L’assassinat de Grigori Raspoutine fut commis à Petrograd dans la nuit du 16 au 17 décembre 1916 (29–30 décembre selon le calendrier grégorien) par un groupe de conspirateurs comprenant le prince Félix Ioussoupov, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député Vladimir Pourichkevitch, le lieutenant Sergueï Soukhotine et le docteur Stanislas Lazovert.
Le récit de cet événement est longtemps resté dominé par les mémoires publiés après les faits par Félix Ioussoupov et par les témoignages ultérieurs des participants. Ces sources, rédigées plusieurs années après l’assassinat et souvent remaniées, présentent une version fortement dramatisée et parfois contradictoire du déroulement des faits.
Les recherches historiques plus récentes, fondées notamment sur les rapports de police et les données de l’autopsie, ont conduit à réévaluer plusieurs éléments de ce récit. Certaines hypothèses ont également évoqué une possible implication de services secrets alliés, soucieux d’empêcher un rapprochement entre la Russie impériale et l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Cette interprétation demeure toutefois discutée par les historiens.
Première tentative d'assassinat
Le 29 juin 1914, à Pokrovskoïe en Sibérie, Raspoutine est attaqué dans la rue par Khionia Gousseva, couturière et adepte du prédicateur Sergueï Mikhaïlovitch Troufanov, connu sous le nom de moine Iliodor. Elle le frappe à l’abdomen avec un couteau et le blesse grièvement.
L’enquête judiciaire établit que Gousseva avait agi sous l’influence des prédications d’Iliodor, ancien allié devenu adversaire déclaré de Raspoutine. Dans ses écrits ultérieurs, Iliodor lui-même évoquera l’idée d’éliminer Raspoutine, sans que les autorités parviennent toutefois à établir sa responsabilité directe dans l’attentat.
Gravement blessé, Raspoutine reste plusieurs semaines en Sibérie afin de se rétablir de ses blessures. Gousseva est déclarée irresponsable et internée dans un établissement psychiatrique. Elle est libérée en mars 1917 par le gouvernement provisoire russe, qui présente alors son geste comme celui d’une patriote.
Alors que la Russie subit de lourdes pertes durant la Première Guerre mondiale, la situation politique à Petrograd devient de plus en plus tendue. L’influence de Grigori Raspoutine à la cour impériale suscite une hostilité croissante parmi certains milieux politiques, militaires et ecclésiastiques. Dans la presse et dans plusieurs cercles de la noblesse, il est accusé d’exercer une influence néfaste sur la tsarine Alexandra Fiodorovna et d’être favorable à une politique de rapprochement avec l’Allemagne.
Dès les premières années de la guerre, certains députés de la Douma expriment leur inquiétude face à la situation politique et militaire. En septembre 1914, le juriste et député constitutionnel-démocrate Vasily Maklakov décrit la Russie comme « une voiture sans freins conduite par un chauffeur incapable », une allégorie visant le pouvoir impérial et l’incapacité du gouvernement à diriger efficacement le pays pendant la guerre.
En août 1915, le grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch est relevé de ses fonctions de commandant suprême des armées impériales et Nicolas II prend personnellement la tête de l’armée. Le gouvernement intérieur est alors largement confié à l’impératrice. Dans ce contexte, les relations étroites entre Alexandra Fiodorovna et Raspoutine alimentent de nombreuses rumeurs à Petrograd. Reçu régulièrement à la cour, ce dernier est soupçonné par ses adversaires d’intervenir dans certaines nominations ministérielles, accusation qui contribue à ternir l’image du régime.
Ces accusations sont reprises publiquement lors des débats de la Douma à l’automne 1916. Le député Alexandre Kerenski attaque violemment le gouvernement et affirme que les ministres sont « guidés par le méprisable Grichka Raspoutine ». Dans les semaines suivantes, d’autres orateurs dénoncent également ce qu’ils perçoivent comme l’influence du mystique sibérien sur la cour et sur certaines nominations ministérielles.
« La foi aveugle de la tsarine en Raspoutine l'a amenée à lui demander conseil, non seulement dans les questions personnelles, mais aussi sur des questions de politique d'État. »
Les critiques à l’égard de Raspoutine se développent également au sein de la Maison Romanov. Plusieurs membres de la famille impériale, ainsi que des responsables politiques comme le président de la quatrième Douma, Mikhaïl Rodzianko, pressent Nicolas II d’écarter le mystique sibérien de la cour, estimant que sa présence compromet l’autorité du régime et risque de discréditer davantage la monarchie.
En 1916, la crise politique de l’Empire russe s’aggrave à mesure que la situation militaire se détériore. Durant l’été, la nomination d’Alexandre Protopopov au ministère de l’Intérieur provoque une nouvelle confrontation entre la cour et la Douma. Protopopov, initialement soutenu par le président de la Douma Mikhaïl Rodzianko, perd rapidement l’appui des députés après avoir exprimé publiquement sa loyauté envers la famille impériale et l’impératrice. Les critiques à l’égard du gouvernement et de l’influence de Raspoutine s’intensifient alors dans les milieux politiques.
Plusieurs personnalités proches de la famille impériale tentent également d’alerter le tsar. L’impératrice douairière Maria Fiodorovna, la princesse Zénaïda Ioussoupova, la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna et d’autres membres de la noblesse exhortent Nicolas II à éloigner Raspoutine de la cour, estimant que sa présence compromet la réputation du régime. Le tsar refuse cependant de prendre des mesures contre le mystique sibérien.
La contestation atteint son apogée lors de la session de la Douma à l’automne 1916. Le 1er novembre (calendrier julien), le chef du parti constitutionnel-démocrate Pavel Milioukov prononce un discours retentissant dans lequel il accuse le gouvernement d’incompétence et évoque les « forces obscures » entourant la cour. À plusieurs reprises, il conclut ses accusations par la formule devenue célèbre : « Est-ce de la stupidité ou de la trahison ? »
Quelques semaines plus tard, le 19 novembre, le député monarchiste Vladimir Pourichkevitch attaque directement Raspoutine à la tribune de la Douma. Il compare son influence à celle du Faux Dimitri et affirme que la présence de Raspoutine et l’influence de l’impératrice discréditent la monarchie et compromettent l’effort de guerre. Il conclut que la Russie ne peut espérer la victoire tant que Raspoutine demeure proche du pouvoir.
Ces débats publics contribuent à transformer Raspoutine en symbole de la crise du régime et renforcent, dans certains milieux aristocratiques et politiques, la conviction qu’il doit être éliminé.