Astolphe Louis Léonor, marquis de Custine, né le 18 mars 1790 à Niderviller et mort le 25 septembre 1857 à Saint-Gratien, est un écrivain français, surtout connu pour son ouvrage La Russie en 1839 — parfois considéré comme le pendant russe de l’essai De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Résultant d'un voyage de trois mois en Russie et nourri de nombreuses lectures, ce livre décrit la Russie du début du XIXe siècle. Custine y évoque des motifs récurrents de l’histoire politique russe, d’Ivan le Terrible à Pierre le Grand : le pouvoir absolu d’un seul, sans contrepoids institutionnel, la soumission des élites comme du peuple ― qu'il décrit comme « ivres d’esclavage » ―, la violence et le mensonge comme instruments de pouvoir, et le peu de valeur de la vie humaine.
Origines familiales et jeunesse
Il est le second fils d’Armand de Custine et de Delphine de Sabran. La famille de Custine était installée en Lorraine depuis le XIIIe siècle et avait des relations avec l'Allemagne, le Luxembourg et la France. Il est également le petit-fils du général français Adam Philippe de Custine. Ce grand-père possédait de nombreux domaines, dont une importante fabrique de porcelaine ainsi qu'un château à Niderviller, où est né Astolphe. Le père d'Astolphe né en 1768, était donc très riche et allié à la noblesse européenne, tandis que sa mère, née en 1770, descendait d'une famille d'ancienne noblesse qui la faisait parente du roi Louis XV. Ils ont respectivement 19 et 17 ans lors de leur mariage en juillet 1787. C'est sa grand-mère qui choisit le prénom Astolphe, inspirée par le personnage homonyme du poème italien Orlando furioso.
Le jeune Astolphe est sévèrement affecté par la Révolution : son grand-père, Adam Philippe, est guillotiné en août 1793 et son père en janvier 1794 ; sa mère reste incarcérée à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, puis aux Carmes jusqu'à la chute de Robespierre en juillet 1794, et n'échappe à la guillotine que de justesse. Durant cette période, Astolphe est confié aux soins d'une fidèle servante nommée Nanette Malriat Giblain. Sa mère peut recouvrer une partie de ses biens grâce à la protection de Joseph Fouché, ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat, l'Empire et la Seconde Restauration.
En 1795, la famille de Custine retourne en Lorraine. Astolphe passe alors sous la responsabilité morale de son précepteur alsacien, nommé Bertoecher. Delphine de Custine, connue pour son intelligence et sa grande beauté, fréquente les salons littéraires, se lie d'amitié avec Germaine de Staël qui lui dédie son roman Delphine et noue en 1802 une relation amoureuse avec François-René de Chateaubriand, que le jeune Astolphe considèrera un temps comme son père adoptif. En octobre 1803, elle achète au duc de Laval le château de Fervaques, près de Lisieux, en Normandie.
La disgrâce d’un des amis les plus chers de Delphine, Joseph Fouché, provoque la rupture avec le régime impérial en 1810. Commence alors un périple européen qui mène la mère et le fils en Allemagne et en Suisse (1811), puis en Italie (1812), où Astolphe part découvrir la Calabre, d'où il rapportera un récit très vivant et la passion des voyages. En 1813, le fils et la mère, en compagnie du médecin et magnétiseur David Ferdinand Koreff, rentrent à Genève où ils s'installent, ne jugeant pas prudent de regagner Paris alors que le régime napoléonien est sur sa fin. En 1814, ils rejoignent à Bâle le roi Louis XVIII et le comte d’Artois qui préparent la Restauration. Poussé par sa mère, le jeune Astolphe accède à une fonction d'aide de camp dont il dépeint le côté burlesque dans sa correspondance tout en jugeant sévèrement le camp légitimiste. Il se forge en même temps une conscience sociale : « je rentrerai dans le monde pour y travailler au bonheur de mon pays. »
L'éclairante préface de Pierre Nora à une édition de poche de La Russie, décrit un enfant fragile et sensible, élevé par une mère instable, un jeune homme mis au ban de la société après le scandale de 1824, guère pris au sérieux par le milieu littéraire qu'il connaissait bien.
