Anselme de Cantorbéry (en latin : Anselmus Cantuariensis), connu comme le « Docteur magnifique » (Doctor magnificus), est un moine bénédictin italien né à Aoste (Italie) en 1033 ou 1034 et mort à Cantorbéry (Angleterre) le 21 avril 1109. Appelé également Anselme d'Aoste à cause de sa naissance valdôtaine, il est plus connu sous le nom d'Anselme du Bec en raison de son appartenance en tant que moine bénédictin à l'abbaye Notre-Dame du Bec en Normandie. Canonisé en 1494, saint Anselme est proclamé Docteur de l'Église en 1720 par Clément XI.
À l'origine de ce que Kant nomme l'argument ontologique, saint Anselme est l'un des écrivains majeurs de l'Occident médiéval. Auteur du Monologion et du Proslogion, il est l'un des fondateurs de la théologie scolastique. Suivant le principe directeur de la Fides quaerens intellectum – la foi en quête de l'intellect –, il recherche au sein de l'Église une conciliation entre la foi en Dieu et la raison humaine. Ses thèses sont commentées par les scolastiques qui lui succèdent, notamment Abélard et Thomas d'Aquin.
En tant que théologien, il élabore le dogme de la circumincession — présence divine des trois personnes les unes dans les autres —, adopté en 1442 au concile de Florence. À partir de ce dogme, il jette les bases de la théorie de la satisfaction, que précisera Thomas d'Aquin et que Calvin interprétera dans un sens propitiatoire pour fonder sa théologie de la grâce.
En tant qu'Archevêque de Cantorbéry, il impose la réforme grégorienne, transfère les investitures à Rome et donne à l'Église d'Angleterre la direction que suivra Thomas Beckett. Il est fêté le 21 avril.
Extraction et formation (1033-1059)
Né à Aoste, en 1033, dans les futurs États de Savoie (Aoste appartient dès 1024 au domaine constitué par la maison de Savoie) du Royaume d'Arles dans l'Empire, Anselme est le fils d'Ermenberge et de Gandulf, noble lombard. Ce père, parent du comte Humbert de Maurienne, aurait des attaches familiales avec la comtesse Mathilde de Toscane. Ses oncles maternels sont Lambert et Foucheraud, qui ont pu être chanoines du chapitre cathédral d'Aoste. Son neveu, Anselme de San Saba, sera abbé de l'abbaye de Bury St Edmunds en 1121, puis évêque élu de Londres (1136-1138).
Clerc formé par les bénédictins de l'église d'Aoste, en rupture avec son père et ses maîtres dès l'âge de quinze ans, il décide, à la mort de sa mère, vers 1056, de rejoindre l'enseignement d'un écolâtre suffisamment renommé. Il quitte Aoste en compagnie d'un condisciple pour la Bourgogne, puis la France. De là, il gagne, en 1059, Avranches dont dépend la prestigieuse abbaye du Mont-Saint-Michel et où un autre lombard, Lanfranc, fut écolâtre. La mort de son père lui fait envisager un retour en Savoie et une vie de patricien.
Élève, prieur puis abbé du Bec (1060-1092)
En 1060, après une hésitation sur sa vocation, il suit le conseil qu'il a sollicité de Maurille, archevêque de Rouen. Il renonce à se faire ermite et choisit de devenir moine de la toute nouvelle abbaye du Bec, préférée à son aînée, l'abbaye de Cluny. L'abbaye du Bec possèdera plus tard, au XIIe siècle, toutes les traductions des auteurs de l'Antiquité élaborées par Boèce. Tout en prenant en charge l'enseignement de la grammaire dispensé à ses condisciples, il achève son trivium en étudiant la dialectique et la rhétorique sous la direction du savant prieur Lanfranc, et au côté d'Yves de Chartres.
Lanfranc nommé abbé de Saint-Étienne de Caen en 1063, Anselme devient à son tour prieur du Bec. Des élèves accourent de toute la Chrétienté, dont Anselme de Laon. En 1076, il synthétise son cycle d'enseignement par un traité de dialectique appliqué à la théologie, le Monologion de Divinitate, démonstration d'élégance dans le maniement de la technique du raisonnement, à la fois délié et pertinent. Il le complète l'année suivante d'un « Supplément », le Proslogion seu Alloquium de Dei existentia, dans lequel il utilise les arguments non plus de l'exégèse, c'est-à-dire l'autorité des textes et de la Révélation, mais ceux de la logique pour traiter la question de l'existence de Dieu. En effet, l'influence scientifique d'Aristote sur Anselme est probable : le concept de nécessité devient une notion fondamentale de sa théologie rationnelle.
À la mort d'Herluin, le 26 août 1078, Anselme est élu pour le remplacer au poste d'abbé du Bec. Foulque, abbé de Saint-Pierre-sur-Dives, à qui il a demandé s'il doit obtempérer, l'engage à accepter la charge. La crosse lui est remise par Guillaume le Conquérant et il reçoit la bénédiction de Gilbert Fitz Osbern, évêque d'Évreux, le 22 février 1079.
L'année suivante, Anselme fonde un prieuré à Conflans-Sainte-Honorine, face à la France dont le territoire occupé jusqu'à Auteuil à la suite de la conquête du Mans, en 1060, connaît plusieurs révoltes. En 1082, il y préside à la translation des reliques d'Honorine de Graville. Il souscrit en 1080 et 1082 la confirmation de fondation de l'abbaye de Troarn par Guillaume le Conquérant.
C'est au cours de ces années 1080 qu'il rédige plusieurs de ses dialogues. Entre 1090 et 1092, durant la guerre de succession de Normandie qui suit la mort de Guillaume le Conquérant, il s'attache à combattre par écrit les théories nominalistes de Roscelin de Compiègne sur la Trinité.
Mission dans les Marches galloises (1092)
En 1092, Hugues le Loup, vicomte d'Avranches possessioné de l'honneur de Cestre depuis la fin de la conquête, désireux de reconstruire l'abbaye de Saint Werburgh rasée deux ans plus tôt, invite l'abbé du Bec à le rejoindre dans sa capitale outre manche. Le comte s'est vu ravir par son cousin et compagnon d'armes Robert de Rhuddlan (en) le territoire du Gwynedd, perdu par l'usurpateur Gruffydd ap Cynan. Reste posée la question de la réorganisation de l'Église galloise (en) et, à travers elle, celle du contrôle de la population. Dans cet objectif, le modèle de la paroisse, organisée territorialement autour d'un curé, contrôlée hiérarchiquement par un évêque diocésain, organisation nouvelle dans les pays d'habitat dispersé, que la réforme grégorienne propose de systématiser et que défend Anselme, s'offre comme un outil plus efficace que le système rémanent des abbés itinérants propres à l'Église celtique.
Après quatre mois de mission à Chester, Anselme est retenu de ce côté-ci de la Manche par le roi Guillaume le Roux qui prépare une campagne contre le Gwent, le Brycheiniog et le Deheubarth.
Archevêque rebelle (1093-1097)
Au tout début mars 1093, Guillaume le Roux tombe malade au manoir d'Alveston. Le 6, il reçoit Anselme au château de Gloucester, où le retiennent les soins prodigués par les moines de l'abbaye voisine, pour lui offrir le siège de Cantorbéry, fief ecclésiastique vacant depuis la mort de Lanfranc. Le roi, dans le besoin de finances pour maintenir la paix future, attend une réforme dans le gouvernement, en particulier celui des abbayes, améliorant le revenu de l'État.