Arthur (ou Artur) Rubinstein, né le 28 janvier 1887 à Łódź (/wut͡ɕ/ ; Empire russe, actuelle Pologne) et mort le 20 décembre 1982 à Genève (Suisse), est un pianiste polonais naturalisé américain. Artiste mondain, très médiatisé et populaire, un des musiciens ayant donné le plus de concerts au cours de cette période, il figure parmi les plus grands pianistes du XXe siècle.
Refusant de s'enfermer dans une case, Rubinstein couvre un large répertoire qui s'enrichit tout au long de sa carrière. Il fait partie des grands pianistes romantiques : il est considéré, en particulier, comme étant l'un des meilleurs interprètes de la musique de Chopin mais ses interprétations de Brahms, Beethoven ou Schumann par exemple sont aussi très réputées. Rubinstein joue aussi des œuvres du répertoire plus récent, de compositeurs tels que Villa-Lobos, Debussy, Ravel, De Falla, Albéniz ou Saint-Saëns. Enfin, le Polonais est un grand admirateur de Mozart auquel il reste très attaché tout au long de sa vie.
Arthur Rubinstein n'a aucun lien de parenté avec le pianiste et compositeur russe du XIXe siècle Anton Rubinstein (1829-1894), bien que la confusion fût très fréquente au tout début de la carrière du pianiste du XXe siècle.
Fondé de son vivant en 1974, le Concours international de piano Arthur-Rubinstein, l'un des principaux concours de piano classique, se tient tous les trois ans (en moyenne) en son hommage.
Né dans une famille de tisserands polonais de la ville de Łódź, en Pologne alors intégrée à l'Empire russe, Arthur Rubinstein est issu d'une famille de confession juive. Sa mère, Felicja, est née à Łódź en 1852 où elle a rencontré son futur mari. Ce dernier, Izaac, a vu ses parents tués par les Russes durant l'insurrection polonaise de 1863 ; il errait dès lors en Pologne avant de finalement s'installer à Łódź, attiré par la croissance de la ville dans les années 1860. Le couple, qui n’est par ailleurs absolument pas musicien, se marie en 1870 et donne naissance à sept enfants — trois filles et quatre garçons —, Arthur étant le dernier de la fratrie, né en 1887. Bien que l'artiste ait tenté, par la suite, de décrire sa ville natale avec une certaine poésie, Łódź est alors en réalité une ville de travailleurs, industrielle, lugubre, sale, malodorante (il n'y a pas de tout-à-l’égout par exemple) et où la contestation sociale gronde.
Pendant que sa sœur aînée prend des leçons de piano sans manifester un grand intérêt, le jeune Arthur, âgé seulement de 4 ans, essaie de restituer les mélodies familières sur les touches. À cet âge, le garçon joue avec beaucoup plus d'aisance que ses sœurs plus âgées et qui prennent des cours depuis plusieurs années déjà. Il joue à l'oreille, mémorisant et comprenant les partitions à une vitesse prodigieuse. Mais son père préfère qu'Arthur devienne violoniste, instrument à l'époque considéré comme plus noble que le piano. Ses parents doivent néanmoins rapidement s'incliner devant le talent indiscutable et l'amour qui émane de l'enfant quand il joue du piano. Ils décident donc de le conduire à Aleksander Różycki (1845-1914), un professeur de piano respecté mais sans trop de succès, car celui-ci dort constamment pendant les leçons d'Arthur. Ses parents n'abandonnent cependant pas.
Rubinstein donne son premier concert dans sa ville natale en 1894 à l’âge de 7 ans et, en 1898, le violoniste Joseph Joachim remarque son talent lors d'une interprétation du Rondo no 3 de Mozart : il décide alors de le prendre sous sa protection, l’envoie étudier à la Hochschule für Musik de Berlin et le recommande au professeur de piano Karl Heinrich Barth. Le jeune Polonais y apprend lors d'études exigeantes qui durent sept ans toutes les bases nécessaires pour devenir pianiste virtuose. Il entame sa carrière dans la capitale allemande et commence très vite à jouer dans d’autres pays, notamment en Pologne. Pendant son adolescence, il ne va pas au lycée, mais son précepteur lui donne une culture si solide que, dès ses 14 ans, il lit les littératures polonaise, russe, française, anglaise et allemande dans le texte.
Laborieuse marche vers la reconnaissance
En 1904, à 17 ans, il se rend à Paris où il rencontre Maurice Ravel et Paul Dukas entre autres. Parmi les morceaux qu'il joue lors de son premier concert au Nouveau-Théâtre (correspondant aujourd'hui au théâtre de Paris) figure le Concerto pour piano no 2 de Camille Saint-Saëns : le compositeur assiste à la répétition générale et se montre très enthousiaste quant à la prestation du jeune pianiste polonais.
