Baltasar Gracián y Morales (né le 8 janvier 1601 à Belmonte del Río Perejil (aujourd'hui Belmonte de Gracián), près de Calatayud, en Espagne, et mort le 6 décembre 1658 à Tarazona, près de Saragosse) est un écrivain et essayiste jésuite du Siècle d'or espagnol.
Fils d'un médecin aragonais dont les cinq enfants embrassent la carrière ecclésiastique, Baltasar Gracián est élevé par son oncle, qui est prêtre, puis étudie à l'école jésuite de Saragosse de 1616 à 1619, où il devient novice à 18 ans. En 1621, il étudie la philosophie au collège de Calatayud et en 1623 la théologie à Saragosse. Il est ordonné prêtre en 1627 et, après avoir rejoint la Compagnie de Jésus en 1633, prononce ses vœux en 1635. Il enseigne ensuite dans plusieurs écoles de la compagnie, passant notamment à Huesca où il rencontre l'aristocrate érudit, Vincencio Juán de Lastanosa, qui devint son mécène et lui ouvrit les portes de son prestigieux salon, où il rencontra probablement Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII.
En 1640, Baltasar Gracian devient le confesseur du vice-roi d'Aragon, l'Italien Francesco Maria Carafa, duc de Nocera[Lequel ?], qu'il accompagne à la cour de Philippe IV, à Madrid, et à qui il dédie son ouvrage El Político don Fernando (Le Politique don Ferdinand le Catholique, 1640). Malgré la disgrâce dans laquelle devait tomber le vice-roi un peu plus tard (injustement accusé d'entente avec l'ennemi français, il est jeté en prison, où il devait périr un an plus tard), Gracián fera de celui qui était devenu son ami un vibrant éloge dans El discreto (L'Homme universel), paru en 1646, en même temps qu'il « condamne[rait], par de transparentes allusions, la conduite du roi. »
C'est en cette même année 1646 qu'il est l'aumônier de l'armée qui reprend Lérida aux troupes françaises du comte d'Harcourt, lors de la guerre des faucheurs (1640–1659). Le zèle dont il fait preuve à cette occasion lui attire les éloges des soldats et officiers espagnols, qui le surnomment « le Père la Victoire. » Gracián, qui avait par ailleurs acquis une grande réputation de prédicateur, est nommé recteur de la Compagnie de Jésus à Tarragone, où il écrit El Héroe (Le Héros), El Político (Le Politique) et El Discreto (L'Homme universel), ouvrages signés du semi-pseudonyme de Lorenzo Gracián (Lorenzo était le prénom de l'un de ses frères.)
En 1648, il reprend et amplifie son ouvrage de théorie esthétique paru une première fois en 1642, Agudeza y arte del ingenio (Art et figures de l'esprit). Il y ajoute de très nombreuses citations de poètes aragonais plus ou moins obscurs, et notamment du chanoine Salinas, cousin de son protecteur et mécène Lastanosa. Il est supposé que Gracián, obligé de faire une place à Salinas pour complaire à son protecteur, entreprend de noyer les extraits de celui-ci dans la masse de tous ces auteurs cités, et que les éloges qu'il ne manque pas de lui décerner sont en réalité, dans leur démesure, des moqueries déguisées.
Gracián avait eu depuis longtemps de multiples démêlés avec ses supérieurs : qu'il s'agisse, en 1643 alors qu'il est à Valence, d'une lettre qu'il disait lui avoir été envoyée depuis les Enfers et que, pour attirer la foule à son sermon, il annonce qu'il décachetterait et lirait en chaire (il est obligé par ses supérieurs à se rétracter publiquement), ou de l'insolence avec laquelle il se vantait de l'argent que lui rapportaient ses livres, sans se soucier outre mesure de l'entorse qu'il faisait ainsi au vœu de pauvreté, il s'était acquis une réputation telle que le Supérieur général de la Compagnie de Jésus, Goswin Nickel, alla jusqu'à le qualifier de « croix de ses supérieurs et fauteur de troubles. » Ces libertés prises avec les règles de l'Église finirent par le perdre.
En 1651, il publie la première partie du Criticón sans l'autorisation de ses supérieurs : le fait était d'autant plus grave que, d'une part, Gracián avait toujours publié des œuvres profanes sans se soumettre à cette obligation, et que d'autre part la Compagnie ne cessait de rappeler à ses membres que, face aux attaques de ses détracteurs (Jansénistes en tête), ils se devaient de conserver une attitude et un comportement irréprochables. Gracián fait comme il avait toujours fait : il ignore les remontrances de ses supérieurs et publia en 1654 la seconde partie du Criticón, malgré l'interdiction expresse de ses supérieurs.