Astolphe fera aussi une brève entrée dans le corps diplomatique. En 1814, il assiste au congrès de Vienne en tant qu'aide de Talleyrand dont il admire la sagacité et l'impassibilité du visage :
« Il a rompu tous les fils qui conduisent l'âme à la physionomie ; de sorte que son visage est comme mort, et n'a non plus de mouvement qu'un membre paralysé. L'homme est séparé de son âme : c'est à faire frémir.Voici un mot qu'on lui attribue ici : Que peut-on espérer du Congrès? Ils ont trop peur pour se brouiller. Ils sont trop bêtes pour s'entendre!. »
Au cours de ce séjour, il perfectionne son allemand dans l'entourage de Schlegel et de Schlosser, tout en se sentant de plus tenté par une carrière littéraire, au grand dam de sa mère qui voudrait le voir poursuivre la carrière diplomatique. Il fréquente les salons de Rahel Varnhagen et Sophie Gay, deux femmes qu'il admire profondément et avec lesquelles il restera en correspondance.
En 1818, sa mère, de plus en plus désireuse de le voir marié, arrange plusieurs tentatives de fiançailles, d'abord avec Albertine de Staël, fille de Germaine de Staël, puis avec Clara de Duras, mais Astolphe se récuse à trois jours du mariage convenu avec cette dernière. Les motifs secrets de ce refus constitueront le cœur de l'intrigue du roman Olivier ou le Secret écrit par Claire de Duras, mère de Clara de Duras.
En 1821, il épousera enfin, malgré son homosexualité, Léontine de Saint-Simon Courtomer. Un fils, Enguerrand, naîtra de cette union en juin 1822. L'été de la même année, Custine fait un voyage en Écosse et en Angleterre au cours duquel il rencontrera l’homme de sa vie, Edward, dit Édouard de Sainte-Barbe, un jeune homme de quatre ans son cadet qu'il ramène à Fervaques. En mars 1823, Léontine est atteinte de la tuberculose et meurt à l'âge de vingt ans le 7 juillet 1823, laissant Astolphe libre de vivre sa passion avec Édouard de Sainte-Barbe.
Le 28 octobre 1824, alors qu'il se rend à Paris à un rendez-vous galant avec un jeune soldat, il est attaqué par les compagnons d'armes de celui-ci, battu, dénudé et abandonné inconscient sur le pavé. Sa mésaventure, bientôt connue du Tout-Paris, entache sa réputation et associe pour longtemps le nom de Custine à l’homosexualité, que la société de l’époque qualifie d’« infâme ». Un conseil de famille décide de l'éloigner de la capitale : accompagné de Sainte-Barbe, Custine rejoint le domaine familial de Fervaques en Normandie.
L'année 1826 est marquée par la mort de son fils, le 2 janvier, puis de sa mère le 13 juillet. Ces pertes l'affectent grandement et déclenchent chez lui un regain de piété. Il cherchera désormais à s'accomplir par les voyages, la littérature et la religion.
En 1829, il publie sans nom d'auteur Aloys, ou Le religieux du mont Saint-Bernard, dans lequel un jeune homme dont le cœur est « un vrai labyrinthe » raconte comment il avait été amené à demander en mariage une jeune fille alors qu'il en aimait la mère. Custine transpose ainsi l'histoire de ses propres fiançailles avortées avec Clara de Duras : « Il revendique ses erreurs, sans pour autant nier le triste rôle de l'enfance, de l'éducation, des données politiques et sociales dans son évolution morbide : mais le regard lucide qu'il posait sur eux exclut toute innocence. » Ce livre qui s'inscrit selon Tarn dans la lignée de La Princesse de Clèves connaîtra plusieurs éditions et sera réédité en 1971.
En 1832, Custine achète à Mme de Neuflize le Belvédère, un petit château construit en 1816 à Saint-Gratien. Il le réaménage et y reçoit de nombreux artistes : Honoré de Balzac, Victor Hugo, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Jules Barbey d'Aurevilly, George Sand, Alphonse de Lamartine et François-René de Chateaubriand qui fut intimement lié à sa mère pendant vingt ans.
Les années suivantes sont passées dans la mouvance romantique avec plus ou moins de succès. La princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte, passait ses étés tout d'abord au château Catinat en tant que locataire du marquis de Custine, avant d’acheter, en 1853, le château construit par le comte de Luçay.