L'assassinat de Sadi Carnot, président de la République française, par l'anarchiste italien Sante Caserio a lieu à Lyon (Rhône) dans la soirée du 24 juin 1894. Il s'agit de l'attentat le plus marquant de l'ère des attentats (1892-1894) et d'une attaque à portée anticoloniale, Caserio visant Carnot lors de la première exposition coloniale française. Cet assassinat est un événement fondamental pour l'histoire de l'anarchisme en France et un événement notable de l'histoire de France.
Suite à la répression accrue contre les anarchistes en France sous la présidence de Carnot, qui soutient les lois scélérates et la répression de début 1894, les anarchistes le considèrent de plus en plus comme une cible centrale – en particulier après son refus de gracier les anarchistes Ravachol, Vaillant et Henry. La mort de Vaillant, surtout, qui laisse sa jeune fille, Sidonie, orpheline, suscite une envie de vengeance qui tuerait le président. Un jeune anarchiste italien du nom de Caserio, réfugié en France, quitte subitement Sète à la fin de juin 1894 et se dirige vers Lyon, essayant d'éviter toute filature – il y arrive et il est placé précisément à droite du cortège, où il serait possible d'assassiner Carnot. Lorsque le président s'engage dans sa rue au milieu de la foule, l'anarchiste se jette sur lui, le poignarde puis essaie de s'enfuir avant d'être battu par la foule et arrêté.
Carnot meurt des suites de ses blessures dans la nuit du 24 au 25 et Caserio est mis en procès. Il nie toute connaissance d'autres anarchistes et assure avoir agi seul – une position remise en question par les historiens mais acceptée par l'appareil judiciaire français, qui cherche à juger Caserio au plus vite. Il est condamné à mort peu après.
La mort de Carnot provoque un choc important parmi la population française, et les hommages se multiplient, notamment dans l'odonymie. Sa dépouille est placée au Panthéon, aux côtés de celle de son grand-père Lazare Carnot.
Cet attentat a pour conséquence l'adoption par la Chambre des députés de la dernière des « lois scélérates », celle qui interdit tout type de propagande anarchiste en France, base du prochain procès des Trente (août 1894), cherchant à détruire le mouvement anarchiste. Le texte de cette troisième loi scélérate est abrogé en 1992. L'attentat provoque aussi des violences xénophobes dirigées contre les Italiens du Rhône.
Développement de l'anarchisme en France et propagande par le fait
Au XIXe siècle, l'anarchisme naît et se constitue en Europe avant de se propager. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, en premier lieu la domination économique, avec le développement du capitalisme. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'organisation permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande. De manière générale, les anarchistes cherchent à mettre en place des sociétés horizontales, égalitaires et fondées sur la libre association.
À la fin des années 1870, les anarchistes développent la stratégie de la propagande par le fait, visant à transmettre les idées anarchistes par l'action directement, sans passer par le discours, et entraîner la Révolution par des actions incitant le peuple à se révolter, comme en lançant des révoltes ou en assassinant des personnalités politiques ou financières. Des figures de l'anarchisme développent cette stratégie amplement, comme Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, Andrea Costa, Carlo Cafiero et surtout Johann Most. En 1879, elle est adoptée par le congrès de la Fédération jurassienne de La Chaux-de-Fonds, elle est discutée deux ans plus tard par le premier congrès exclusivement anarchiste en France, le congrès de Paris, en mai 1881. Elle reçoit une nouvelle centralité au Congrès international de Londres, en juillet 1881.
En 1881, le premier attentat de telle nature en France, l'attentat de Saint-Germain-en-Laye, échoue à détruire la statue d'Adolphe Thiers qu'il visait. Dans les années qui suivent, la pratique se généralise dans les milieux anarchistes en France - en particulier alors que la répression de l'État français s'accentue sur eux, ce qui crée des dynamiques de vengeance de la part des anarchistes.
Le 1er mai 1891, deux événements simultanés se produisent pendant la journée de mobilisation ; d'une part, à Fourmies, l'armée française procède au massacre de grévistes pacifiques qui manifestent sur le parvis de l'église. D'un autre côté, des anarchistes qui manifestent entre Levallois-Perret et Clichy se retrouvent dans une confrontation violente avec la police après s'être réfugiés dans un débit de vins - trois d'entre eux, arrêtés après la fusillade, sont transférés puis violemment battus au commissariat par les policiers. Il s'agit de l'affaire de Clichy. Ces deux événements provoquent la colère et la peur des anarchistes, une situation renforcée par le procès des accusés de Clichy, où la police n'est pas inquiétée.
Dans ce contexte, des anarchistes comme Ravachol entreprennent des attentats visant les responsables présumés de la répression des anarchistes - en premier lieu le juge de l'affaire de Clichy : Edmond Benoît. En 1892 s'ouvre ainsi une période de l'histoire de France que la presse d'époque et Jean Maitron nomment sous le titre d'Ère des attentats - une période marquée par une grande violence politique entre l'État français, qui accentue encore davantage la répression sur les anarchistes, et ces derniers, qui y répondent par une violence de nature terroriste croissante.
Sadi Carnot : un président en conflit avec les anarchistes
Au centre, à la fois de la théorie de la propagande par le fait - qui veut viser les responsables politiques ou financiers en vue de provoquer des phénomènes révolutionnaires et insurrectionnels où le peuple amènerait la Révolution - et de la volonté de vengeance des anarchistes, se trouve Sadi Carnot. Celui-ci, né le 11 août 1837 à Limoges, est issu d'une famille comptant de nombreux noms des élites républicaines ; il est en particulier auréolé du prestige de son grand-père, Lazare Carnot, surnommé le « Grand Carnot », membre du Comité de salut public pendant la Terreur et personnage notable de la Révolution française.
Sadi suit quant à lui une carrière de haut fonctionnaire, assume de nombreuses charges politiques et gouvernementales : député de la Côte-d'Or, préfet de la Seine-Inférieure, puis sous-secrétaire d'État aux Travaux, il est nommé ministre des Travaux publics, puis des Finances. À la suite de la démission de Jules Grévy, mis en cause dans le scandale des décorations, Carnot devance Jules Ferry au premier tour de l'élection présidentielle de 1887, puis l'emporte au second tour, le 3 décembre 1887, face au général Félix Gustave Saussier à 616 voix contre 188.
Au début de son mandat, Carnot est relativement apprécié de la population et des partis politiques français ; la gauche et la droite parlementaires s'accordant sur lui, car il donne des gages aux deux orientations politiques des partis représentés au Parlement. Pourtant, au fur et à mesure de son mandat - qui voit le scandale de Panama, ses choix politiques lui aliènent une partie de la population et surtout les anarchistes. À l'été 1892, Ravachol est le premier anarchiste exécuté en France après le refus de sa grâce par Carnot, malgré la campagne de la presse anarchiste pour l'obtenir. Cette exécution provoque un profond choc chez les anarchistes et centralise leur attention sur Carnot. Louise Michel ouvre Aujourd'hui ou demain, peu après l'exécution de l'anarchiste, en écrivant :Tant mieux si ces bandits ont achevé leur œuvre, l’échafaud a ouvert la fête, l’incendie battra des ailes sur l’apothéose.
Le sang de Ravachol éclabousse, du faux-col aux manchettes, l’homme froid de l’Élysée.
L’Élysée ! c’est le point qui attire les regards !
De là montera dans l’air le bouquet final, et la croix de Notre-Dame de l’hécatombe sera le lampadaire.