En 1655, Baltasar Gracián sembla enfin rentrer dans le rang, au grand soulagement de ses supérieurs : il sollicita leur approbation, qu'il obtient, en vue de publier sous son nom, et en sa qualité de jésuite, un ouvrage de piété : El Comulgatorio (L'Art de communier).
Deux ans plus tard, Gracián publie pourtant la troisième partie du Criticón. Cette fois, c'en était trop pour le Supérieur général : aussi Gracián est-il sanctionné et doit partir en exil à Graus, où il est mis au pain et à l'eau, avant d'être nommé, sa santé déclinant rapidement à la suite de ce régime sévère, à Tarazona, ce qui constituait une demi-réhabilitation. Il meurt l'année suivante.
L'œuvre de Baltasar Gracián peut se diviser en deux parties : dans la première, qui va du Héros (1637) à L'Homme de cour (1646), il s'attache à construire la figure de « L'Homme universel », sorte de héros mondain doué des vertus nécessaires à la réussite dans la société (au premier rang desquelles la vertu de prudence), dans une perspective qui n'est pas sans rappeler, au moins en apparence, le « Prince » de Machiavel. Dans la seconde partie de son œuvre, constituée par le Criticón, Gracián s'emploie à anéantir cette figure construite au fil des ouvrages antérieurs, et à condamner « sans appel [le] monument élevé par lui à la gloire du Héros. »
Apparence, mensonge et dissimulation
Là où la philosophie platonicienne, reprise par saint Augustin, et donc par les Jansénistes, affirmait le primat de l'essence sur l'apparence, du fond sur la forme, de l'idée sur la matière, la philosophie de Baltasar Gracián, héritière en cela du thomisme aristotélicien, constitue une tentative de réhabilitation de l'apparence et de la forme. « Ce n'est pas assez que la substance, écrit Gracián dans L'Homme de cour, il y faut aussi la circonstance » : puisque la justice et la vérité, aux yeux des hommes, comptent moins que les apparences dont elles se revêtent, le sage se doit non seulement d'être vertueux, mais également de soigner les apparences de cette vertu. Il lui faut « faire, et faire paraître », explique ainsi la cent trentième maxime de L'Homme de cour, parce que « le bon extérieur est la meilleure garantie de la perfection intérieure. » L'apparence peut même, le cas échéant, suppléer le défaut de substance : « si tu n'es pas chaste, dit le proverbe, fais semblant de l'être. »
L'éloge de l'apparence se rapproche ainsi dangereusement d'une justification du mensonge, mais le casuiste émérite qu'était Gracián ne franchit jamais le pas : il ne faut pas mentir, écrit-il ; tout en ajoutant : il ne faut pas dire toute la vérité :
« Il ne s'agit pas tant, écrit un commentateur contemporain, de tromper que de "laisser croire." Pratique d'un cynisme suave : les hommes aiment si peu la vérité qu'il est inutile de courir le risque de leur mentir. Leur propre médiocrité morale se chargera de les en détourner »
C'est le roi Ferdinand II d'Aragon, dit « le Catholique » qui est selon Gracián le maître en cet art de l'apparence qui est en même temps un art de la dissimulation :
« Les courtisans de ce monarque les ignorèrent [les ressorts de sa politique], quoique tous les jours appliqués à les épier, à les démêler, à les deviner. Tous les soins de ces politiques curieux n'étaient que des coups en l'air : le prince ne leur fut jamais connu que par les événements successifs, dont le nouvel éclat les surprenait de plus en plus. »
Les trois parties du Criticón, publiées en 1651, 1653 et 1657, ont un grand écho en Europe. Il s'agit sans aucun doute du chef-d'œuvre[non neutre] de l'auteur, de l'une des grandes réalisations du Siècle d'or, et de l'ouvrage le plus difficile d'accès de la littérature espagnole. C'est un long roman allégorique parsemé de touches philosophiques qui rappelle le style romanesque byzantin par les nombreuses vicissitudes et aventures auxquelles les personnages sont confrontés, ainsi que le roman picaresque par sa vision satirique de la société qui transparaît dans le long pèlerinage que font les principaux personnages, Critilo, « l'homme critique », qui incarne la désillusion, et Andrénio, « l'homme naturel », qui représente l'innocence et les instincts primaires. L'auteur utilise sans cesse une technique perspectiviste qui se déploie selon les idées ou les points de vue de chacun des deux personnages. L'un des plus fervents admirateurs de ce roman, le philosophe allemand du XIXe siècle Arthur Schopenhauer (qui considérait le Criticón comme le plus grand roman allégorique de tous les temps), a repris à son compte ce qui lui a semblé être la philosophie contenue dans le roman : le pessimisme.