En 1906, Rubinstein fait ses débuts aux États-Unis avant de s'installer à Paris au 25, rue Lauriston. En 1908, sa situation personnelle se dégrade jusqu’à lui sembler inextricable : la femme dont il est épris lui échappe, il se retrouve profondément seul dans un hôtel à Berlin, très endetté, sans horizon. Devant ce néant apparent, il tente de mettre fin à ses jours mais la tentative échoue — le nœud de la ceinture utilisée pour se pendre n'a pas tenu. Il relate dans ses Mémoires, de manière peut-être quelque peu romancée, s'être mis au piano presque tout de suite après sa tentative, en retrouvant chaleureusement sa musique tant aimée. Par ailleurs, il confiera plus tard que cet événement a représenté un nouveau départ dans sa vie, prélude d'une véritable résurrection.
Dès lors, débute une vraie carrière internationale entre les États-Unis, l’Australie, l’Italie, la Russie et la Grande-Bretagne.
En 1910, il se déplace à Saint-Pétersbourg afin de participer à la compétition fondée dans cette ville par Anton Rubinstein (en transgressant les lois russes de l'époque, lesquelles interdisent à ce Juif polonais de rester plus d'une journée sur place) : s'il ne reçoit pas le premier prix, il bénéficie cependant d'une mention spéciale qui lui ouvre la porte à une coopération avec le grand chef d'orchestre Serge Koussevitzky et des concerts qu'il honore début 1911, mais la Première Guerre mondiale puis l'installation du régime soviétique vont l’empêcher, jusqu'en 1932, de revenir jouer dans le pays.
Durant la Première Guerre mondiale, il vit surtout à Londres où il donne des récitals et accompagne le violoniste Eugène Ysaÿe.
En 1915, le pianiste polonais part en Espagne donner un concert à San Sebastián, en remplacement d'un Français mobilisé. Il joue, entre autres, le Concerto no 1 de Brahms dont l'excellente interprétation conquiert immédiatement les critiques présents : sa renommée est faite et lui permet alors d'entamer une grande tournée dans le pays, entre 1916 et 1917, allant jusqu’à véritablement quadriller toute l'Espagne. Cet épisode lance finalement la carrière internationale de Rubinstein et lui donne un début de notoriété dans le monde des pianistes classiques. Il reconnaît cependant que son succès est aussi dû à la guerre qui, en obligeant nombre de pianistes européens à partir au front, lui laisse un pays sans concurrence notable.
Fort de cette reconnaissance, Rubinstein se voit proposer un contrat en 1917 pour une tournée en Amérique latine, qu'il accepte sans hésiter. Il débarque ainsi à Buenos Aires avec, dans ses valises, une lettre de recommandation que lui avait écrite une danseuse de flamenco espagnole à l'attention du patron d'un important journal local La Nación. Il s'avère que ce dernier est follement amoureux de cette danseuse et, quand il lit la lettre que lui apporte Rubinstein, il fait immédiatement publier en première page de son journal un très élogieux portrait du pianiste polonais. L'arrivée de ce dernier en Amérique latine se fait dès lors sous les meilleurs auspices, la publicité faite est miraculeuse : le premier concert — des œuvres de Bach, Beethoven, Chopin, Albéniz, Ravel et Liszt — est un triomphe.
Se déclarant profondément dégoûté par l'attitude de l'Allemagne durant ce premier conflit mondial, il va à jamais refuser de se produire dans ce pays, donnant toutefois des concerts aux frontières de la nation germanique pour le peuple allemand qui goûte son art (la dernière représentation de Rubinstein outre-Rhin date donc de 1914). Le biographe et musicologue Harvey Sachs propose une autre raison pour expliquer ce refus de jouer en territoire allemand : il met en avant l'attitude paradoxale de Rubinstein concernant la musique germanique ; si, d'une part, il a reçu à Berlin sa formation et apprécie les compositeurs de langue allemande (Mozart, Brahms ou Schubert), il est, d’autre part, très méprisant vis-à-vis d’interprètes comme Artur Schnabel ou Edwin Fischer. Sachs en déduit que le pianiste polonais, n'ayant pas réussi à percer dans ce pays durant les premières décennies de sa carrière, entretient un sentiment d'infériorité envers ces interprètes, expliquant ainsi sa volonté de ne plus jouer en Allemagne.