
La bataille de Poitiers constitue une étape de l'établissement de la dynastie carolingienne sur le royaume franc, et de son influence sur l'Aquitaine : le maire du palais Charles sort renforcé de la bataille, quand le duc Eudes, qui avait appelé Charles à l'aide, est affaibli. Les ducs d'Aquitaine ne parviennent plus à repousser les incursions andalouses, ni franques. L'influence politique des Carolingiens sur le duché et leur présence au sud de la Vienne, deviennent réelles (pillages du duché, puis prise de Bordeaux). La bataille souligne donc surtout l'intensification de la présence réelle carolingienne en Aquitaine.
Cette bataille, remportée par les Francs, n'est pas « l'arrêt de la conquête musulmane de la France », comme on l'entend souvent. La mort au cours de la bataille du gouverneur général d'al-Andalus, Abd al-Rahman, met fin aux incursions andalouses (D'al-Andalus) dans le royaume d'Aquitaine, mais celles-ci reprennent par la vallée du Rhône à partir de 734. Ce n'est qu'en 759, par la prise totale de la Septimanie par les troupes de Pépin le Bref que s'arrête la présence sarrasine au nord des Pyrénées ; les Omeyyades s'implantent de nouveau au sud de la Gaule franque en 890, jusqu'en 973.
Il s'agit d'« une bataille très mal connue. On n’est sûr ni du lieu ni de la date ni de l’importance des effectifs en présence » selon le professeur d'histoire médiévale Élisabeth Carpentier. L'incertitude au sujet du lieu même conduit à des variations et des discussions quant à la dénomination de la bataille, selon les époques, les auteurs et les langues ou à des toponymes contemporains non vérifiables.
Si elle reste célèbre tout au long du Moyen Âge, la bataille ne gagne une symbolique forte qu'à partir de l'historiographie du XIXe siècle, et inspire de nombreux artistes. Depuis, elle est utilisée en communication politique, en France et au-delà, pour mettre en opposition des Francs chrétiens aux Omeyyades musulmans, en faisant de l'arrêt d'une razzia — comme il y en eut de nombreuses en Aquitaine à cette époque, tant omeyyades que franques — un événement fondamental de son temps, et en lui donnant un sens religieux idéologique très éloigné des nombreuses incertitudes historiques.
Les sources disponibles sur les batailles antiques ou celles du haut Moyen Âge sont rares sur ce sujet.
Peu d'auteurs arabes font allusion à cet épisode. Les allusions à la bataille de Poitiers précisent simplement qu'ʿAbd al-Raḥmān et ses compagnons « ont connu le martyre ». Le premier, l'historien égyptien Ibn 'Abd al-Hakam rapporte (en 861) que l'expédition eut lieu en l'année 115 de l'Hégire (de février 733 à février 734). Les Chroniques mozarabes situent la bataille en un lieu nommé Balât al-shuhadâ (allée — ou, selon une traduction plus récente, palais des martyrs) en l'an 114 de l'Hégire (mars 732 à février 733). Les historiens postérieurs tels Ibn al-Athîr (XIIIe siècle) ou Ibn Idhari (XIVe siècle) reprennent ces mêmes informations.
Les sources latines des VIIIe et IXe siècles sont plus nombreuses mais restent imprécises. La plupart des chroniques signalent l'événement en 732 en des termes brefs et similaires rappelant juste que « Charles combattit les Sarrasins un samedi du mois d'octobre. » Les Annales de Lorsch sont plus précises.
Selon Sigebert de Gembloux, « le duc Eudes, inférieur à Charles en tous points, fait venir contre lui des Sarrasins d'Espagne » (Chronica), là où le continuateur de Frédégaire (qu'il recopie) avançait qu'« Eudes, se voyant vaincu et humilié, fit appel à la perfide nation des Sarrasins. » D'autres historiens se basant sur des sources méridionales comme la Chronique de Moissac (XIVe) font des événements une présentation contraire. Comme les Annales de Metz (XIe), la Chronique de Moissac mentionne l'événement en des termes brefs et similaires, rappelant que « Charles combattit les Sarrasins un samedi du mois d'octobre. »
L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable (735) est souvent mentionnée mais, selon John Tolan, Bède écrirait le passage en question en 729, et ferait plutôt référence à la bataille de Toulouse survenue encore plus tôt, en 721.
Le seul récit détaillé se lit, au milieu du VIIIe siècle, dans les Chroniques mozarabes, dont les auteurs, moines chrétiens vivant au milieu du VIIIe siècle peut-être à Tolède ou Cordoue, racontent la bataille et donnent pour cause de la défaite omeyyade des dissensions internes. Le récit de la bataille de Poitiers se situe entre celui de la bataille de Toulouse, lorsque le gouverneur arabe al-Samh meurt sous les murs de Toulouse face à Eudes, prince d'Aquitaine, et celui de la bataille de la Berre (737, les Francs écrasent une armée arabe venue secourir Narbonne assiégée ; malgré cette victoire, Charles Martel ne peut prendre la ville). Selon Rouche, les auteurs des Chroniques mozarabes voient en outre dans cette victoire des Francs « l'espoir d'une libération possible de la domination politique de l'Islam ».
Conquêtes omeyyades précédentes
Au début du VIIIe siècle, le califat omeyyade, grâce à une armée composée majoritairement de berbères islamisés, conquiert la péninsule Ibérique, puis la Septimanie, partie du Royaume wisigoth, qui avait échappé aux conquêtes des fils de Clovis Ier, y compris Narbonne.
Les gouverneurs à la tête de la Septimanie lancent alors des expéditions ponctuelles (ġazawāt) en Aquitaine pour s'emparer de butin. Eudes, duc d'Aquitaine et de Vasconie, se retrouve en première ligne. En 721, il parvient à arrêter les envahisseurs à Toulouse, allié pour la première fois aux Francs. Quelques années plus tard, il s'allie au gouverneur omeyyade Munuza, subordonné du gouverneur d'al-Andalus, Ambiza. Munuza tente de se constituer une principauté indépendante en Cerdagne. Nommé en 730, le nouveau gouverneur d'al-Andalus, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAbd Allāh al-Ġāfiqiyy, dirige alors une expédition punitive contre Munuza, qui est battu, et tué.
Environ une décennie après la défaite des Omeyyades à Toulouse en 721, ʿAbd ar-Raḥmān lance une nouvelle expédition au-delà des Pyrénées, principalement constituée de Berbères et de contingents recrutés dans la péninsule Ibérique. Parmi les participants à l'expédition omeyyade, les chroniques mozarabes font la distinction entre « Sarrasins », Arabes venus d’Arabie et de Syrie notamment, plus anciennement islamisés, et « Maures », Berbères venus d'Afrique du Nord. Le nombre élevé de Berbères parmi les conquérants musulmans explique que ces derniers soient aussi globalement désignés sous le terme de Maures. L'incursion d'Abd ar-Raḥmān n'a pas pour but principal la conquête, mais le pillage. Les Omeyyades envahissent l'Aquitaine, razzient le pays, et prennent les faubourgs de la ville de Bordeaux. Eudes réunit une armée pour les contrer, mais il est battu entre la Garonne et la Dordogne, et prend la fuite. Il appelle alors les Francs à l'aide, ce à quoi Charles Martel ne répond qu'après qu'Eudes lui a promis de se soumettre à l'autorité franque.
ʿAbd ar-Raḥmān continue son avancée, marche sur Poitiers, pille et peut-être incendie l’église Saint-Hilaire le Grand. Attiré par les richesses de l'abbaye de Saint-Martin, il se dirige ensuite vers Tours : dans cette abbaye se trouvent les reliques de Saint-Martin, patron de la Gaule : la destruction des reliques aurait signé la défaite pour la dynastie franque, elle aussi placée sous sa protection.
Cependant, Charles Martel, répondant à l'appel d'Eudes, marche aussi vers cette ville après avoir réuni une armée constituée principalement de fantassins francs. Après la Bataille de Vinchy, puis celle de Néry, en 719, il s'est imposé comme le maître des royaumes francs.